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La violence politique dans la France d’aujourd’hui
dimanche 10 mai 2026, par
Une montée préoccupante mais encore contenue
L’inquiétude sur la montée de la violence politique dans la France d’aujourd’hui a pris un tour nouveau avec la mort de Quentin Deranque le 14 février dernier. Il ne s’agissait en effet plus d’une bagarre ayant mal tourné, mais de l’acharnement d’une meute contre un homme tombé à terre. L’adversaire est alors considéré comme indigne de vivre du seul fait de son positionnement politique. Qu’on ait découvert ensuite des textes choquants de la victime n’y change rien. Plus largement, les enquêtes paraissent confirmer une réelle croissance de la violence politique dans la période récente, encore en évidence avec les municipales. La longue suite de manifestations des Gilets jaunes avait été elle aussi émaillée de violences prenant un tour inédit.
La définition en varie selon les cas, allant de la violence physique (ou de la mort) à une pression plus ou moins marquée. Certes, les cas de brutalité extrême restent encore limitées, morts notamment. Si on en croit les études disponibles ici ou là, elles paraissent mettre plus fréquemment en cause les extrémismes de droite, mais de façon sporadique du fait de petits groupes disséminés sur le territoire : un risque réel mais bien délimité. En revanche, l’extrême gauche se signale par la fréquence de la violence dans la vie politique elle-même. Depuis des années, on a vu régulièrement des manifestations dégénérer du fait de black-blocks ou d’antifas, détruisant ou pillant magasins ou mobilier urbain. S’y est ajoutée une vague additionnelle à motivation ou prétexte écologique. Longtemps endémique à Notre Dame des Landes, elle a passé un palier nouveau avec les bassines de Sainte-Soline ou l’autoroute Toulouse-Castres. Plus les menaces de troubles, visant à empêcher une personnalité, même de gauche, de parler, notamment à l’université.
Si on la compare avec bien des épisodes de notre histoire, cette montée incontestable de la violence ne frappe cependant pas par son ampleur et sa radicalité. Mais elle présente plusieurs traits originaux et préoccupants.
Une dissymétrie significative entre droite et gauche
De façon générale, les politiques, médias ou plus généralement tous ceux qui prennent la parole, condamnent la violence politique dans son principe, et n’en font pas le moyen d’une action politique légitime. Toutefois, une dissymétrie apparaît ici : alors que le RN affiche une condamnation sans appel de tels actes et de tout propos paraissant l’approuver, le discours des Insoumis est considérablement plus agressif, et de plus en plus, en commençant par Jean-Luc Mélanchon. Le soutien apporté à l’antifa Raphaël Arnaud, fondateur de la Jeune garde impliquée à Lyon, témoigne de cette attitude. Et certains intellectuels proches du courant vont loin dans la mise en cause de leurs adversaires. Pour ne prendre qu’un exemple, un Geoffroy de Lagasnerie remet en cause le principe de la démocratie, justifiant le pouvoir exercé par des minorités « avancées » sur des majorités supposées conservatrices.
Au-delà de la différence de stratégie verbale, dédiabolisation d’un côté et provocation de l’autre, cette dissymétrie est révélatrice d’une dissymétrie plus large, depuis longtemps manifeste dans le discours politique, selon laquelle aucun accord politique n’est possible avec ce qu’on qualifie d’extrême-droite, alors que cela reste licite avec l’extrême-gauche, même après les événements récents. Cette dissymétrie reflète le maintien de l’hégémonie du discours de gauche, qu’on peut dater pour simplifier de 1945. Mais la thématique est largement reprise au centre ou même à droite. Cela permet d’utiliser un vieux ressort dialectique, selon la stratégie ancienne de l’antifascisme : on divise le monde en bons et méchants, et cela permet de dévaloriser un adversaire en le mettant dans la colonne du mal, où on le regroupe avec des personnages infréquentables, censément fascistes ou nazis. La conclusion est qu’ils ne méritent aucune forme de respect ni droit à la parole ; cela peut conduire à justifier l’exercice de la violence à leur égard. Y compris désormais la répression judiciaire, notamment au nom de l’antiracisme.
Bien entendu on peut aussi repérer une déshumanisation de l’adversaire dans certaines sous-cultures de ce qu’on appelle extrême-droite, débouchant sur des violences. Mais c’est sporadique et reste le fait de groupuscules marginalisés, et ils sont reniés par ceux qui sont supposés être représentatifs de ce bord politique.
Signification nouvelle de cette violence
Si une telle situation, une telle dissymétrie, remonte à longtemps, les modalités qu’elle prend sont nouvelles. A gauche, le rôle central était autrefois celui du Parti communiste, lié certes à une tradition d’une grande violence, mais en même temps discipliné. Aujourd’hui dominent d’un côté la nébuleuse des Insoumis, qui relève d’un tradition anarcho-gauchiste, et de l’autre un écologisme contestataire, anarchisant et à prétention moralisante. On peut ajouter à cela la thématique sociétale, notamment la théorie du genre, avec son potentiel disruptif. Plus largement, à la base du wokisme ou de ce qu’on appelle l’intersectionnalité se trouve une perception de la société comme divisée en groupes irréductibles, dont certains sont des victimes de ladite société, ce qui leur donne un droit à la revanche, et disqualifie a priori la parole des autres. La prétention moralisante et la supposée urgence sont alors mis en avant pour justifier une action directe, éventuellement brutale.
Dans un autre pays, selon un sondage YouGov pour The Economist de septembre 2025, 20 % des Américains politiquement à gauche pensent que la violence politique peut être justifiée, contre 7 % des Américains politiquement à droite ou au centre. Ce chiffre monte à près de 30% pour les Américains de gauche âgés entre 18 et 39 ans (source Wikipédia).
A cela s’ajoutent deux faits nouveaux majeurs. L’un est la croissance d’une forme de dissidence d’une partie du pays à l’égard des institutions, et donc de l’idée même d’ordre. Même, comme on l’a vu avec les municipales, s’il s’agit d’élus locaux : les exigences et le mépris à leur égard croissent simultanément. L’autre fait nouveau est l’hétérogénéité croissante du pays du fait des migrations. Certes, le terrorisme islamiste reste marginal, même si le sens de la solidarité musulmane est fort chez bien des musulmans. Mais les émeutes de banlieues sont révélatrices d’une violence latente ; et le fait est qu’au moins un parti, les Insoumis, joue agressivement la carte ethnique, remettant en cause les références communes de la communauté nationale.
Côté droit, le renouveau des idées conservatrices reste limité. Une partie croissante de la population adhère à l’idée qu’il y a un excès de migrants, mais cela n’implique pas en soi déshumanisation de ces migrants. Les groupes violents restent à ce stade minoritaires, contrairement au discours de bien des médias. Sur le plan politique, l’absence de reprise du discours violent, et la domination du RN, parti centralisé, rendent improbable un débordement significatif. Reste que la vigilance à l’égard des activistes est, de ce côté aussi, plus que jamais un impératif.
Perspectives
Reste la question : sommes-nous sur le point de basculer dans un régime général d’affrontements politiques violents ? Une réponse claire ne peut être donnée ; historiquement, il n’a jamais été aisé de prévoir des troubles, à commencer par 1789. Ce qui peut être reconnu de façon peu contestable est d’une part la montée d’antagonismes de plus en plus irréductibles, conduisant à démoniser l’adversaire. Et d’autre part, le fait que le degré d’hétérogénéité de la population va encore s’accentuer avec l’immigration, s’ajoutant à la décomposition des références communes. Ce sont les ingrédients d’une montée sensible de la violence. Cela dit, l’histoire montre que la présence d’ingrédients ne suffit pas pour déclencher un processus réel d’affrontements. D’autres facteurs jouent un rôle important, comme la situation socio-économique, notamment une éventuelle crise, ou une poussée terroriste.
Ce qui importera alors est dans quelle mesure un certain sens de la communauté aura pu être restauré, malgré les dérives disruptives. Mais à terme, dans une société multiculturelle et multiethnique, en outre travaillée par des système de valeurs incompatibles, le risque de violences peut devenir incontrôlable.
Paru sur La Nef, mai 2026.