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Redresser des mœurs, un travail de Sisyphe ?
samedi 26 septembre 2026, par
Un nouveau stade de mutation socioculturelle
L’ampleur de la mutation socioculturelle en cours n’est plus à démontrer. Se greffant sur 60 ans de changements en profondeur, affectant les mœurs au sens large, la famille, la relation à toute forme d’autorité, la transmission du savoir, le contenu même de ce qu’on appelle culture etc., elle vient les accentuer voire radicaliser. Sans être exhaustif, on citera ainsi le nouvel effondrement du niveau scolaire, encore mis en lumière par les classements PISA, celui encore aggravé de la natalité (et du désir d’enfants), la raréfaction relative des couples et la montée de la solitude, le recul de la lecture, l’emprise sur l’université et les médias d’une culture de gauche essentiellement orientée vers la déconstruction (wokisme et autres), etc. Ou encore la préférence spectaculaire des jeunes de moins de 25 ans pour le vote Mélenchon, alors qu’il représente la version depuis longtemps la plus outrancière, et aussi la plus inconsistante, de l’offre politique d’extrême gauche.
Ajoutons que ceci vaut à des degrés divers pour l’ensemble des pays développés, au moins d’Europe et d’Amérique, même si la France paraît un des plus touchés.
Bien entendu les innovations techniques majeures de la période récente ont leur rôle, ainsi les réseaux sociaux, les smartphones ou l’IA. Certains ont par exemple établi une corrélation entre l’arrivée du smartphone et la réduction de la vie en couple. Cela a certainement joué une rôle appréciable. Mais l’explication reste insuffisante à soi seul : après tout, les personnes restent libres de ce qu’elles font de ces jouets nouveaux. Si par exemple les gens donnent une priorité bien moindre au fait de fonder une famille et de faire des enfants, ce n’est pas d’abord la faute des smartphones. Il faut donc reconnaître une autre réalité plus profonde, celle d’une nouvelle mutation socioculturelle, voire anthropologique.
Des coupures qui ne se recouvrent pas
Cela dit, la situation n’est pas simple et ne se réduit pas à une opposition binaire, car les oppositions qui ont émergé sont loin de se recouvrir entièrement.
On parle par exemple beaucoup et à raison de la coupure entre ‘somewhere’ et ‘anywhere’, entre des gens branchés sur une vie internationale ou pensant l’être, et des gens relativement moins mobiles. Les analyses de Guilluy confirment leur pertinence dans le cas de la France. Mais on pourra évoquer aussi l’émergence de plus en plus nette d’une forme de guerre des cultures à l’américaine.
On pourrait citer aussi une coupure nettement moins soulignée, mais tout aussi pertinente, celle qui oppose les tenants d’un conception classique de la culture, à la fois à une culture de masse largement américanisée, et à une pseudo-élite attachée à ce qu’on appelle Art contemporain et plus largement à une ‘culture’ de déconstruction. Mais aussi à une culture idolâtrique de la technologie et du dépassement de l’homme (transhumanisme etc.).
Or ces oppositions ne se recouvrent pas. Pour prendre un exemple américains, un conservateur classique va voter Trump, alors même que ce dernier est de façon particulièrement spectaculaire l’antithèse de la culture et de l’éducation classiques, comme le sont sous une autre angle les tenants d’un dépassement de l’homme par la technologie, eux aussi soutiens du même Trump.
Il y a donc des facteurs plus profonds, et ils tiennent à la conception même de la vie et de la société. Comment les faire évoluer ?
Peut-on faire évoluer des mœurs ?
Il est manifeste que de telles évolutions, si elles se prolongent sur la durée, auront des effets catastrophiques sur la communauté. Que peut-on faire pour changer ? Comment sortir de là ?
Le problème de fond est la difficulté à faire évoluer des mœurs quand la direction qu’on souhaite n’est pas dans la logique du mouvement de la société. Prenons une question, la natalité, et un exemple extrême : le régime communiste chinois. Dans un premier temps, après Mao, il s’est engagé dans la voie de l’enfant unique - avec une violence inouïe. Le résultat a été en définitive impressionnant ; pas tant dans les villes, qui allaient déjà spontanément dans ce sens, mais surtout dans les campagnes. Depuis, le régime s’est aperçu des effets désastreux de cette natalité effondrée et met au contraire tout son poids pour une remontée. Or cette fois cela ne marche pas. Pourquoi ? Parce que cela va contre une tendance lourde à l’effondrement de la natalité, particulièrement marquée dans toute l’Asie orientale. Plus généralement, dans ce domaine l’expérience des pays les plus variés est la même : les campagnes natalistes, notamment à coup de dépenses d’aide, n’ont qu’un effet limité, pas nul mais insuffisant. Cela ne les invalide pas, tout au contraire, car de telles aides sont justifiées et nécessaires. Mais cela confirme l’analyse : si on va contre une tendance lourde, même des moyens puissants échouent à donner le résultat voulu.
Ce qui est vrai de la natalité l’est évidemment de bien d’autres questions. Entre autres, de la formation de couples, de l’utilisation des réseaux sociaux, ou encore de l’attention des parents pour le travail scolaire de leurs enfants, dont l’enquête PISA montre qu’elle baisse de façon assez générale, y compris dans les milieux favorisés. Sans parler de l’avenir de la culture (la vraie).
C’est que la question est très différente et bien plus complexe que celle qui se pose à qui veut modifier le comportement de consommateurs, ou encore sensibiliser à l’écologie. Car dans ces derniers cas on aborde des domaines plus concrets, où l’utilisation d’incitations matérielles (subventions, taxation, etc.) est relativement appropriée et souvent efficace. Dans les questions de mœurs et de culture en revanche, cela ne suffit pas, et en outre l’usage de moyens coercitifs suscite des réactions indignées. Car on choque les gens dans des convictions profondes.
Une mutation trop profonde pour être commandée
Il n’y a donc pas de recette simple. A vrai dire, cela ne devrait pas surprendre. Car une évolution extrêmement profonde comme celle en cours, bouleversant les mœurs et la culture, a nécessairement elle-même des causes profondes et structurelles, trouvant ses racines dans trois siècles de bouleversements et de remises en cause. J’ai analysé ce phénomène dans plusieurs ouvrages en recourant à la notion de paradigme, que Thomas Kuhn a popularisé dans le cas de l’histoire des sciences : un paradigme est ce qui structure la production même des idées et de la pensée dans une société ou un groupe donné. Même dans un domaine comme la science, tant qu’un paradigme reste dominant, on ne parvient pas à accréditer des idées ou des hypothèses qui sortent de sa logique. Il n’est dépassé que lorsqu’il échoue manifestement à permettre de résoudre des questions importantes, clairement perçues, mais qu’à ce moment un nouveau paradigme émerge, qui lui y répond. Le paradigme moderne qui commence à émerger au XVIIe sicle et a abouti au relativisme actuel et à la déconstruction, sous couvert d’émancipation mais en réalité de scepticisme et de matérialisme, est dans ce cas ; et il continue en fait à réguler notre pensée collective.
Il sera dépassé bien sûr. Mais d’ici là toute pensée alternative se trouve devant la tâche de Sisyphe remontant son rocher, ou, si on est plus positif, du voilier navigant avec des vents contraires. Ce dernier exemple montre qu’il est possible d’agir ; mais ce n’est pas facile.
Il nous faut cependant pas tirer de tout cela une conclusion trop pessimiste. Bien au contraire. Car l’avantage paradoxal d’avoir pris conscience de cette réalité, c’est qu’on se décourage moins : au-delà du manque de chance, ou des erreurs qu’on a commises, on sait qu’on va contre des forces lourdes.
Il faut donc s’y faire et y aller quand même.
A paraître sur Politique magazine