<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://pierredelauzun.fr/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Pierre de Lauzun | Le blog officiel</title>
	<link>https://pierredelauzun.fr/</link>
	<description></description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://pierredelauzun.fr/spip.php?id_mot=99&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />




<item xml:lang="fr">
		<title>Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? </title>
		<link>https://pierredelauzun.fr/Qu-est-ce-qu-une-economie-juste.html</link>
		<guid isPermaLink="true">https://pierredelauzun.fr/Qu-est-ce-qu-une-economie-juste.html</guid>
		<dc:date>2025-12-19T15:59:53Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Juste prix</dc:subject>
		<dc:subject>Economie et bien commun</dc:subject>
		<dc:subject>Participation &#224; la soci&#233;t&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Justice</dc:subject>
		<dc:subject>Economie juste</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Texte de conf&#233;rence &#224; l'Acad&#233;mie d'Etudes et sciences sociales&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? Je prends ici le mot justice au sens propre, comme le fait de rendre &#224; chacun ce qui lui est d&#251;. Une &#233;conomie juste est alors une &#233;conomie qui rend &#224; chacun son d&#251;. Ce sens ne se confond pas avec l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; ou d'une &#233;conomie bonne : la justice en est une composante, mais c'est un angle d'appr&#233;ciation &#224; c&#244;t&#233; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qui sera pr&#233;sente dans cette intervention est que l'&#233;conomie n'a de sens qu'ins&#233;r&#233;e dans la soci&#233;t&#233; ; sa justice n'est alors qu'un aspect de la justice d'ensemble au sein de celle-ci. Soci&#233;t&#233; qui est compos&#233;e de personnes formant communaut&#233; : la justice traite du rapport qui est d&#251; entre ces personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une perspective classique, on distingue deux types principaux de justice : la commutative et la distributive. On verra ensuite la question de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite...&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/-Economie-generale-a-.html" rel="directory"&gt;Economie g&#233;n&#233;rale&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Juste-prix-+.html" rel="tag"&gt;Juste prix&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Economie-et-bien-commun-+.html" rel="tag"&gt;Economie et bien commun&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Participation-a-la-societe-+.html" rel="tag"&gt;Participation &#224; la soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Justice-+.html" rel="tag"&gt;Justice&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Economie-juste-+.html" rel="tag"&gt;Economie juste&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://pierredelauzun.fr/IMG/logo/legal-5211993_640.jpg?1787417301' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? Je prends ici le mot justice au sens propre, comme le fait de rendre &#224; chacun ce qui lui est d&#251;. Une &#233;conomie juste est alors une &#233;conomie qui rend &#224; chacun son d&#251;. Ce sens ne se confond pas avec l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; ou d'une &#233;conomie bonne : la justice en est une composante, mais c'est un angle d'appr&#233;ciation &#224; c&#244;t&#233; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qui sera pr&#233;sente dans cette intervention est que l'&#233;conomie n'a de sens qu'ins&#233;r&#233;e dans la soci&#233;t&#233; ; sa justice n'est alors qu'un aspect de la justice d'ensemble au sein de celle-ci. Soci&#233;t&#233; qui est compos&#233;e de personnes formant communaut&#233; : la justice traite du rapport qui est d&#251; entre ces personnes. On se limitera ici &#224; une &#233;conomie de type national, la seule s'appuyant sur une forme de communaut&#233; &#8211; m&#234;me si on ne peut oublier que cette &#233;conomie s'ins&#232;re dans un contexte mondial, peu r&#233;gul&#233; et extr&#234;mement h&#233;t&#233;rog&#232;ne ; on y fera allusion au besoin. On n'&#233;voquera pas non plus, cette fois pour des raisons de format, la justice envers les g&#233;n&#233;rations futures, &#224; travers les questions de l'&#233;cologie ou de la dette ; ni certains sujets &#233;voqu&#233;s dans d'autres conf&#233;rences du m&#234;me cycle, comme la fiscalit&#233; ou les entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une perspective classique, on distingue deux types principaux de justice : la commutative et la distributive. On verra ensuite la question de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice commutative &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La justice commutative vise les rapports d'une personne &#224; une autre. En &#233;conomie, elle r&#233;git les &#233;changes. Elle suppose une soci&#233;t&#233; d'agents autonomes, et donc de propri&#233;t&#233; priv&#233;e. La propri&#233;t&#233; priv&#233;e est d'ailleurs elle-m&#234;me un outil majeur de justice, puisqu'elle donne &#224; la personne humaine le moyen d'agir de fa&#231;on autonome, sous sa responsabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces personnes sont conduites &#224; interagir dans le cadre d'&#233;changes. La justice commutative vise &#224; ce que ces &#233;changes se fassent dans le respect de chacun et de ses droits. Mais aussi &#224; la recherche d'un optimum collectif, le bien commun, car la justice implique aussi que chacun inscrive son action en mati&#232;re &#233;conomique au service du bien de la soci&#233;t&#233;, sans laquelle ces personnes n'existeraient pas et ne pourraient pour l'essentiel pas agir. Elle suppose donc une &#233;conomie libre, mais dont les march&#233;s sont &#233;quitables et l'action des agents ordonn&#233;e au bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le juste prix&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier point d'application de la justice commutative est le juste prix. Le prix est au centre de l'id&#233;e de march&#233;, car par lui se transmet une part d&#233;cisive de l'information &#233;conomique. Qui dit justice dans les transactions dit donc d'abord juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les scolastiques &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le juste prix jouait une r&#244;le important dans la scolastique, ainsi chez Thomas d'Aquin et ses successeurs . Analysant le march&#233; dans une perspective morale, il part du principe qu'on ne doit pas faire &#224; quelqu'un ce qu'on ne voudrait pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. Ce prix est le prix d'&#233;quilibre localement constat&#233; dans un endroit et &#224; un moment donn&#233;s, qui d&#233;pend notamment de l'offre et de la demande localement. Ce prix ne se r&#233;f&#232;re donc pas &#224; la nature du bien, mais &#224; la mesure dans laquelle il satisfait les besoins de l'homme ; il sera donc l&#233;gitimement mouvant et variable. Il ajoute que la transaction est invalide en cas de violence, de fraude ou d'ignorance - y compris cette violence qu'est l'intensit&#233; du besoin &lt;i&gt;(indigentia&lt;/i&gt;), notamment du c&#244;t&#233; de l'acheteur, car la libert&#233; est alt&#233;r&#233;e si le besoin est trop fort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi cette confrontation appel&#233;e march&#233; est-elle juste ? Personne n'est tenu de faire une transaction : si on ach&#232;te ou on vend, c'est qu'on y a convenance ; sauf &#224; frustrer ou voler les uns ou les autres, le prix doit donc &#234;tre optimal au vu de l'offre et avec la demande de l'ensemble des parties au march&#233;, compris de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale. La confrontation g&#233;n&#233;rale, dans un lieu donn&#233; et &#224; un moment donn&#233;, sous r&#233;serve qu'il s'agisse de personnes de bonne foi, cherchant la justice, sans manipulation, est en justice la meilleure r&#233;f&#233;rence collective. Les march&#233;s r&#233;els sont souvent &#233;loign&#233;s de ce sch&#233;ma ? Certes, mais cela ne retire pas sa valeur au principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le juste prix aujourd'hui&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que peut-on en dire aujourd'hui ? Le souci du juste prix a en grande partie disparu, soit qu'on se confie au march&#233; tel qu'il existe de fait, soit qu'on consid&#232;re que des adultes libres peuvent faire n'importe quelles transactions. Mais en terme de justice, on ne peut pas se contenter de dire que le prix r&#233;sulte du jeu du march&#233; ; il faut regarder comment ce march&#233; fonctionne . Comme je le notais dans La finance peut-elle &#234;tre au service de l'homme ? cela suppose un juste comportement des acteurs, qui, &#224; l'int&#233;rieur des r&#232;gles peuvent ou non &#8216;abuser'. D'o&#249; l'importance de valeurs comme la diligence, la loyaut&#233; et l'&#233;quit&#233; dans le respect des int&#233;r&#234;ts de tous et de l'int&#233;grit&#233; du march&#233;. Et l'id&#233;e que le bon fonctionnement du march&#233; est dans l'int&#233;r&#234;t de tous. La justice implique en outre que le produit vendu soit de bonne qualit&#233;, ou au moins, que les d&#233;fauts non visibles imm&#233;diatement soient signal&#233;s ; un produit &#224; obsolescence programm&#233;e est donc contraire &#224; la justice. S'agissant des march&#233;s imparfaits ou bilat&#233;raux, les m&#234;mes consid&#233;rations valent, mais impliquent une vigilance morale particuli&#232;re. L'absence de r&#233;f&#233;rence objective laisse en effet une marge &#224; la n&#233;gociation, en soi l&#233;gitime si on se contr&#244;le assez pour ne pas en abuser. Et donc notamment en se pla&#231;ant aussi du point de vue de la contrepartie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste le cas tr&#232;s fr&#233;quent aujourd'hui de la capacit&#233; de nombreuses firmes de fixer unilat&#233;ralement leurs prix, en dehors m&#234;me des monopoles. Une des d&#233;rives de la soci&#233;t&#233; de consommation est qu'il est de l'int&#233;r&#234;t de ces firmes de diff&#233;rencier leurs produits et de cr&#233;er des effets de marque, au fond artificiels. Sans parler de la propri&#233;t&#233; intellectuelle et ses abus. Les prix pratiqu&#233;s perdent alors leur justification. Les produits dits de luxe sont un exemple caract&#233;ristique. De m&#234;me celui des GAFAM, car ils sont devenus chacun dans son secteur l'&#233;quivalent d'un monopole naturel. Plus largement, en termes de sympt&#244;me, une forte croissance des in&#233;galit&#233;s de revenus d'une cat&#233;gorie ou d'un secteur &#233;conomique signale que quelque chose ne va pas. Il faut alors en examiner les causes, et notamment les causes &#233;conomiques : un disfonctionnement, qui rel&#232;ve de la justice commutative : monopole, exploitation abusive d'un d&#233;faut de march&#233; etc. On en a un exemple avec le gonflement des produits de la finance apr&#232;s la lib&#233;ralisation relative du secteur depuis 30-40 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre ordre d'id&#233;e, le niveau des prix peut varier consid&#233;rablement s'il est influenc&#233; par l'ouverture internationale, qui peut par exemple les casser et mettre les producteurs nationaux hors march&#233;. Ou, dans le cas du march&#233; du travail, par les migrations : la tol&#233;rance d'une immigration massive aboutit &#224; l&#233;ser toute une partie de la population, qui fait partie de la communaut&#233; nationale. Dans tous ces cas, c'est une d&#233;cision politique (ouverture ou contr&#244;le) qui conditionne le march&#233;. Or le juste prix doit s'inscrire dans la perspective du bien commun de la communaut&#233; consid&#233;r&#233;e, et celui-ci n'est pas compatible avec la ruine d'une partie de la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Extension du concept&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on peut et doit aller au-del&#224; du seul prix mon&#233;taire. Pour Mary Hirschfeld r&#233;fl&#233;chir au juste prix a l'avantage de nous d&#233;tourner de la maximalisation de notre r&#233;sultat mon&#233;taire, et de prendre conscience du service qui nous est rendu par les personnes concern&#233;es, et que nous pouvons leur rendre. C&#244;t&#233; acheteur, cela implique une r&#233;f&#233;rence au niveau de vie de celui qui a fabriqu&#233; le produit, afin qu'il puisse mener une vie d&#233;cente. Des prix peuvent &#234;tre tr&#232;s bas parce que ceux qui produisent sont sous-pay&#233;s : mati&#232;res premi&#232;res, agriculteurs, PME. Le souci du juste prix peut alors conduire &#224; ne pas acheter, ou &#224; payer plus (commerce &#233;quitable). Id&#233;alement, il faudrait donc se livrer &#224; une v&#233;ritable analyse des conditions d'&#233;tablissement du prix de ce qu'on ach&#232;te. Naturellement c'est hors de port&#233;e de la plupart ; mais c'est possible dans une certaine mesure dans la soci&#233;t&#233;. Soit sous forme associative, soit comme service payant. Comme on voit, la justice commutative dans les relations &#233;conomiques au sens de transaction s'&#233;tend au-del&#224; du prix : au juste traitement du partenaire. Cela inclut le fait de livrer les biens vendus de fa&#231;on loyale et transparente, et que ce soient des produits ou des services qui correspondent &#224; ce que l'acheteur peut raisonnablement attendre. On pourrait ajouter : sans tromperie verbale, comme c'est le cas de bien des publicit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus largement, la consid&#233;ration peut aussi conduire &#224; substituer &#224; la relation marchande, &#224; la transaction, un autre type de rapport, lorsqu'elle est inad&#233;quate &#224; son objet. Ce peut &#234;tre un don, un service rendu par une association, parfois une prestation publique. Mais on sort alors de la justice commutative (on &#233;voquera ci-apr&#232;s la question du travail domestique et de la famille).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De telles consid&#233;rations s'&#233;tendent &#224; un sujet familier en &#233;conomie, les externalit&#233;s : cela vise tout impact positif ou n&#233;gatif non pris en compte dans la comptabilit&#233;, par exemple toute action n&#233;gative sur l'environnement. Il y a collectivement un int&#233;r&#234;t majeur &#224; ce qu'elles soient r&#233;int&#233;gr&#233;es dans les comptes, c'est-&#224;-dire impactent les r&#233;sultats des entreprises et le prix pay&#233; par le consommateur. Car c'est le r&#244;le des prix en &#233;conomie : transmettre une information avec un impact concret et mat&#233;riel. Cela inclut notamment toute la dimension &#233;cologique, question consid&#233;rable qu'on ne peut traiter ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, le souci de la justice commutative est le souci de la pertinence de ce qu'on fait dans tout &#233;change ayant un caract&#232;re &#233;conomique : le fait qu'on rende pr&#233;cis&#233;ment &#224; l'autre ce qu'on lui doit, en regard de ce qu'il nous doit. Elle incombe &#224; chacun dans les transactions qu'il op&#232;re, et &#224; la soci&#233;t&#233; en ce qui concerne le bon fonctionnement des march&#233;s ; dans les cas o&#249; le march&#233; ne parvient pas &#224; un r&#233;sultat &#233;quitable, il faut alors le redresser ou y suppl&#233;er. La transaction d&#233;passe alors la seule perspective de l'int&#233;r&#234;t mon&#233;taire et refl&#232;te le fonctionnement m&#234;me de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice distributive&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans le second cas, la justice distributive, on consid&#232;re la relation de la personne &#224; la soci&#233;t&#233;. La question est alors ce qu'il est l&#233;gitime que chacun obtienne dans ce cadre. Cela va donc bien au-del&#224; de ce qu'on appelle aujourd'hui la redistribution. Ce d&#251; est d'autant plus grand que la partie consid&#233;r&#233;e, la personne, a un r&#244;le plus grand dans le tout, selon une r&#232;gle de proportionnalit&#233;, qui d&#233;pend, nous dit Thomas d'Aquin, de l'organisation de la soci&#233;t&#233;. On int&#232;gre alors une dimension sociale et politique plus large, qui peut aller jusqu'au prestige dont quelqu'un jouit dans la soci&#233;t&#233;. Mais pour ce qui est des aspects proprement &#233;conomiques, la question prend deux formes. Des flux : les revenus (r&#233;mun&#233;rations et prestations), et des stocks : les patrimoines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une question pr&#233;alable : la pauvret&#233; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au pr&#233;alable il faut mettre &#224; part la question de la pauvret&#233;. Elle est d'une grande importance pour appr&#233;cier comment la soci&#233;t&#233; traite ses membres. Mais c'est en m&#234;me temps une question sp&#233;cifique. La justice consiste ici &#224; faire en sorte que chaque personne re&#231;oive au minimum ce que toute personne humaine doit recevoir de ce seul fait. En soi donc, la pauvret&#233; est l'indice d'une forme d'injustice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est l&#224; une question distincte de celle des in&#233;galit&#233;s. Dans bien des cas, des m&#233;canismes &#233;conomiques peuvent &#234;tre en cause et leur r&#233;vision peut apporter une r&#233;ponse ; c'est le meilleur moyen de rem&#233;dier &#224; la pauvret&#233;, car ce faisant on donne &#224; la personne la possibilit&#233; de contribuer &#224; son tour. Mais il est aussi possible que des personnes soient r&#233;ellement dans l'impossibilit&#233; d'apporter une contribution &#233;conomiquement suffisante pour justifier une contrepartie &#224; ce titre. Et bien entendu la soci&#233;t&#233; ne doit pas s'en d&#233;sint&#233;resser. Mais ce sera alors par des moyens sortant de la r&#233;flexion &#233;conomique ; m&#234;me si elle peut y avoir sa part, notamment par le don, ou &#224; d&#233;faut par des prestations publiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les revenus&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quelle justice dans les r&#233;mun&#233;rations ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;mun&#233;rations des personnes, dans une soci&#233;t&#233; d&#233;centralis&#233;e, sont d'abord la r&#233;sultante de l'interaction des agents sur un march&#233;. La justice commutative ne s'oppose pas &#224; l'in&#233;galit&#233; des revenus s'ils sont justement acquis, et consid&#233;rera m&#234;me injuste une redistribution fiscale excessive. On objectera que bien des hauts revenus sont le fruit d'un rapport de force ou de circonstances ; c'est vrai (mais pas toujours) ; mais si on remet en cause pour ce motif un revenu &#233;lev&#233;, ce sera parce qu'il n'est pas m&#233;rit&#233;, pas pour des motifs &#233;galitaires. En justice distributive, on cherche &#224; faire autant que possible en sorte que chacun re&#231;oive de la soci&#233;t&#233; ce qu'on estime juste qu'il re&#231;oive (sans cr&#233;er par ailleurs par son intervention un mal plus grand que le bien qu'on veut obtenir) : cela d&#233;pend donc ce qu'il fait pour la soci&#233;t&#233;. L'&#233;galitarisme pur n'est alors pas justifi&#233;, car les r&#244;les et apports des uns et des autres sont diff&#233;rents. Cela donne donc un angle de regard diff&#233;rent mais compl&#233;mentaire de celui de la justice commutative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les patrons par exemple ont une responsabilit&#233; importante et utile ; d&#232;s lors, en justice distributive, il est normal que leur r&#233;mun&#233;ration soit &#233;lev&#233;e. Cela dit, tr&#232;s souvent dans la pratique la prestation ne justifie pas le revenu en question ; ces r&#233;mun&#233;rations parfois tr&#232;s &#233;lev&#233;es sont injustifi&#233;es &#8211; m&#234;me si le march&#233; de ces dirigeants fonctionne et a conduit &#224; de tels niveaux. Il faut en effet pour cela que ce dirigeant ait apport&#233; une valeur ajout&#233;e exceptionnelle &#224; l'entreprise ou &#224; la soci&#233;t&#233;. Dans le contraire, une r&#233;action r&#233;solue s'impose, de la part des actionnaires et des pouvoirs publics. Il faut en particulier d&#233;connecter ces r&#233;mun&#233;rations de crit&#232;res de court terme, et privil&#233;gier les prestations &#224; long terme, consid&#233;r&#233;es selon une vari&#233;t&#233; de crit&#232;res. En outre, on doit pouvoir en r&#233;cup&#233;rer tout ou partie, si on constate ult&#233;rieurement que des erreurs d'appr&#233;ciation ont &#233;t&#233; commises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre exemple, soulign&#233; par S. Zamagni , est celui des limites du processus d'agr&#233;gation des d&#233;cisions individuelles sur un march&#233;. Prenons le cas d'un chanteur ou d'un footballeur qui gagne &#233;norm&#233;ment d'argent. L'achat individuel de places peut &#234;tre justifi&#233; en justice commutative ; mais il ne signifie pas approbation du niveau de revenu du chanteur. En justice distributive, on peut alors consid&#233;rer qu'il y a exc&#232;s, voir exemple pervers pour la soci&#233;t&#233;. Soit pour exiger un geste g&#233;n&#233;reux de l'int&#233;ress&#233;. Soit pour le taxer si c'est r&#233;ellement aberrant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sens inverse, on prendra le cas de magistrats ou de militaires, souvent mal pay&#233;s. En justice commutative, on pourrait peut-&#234;tre tol&#233;rer que ces fonctionnaires aient un niveau de salaire modeste, si on parvient &#224; les recruter &#224; ce tarif. Mais en justice distributive, l'importance de leurs responsabilit&#233;s et la gravit&#233; de leur t&#226;che imposent une r&#233;mun&#233;ration exprimant la reconnaissance de ce r&#244;le par la soci&#233;t&#233;. Et donc mieux plac&#233;e dans l'&#233;chelle des revenus. De m&#234;me pour les enseignants &#8211; moyennant r&#233;forme en profondeur du syst&#232;me &#233;ducatif. Mais on pourra citer aussi ici des acteurs comme les soignants ou m&#234;me les &#233;boueurs, dont la crise sanitaire a fait percevoir l'importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut enfin citer la question majeure de la reconnaissance du travail accompli au sein des familles, qui est pour l'essentiel gratuit, et vital pour la soci&#233;t&#233;, notamment pour l'&#233;ducation des enfants. La justice distributive impose ici qu'une aide substantielle leur soit apport&#233;e, m&#234;me si cet aide ne sera jamais &#224; la hauteur du service ainsi rendu.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je renvoie ici &#224; plusieurs de mes articles et surtout au livre de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La question des in&#233;galit&#233;s, la justice sociale et de la redistribution &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on sait, la question de ce qu'on appelle les in&#233;galit&#233;s fait l'objet de d&#233;bats anim&#233;s dans la soci&#233;t&#233;. Une in&#233;galit&#233; mat&#233;rielle trop forte a plusieurs d&#233;fauts graves, comme on l'a vu, outre le fait &#233;ventuel de mal utiliser les ressources : elle donne un r&#244;le excessif &#224; l'argent ; elle accro&#238;t l'influence des riches dans la soci&#233;t&#233; ; elle accro&#238;t la s&#233;gr&#233;gation spatiale entre riches et pauvres et r&#233;duit la solidarit&#233;. Mais dans nos soci&#233;t&#233;s, ce probl&#232;me est rarement per&#231;u sous l'angle de la v&#233;ritable justice, qu'on vient d'&#233;voquer, car on aplatit l'id&#233;e de justice sur l'&#233;galitarisme. Comme on &#233;vite de toucher &#224; la logique &#233;conomique, on traite en g&#233;n&#233;ral la question dans une perspective qu'on peut appeler social-d&#233;mocrate : pour sch&#233;matiser, on distingue la vie &#233;conomique et la redistribution &#233;tatique, laquelle intervient ensuite par l'imp&#244;t - si elle ne perturbe pas la premi&#232;re. Cela revient &#224; consid&#233;rer la justice comme une correction dans un sens &#233;galitaire du jeu spontan&#233; de la soci&#233;t&#233; ; elle n'est alors pas fond&#233;e sur le r&#244;le de chacun, mais sur la recherche de l'&#233;galit&#233;. Plus on redistribuera, mieux ce sera, sauf &#224; obtenir des r&#233;sultats &#233;conomiques contreproductifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si les &#233;changes ont &#233;t&#233; raisonnablement &#233;quitables et libres, et si le jeu des r&#233;mun&#233;rations est jug&#233; refl&#233;ter le r&#244;le r&#233;el de chacun, ce que quelqu'un a gagn&#233; a &#233;t&#233; gagn&#233;. Une in&#233;galit&#233; ne justifie pas &#224; elle seule la redistribution, qu'il faudrait motiver par un dol ; car il n'est pas juste non plus que des gens soient priv&#233;s de ressources qu'ils ont acquises par leur activit&#233;, et &#224; laquelle ils ont droit. En outre, il n'est pas bon qu'un revenu soit d&#233;coupl&#233; de toute contribution de celui qui le re&#231;oit ; c'est m&#234;me injuste, sauf motif particulier (incapacit&#233; de la personne). Dit autrement, en justice le premier pas est de consid&#233;rer les revenus bruts ; si on les accepte comme justes dans leur principe, il n'y a sous cet angle pas de raison de redistribuer massivement ; sauf en termes de justice distributive comme on l'a vu. La redistribution comprise comme mesure balai introduit une contradiction dans le fonctionnement de la soci&#233;t&#233; : on vous laisse gagner ce que vous pouvez, mais on le confisque ensuite en bonne partie. Sur le plan &#233;conomique en outre, s'il s'agit d'am&#233;liorer la situation mat&#233;rielle des personnes, la question n'est pas d'abord d'enlever aux uns pour le donner aux autres, mais de faire en sorte, si c'est justifi&#233;, que ces derniers aient plus. Ce peut &#234;tre par la croissance &#233;conomique et la cr&#233;ation d'emplois, mais aussi &#233;ventuellement par la r&#233;organisation de l'&#233;conomie, pour favoriser certaines activit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout autre est la question fiscale de la juste r&#233;partition des charges au sein de la soci&#233;t&#233;. Elle conduit naturellement &#224; demander plus &#224; ceux qui ont plus de moyens et b&#233;n&#233;ficient plus du jeu social, notamment du fait que s'ils ont fait fortune, la soci&#233;t&#233; y est pour beaucoup aussi. D'o&#249; un imp&#244;t d'abord simplement proportionnel , et ensuite plus que proportionnel dans certaines limites (bar&#232;me de l'imp&#244;t sur le revenu). Par-l&#224;, on r&#233;duit de fait les fameuses in&#233;galit&#233;s, mais c'est un r&#233;sultat indirect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive donc, sauf &#224; agir sur les revenus bruts si effectivement ils sont injustes, un objectif purement &#233;galitaire obtenu par une fiscalit&#233; lourde va contre les exigences non seulement de la justice commutative, mais aussi de la justice distributive, la soci&#233;t&#233; reposant sur des r&#244;les et des responsabilit&#233;s diff&#233;rents. En revanche une redistribution &#171; raisonnable &#187;, c'est-&#224;-dire coh&#233;rente avec la libert&#233; des personnes et le bon fonctionnement de la soci&#233;t&#233;, est bienvenue, en termes de justice distributive, dans la mesure o&#249; elle donne &#224; chacun des moyens l'aidant &#224; mieux participer &#224; la communaut&#233; en tant que personne, par les prestations qu'il re&#231;oit, financ&#233;es par des contributions &#224; la mesure des moyens de chacun. M&#234;me si comme on le verra cela ne suffit pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les patrimoines&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Patrimoines et propri&#233;t&#233; priv&#233;e&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas des in&#233;galit&#233;s de patrimoine est diff&#233;rent. D'un c&#244;t&#233;, certains peuvent accumuler des fortunes &#233;normes, qui par leur taille fa&#231;onnent l'image et le fonctionnement de la soci&#233;t&#233;. D'un autre c&#244;t&#233;, les in&#233;galit&#233;s sont en partie h&#233;rit&#233;es : ce n'est alors pas l'int&#233;ress&#233; qui a fourni le service payant qui, une fois &#233;pargn&#233;, s'est accumul&#233; en patrimoine. M&#234;me donc quand ces fortunes sont acquises l&#233;gitimement, on peut s'interroger sur les effets cumulatifs que cela peut entra&#238;ner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une question majeure pr&#233;alable est cependant celle de la propri&#233;t&#233; des biens et des actifs &#233;conomiques. Sauf &#224; les faire confisquer pour l'essentiel par l'Etat, ils sont propri&#233;t&#233; de quelqu'un. Mais alors la tendance &#224; une tr&#232;s forte in&#233;galit&#233; est in&#233;vitable, m&#234;me si on peut vouloir la corriger. Les fondateurs des GAFAM (Google Amazon Facebook Apple Microsoft) n'ont par exemple rien vol&#233; &#224; qui que ce soit - hors comportements non-concurrentiels. Quand Oxfam explique que 65 milliardaires poss&#232;dent autant qu'un milliard de personnes, cela n'a pas de sens direct : certes, ce milliard de personnes ne poss&#232;de rien ; mais les Gates, Bezos ou autres ne leur ont rien pris ; ils ont cr&#233;&#233; des entreprises qui se sont appr&#233;ci&#233;es &#233;norm&#233;ment. Cette situation pose un gros probl&#232;me en termes de pouvoir, et ils ont du fait de leur fortune des devoirs immenses. Mais comme tel ce n'est pas &#224; proprement parler injuste. De fa&#231;on plus fondamentale, une soci&#233;t&#233; libre ou d&#233;centralis&#233;e est une soci&#233;t&#233; o&#249; la propri&#233;t&#233; n'est pas pour l'essentiel entre des mains uniques, y compris celles de l'Etat. Les actifs sont n&#233;cessairement d&#233;tenus par quelqu'un, et hors institutions publiques, c'est par des personnes, directement ou non. Il y a donc l&#233;gitimement une fonction de d&#233;tention priv&#233;e d'actifs, si possible g&#233;r&#233;s dans le sens du bien commun. Et cela peut concerner des biens tr&#232;s importants. Inversement, l'alternative &#224; l'in&#233;galit&#233; risque d'&#234;tre l'&#233;tatisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre question est celle de l'h&#233;ritage. Mais dans un cadre de libert&#233; et d'autonomie, un propri&#233;taire transmet normalement ses biens librement, y compris &#224; des h&#233;ritiers. Ce faisant, il ne contrevient ni &#224; la justice commutative, ni &#224; la distributive. Il est l&#233;gitime que quelqu'un veuille l&#233;guer sa propri&#233;t&#233;, sinon le terme de propri&#233;t&#233; a peu de sens : avoir un bien veut dire pouvoir en disposer. En outre, ces fortunes ont en partie importante une dimension familiale. Une des raisons de leur constitution est de permettre aux g&#233;n&#233;rations futures de disposer de moyens qui leur permette d'agir &#224; leur tour, dans le sens du bien commun &#8211; sachant que cela suppose qu'on les ait &#233;duqu&#233;s pour cela. Et on ne voit pas le progr&#232;s collectif qui r&#233;sulterait de la disparition syst&#233;matique de fortunes priv&#233;es au profit du seul Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Peut-on envisager le nivellement de ces in&#233;galit&#233;s ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut objecter que cela d&#233;bouche sur des in&#233;galit&#233;s consid&#233;rables, avec un effet d&#233;l&#233;t&#232;re sur la communaut&#233;, rongeant le lien social ; ou surtout s'il y a mauvais usage de cette fortune. D'o&#249; le d&#233;sir de beaucoup de niveler ces diff&#233;rences et surtout leur accumulation, par une forme ou une autre de redistribution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, quand on regarde les faits en perspective historique, la question appara&#238;t intraitable. Un panorama historique fouill&#233; a &#233;t&#233; dress&#233; par Walter Scheidel . Il montre qu'au cours de l'histoire les in&#233;galit&#233;s n'ont &#233;t&#233; r&#233;duites de fa&#231;on r&#233;elle et forte qu'&#224; l'occasion de violences consid&#233;rables et exceptionnelles, dans quatre familles : les guerres totales du XXe si&#232;cle ; les r&#233;volutions radicales (notamment communistes) ; un effondrement d'Etat (chute de l'Empire romain) ; et enfin des pand&#233;mies (peste noire). Et encore, dit-il, leurs effets finissent toujours par s'&#233;roder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai qu'apr&#232;s la r&#233;duction consid&#233;rable des in&#233;galit&#233;s apr&#232;s les guerres mondiales, la tendance est &#224; nouveau &#224; leur remont&#233;e, surtout dans les pays anglosaxons ; m&#234;me si d'autres, comme les Scandinaves ou la France, ont sensiblement att&#233;nu&#233; le ph&#233;nom&#232;ne. L'&#233;volution risque d'accentuer ces tendances, avec la mont&#233;e des pays &#233;mergents et le d&#233;veloppement des nouvelles technologies. La premi&#232;re question que cela pose est fiscale : savoir si ces fortunes contribuent &#224; due proportion aux charges communes. On l'a dit, l'imp&#244;t conduit &#224; contenir en partie ces in&#233;galit&#233;s, mais par d&#233;finition il ne les fait pas dispara&#238;tre. Mais vouloir redistribuer bien au-del&#224; de cela revient &#224; entreprendre une transformation en profondeur de la r&#233;alit&#233; sociale, qui comme on l'a dit n'est r&#233;alisable que par des r&#233;volutions aux effets d&#233;sastreux ou des chocs d'une violence comparable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela n'aurait de sens que si cela permettait de d&#233;boucher sur une soci&#233;t&#233; fonctionnant manifestement mieux. Mais si c'est simplement passer sur la dur&#233;e d'une soci&#233;t&#233; in&#233;galitaire &#224; une autre, l'int&#233;r&#234;t est mince. Et si cela d&#233;bouche sur une soci&#233;t&#233; fortement &#233;tatis&#233;e, cela revient au fond &#224; niveler par le bas, en r&#233;duisant la libert&#233;, et par l&#224; la justice rendue &#224; la personne. Dans la pratique, l'extraordinaire &#233;nergie politique qu'exige un tel bouleversement n'est normalement pas disponible, les avantages &#233;ventuels &#233;tant en outre douteux pour la grande majorit&#233; en regard de l'incertitude et des risques associ&#233;s. L&#224; n'est donc pas la v&#233;ritable justice. Il n'est pas d&#251; &#224; chacun de vivre dans une soci&#233;t&#233; &#233;galitaire ; mais dans une soci&#233;t&#233; qui lui donne son d&#251;, ce qui correspond &#224; son r&#244;le et &#224; son apport. L'&#233;galitarisme ne le permet pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc sous un autre angle qu'il faut envisager la justification d'une &#233;ventuelle intervention : savoir si ces fortunes sont raisonnablement utilis&#233;es dans le sens du bien commun, ce qui pose la question du pouvoir qu'elles conf&#232;rent et de son usage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;In&#233;galit&#233;s et pouvoir&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette probl&#233;matique est beaucoup plus significative. La question de ce que les gens fortun&#233;s apportent &#224; la soci&#233;t&#233; est essentielle, car en justice s'ils ont beaucoup re&#231;u, ils doivent aussi beaucoup apporter. La question se pose &#233;galement en termes de pouvoir sur la soci&#233;t&#233; ; c'est en un sens la question des &#233;lites, dans sa dimension &#233;conomique. Outre le niveau politique, cela vise leur culture : leur syst&#232;me de valeurs et leur action effective. J'ai &#233;voqu&#233; le sujet plus en d&#233;tails dans d'autres livres . Historiquement, &#224; c&#244;t&#233; des pouvoirs publics et de l'Eglise, les gens fortun&#233;s ont jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif dans le d&#233;veloppement de la civilisation. Mais ils avaient &#224; l'&#233;poque une forme de devoir social, sinon de vanit&#233; bien orient&#233;e, quels que soient par ailleurs les d&#233;fauts de ces soci&#233;t&#233;s. Or il n'en est plus de m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre &#233;poque fait en effet appara&#238;tre un risque bien plus important qu'il y a 30 ans : l'&#233;mergence de fortunes consid&#233;rables donnant un pouvoir sans pr&#233;c&#233;dent. D'o&#249; une classe surpuissante et privil&#233;gi&#233;e de multimilliardaires, issues des nouvelles entreprises apr&#232;s la vague internet, de la rente mini&#232;re et p&#233;troli&#232;re, ou d'autres sources, ainsi de sp&#233;culateurs comme Soros. Une telle &#233;mergence n'est historiquement pas fr&#233;quente &#224; un tel niveau, m&#234;me dans le monde capitaliste. Elle est porteuse d'effets consid&#233;rables. Car ces personnes disposent de moyens leur permettant d'orienter la soci&#233;t&#233; dans un sens ou un autre, par leurs investissements, leurs dons, ou leur activit&#233; (Facebook, Twitter etc.). Certes, on l'a dit, il est en soi bon que des riches investissent et donnent. Mais ici les sommes sont exceptionnelles, et surtout les orientations de leurs d&#233;tenteurs sont domin&#233;es par l'id&#233;ologie de l'&#233;poque, qui n'est pas toujours bonne. Ce danger collectif est consid&#233;rablement sous-estim&#233;. Il peut impliquer une action r&#233;solue des pouvoirs publics soit pour r&#233;guler ce pouvoir, soit pour inciter ces gens dans le sens du bien. Soit dans le cas extr&#234;me pour r&#233;duire directement ce pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, comme on le voit, , la justice distributive va bien au-del&#224; d'une compl&#233;ment &#224; la justice commutative. Mais c'est une question plus complexe, sans formule simple ou solution g&#233;n&#233;rale. Elle implique un jugement de situation. Au fond, ce qui est en jeu est l'image que l'on se fait de la soci&#233;t&#233; concern&#233;e, comme saint Thomas l'avait bien not&#233; : ce qu'elle r&#233;compense ou valorise, et ce qu'elle sanctionne.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice g&#233;n&#233;rale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces consid&#233;rations nous conduisent &#224; &#233;largir la perspective au-del&#224; des aspects surtout quantitatifs que nous venons d'&#233;voquer ; c'est la question du rapport des personnes &#224; la soci&#233;t&#233; : quelle est leur place, qu'est-ce qu'elles donnent et re&#231;oivent, et quel sens cela prend pour elles. Une soci&#233;t&#233; juste sera id&#233;alement une soci&#233;t&#233; organis&#233;e pour que chacun puisse agir avec justice en vue du bien commun, lequel permet le bien de chacun et en m&#234;me temps d&#233;pend de la juste action de chacun, et o&#249; chacun trouve raisonnablement moyen de s'&#233;panouir. C'est ce qu'on peut appeler justice g&#233;n&#233;rale. Cela conduit &#233;videmment &#224; d&#233;passer la seule perspective &#233;conomique. Mais celle-ci en est une composante essentielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La recherche de dispositifs&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut d'abord explorer comment assurer cette justice g&#233;n&#233;rale par des dispositifs. Le premier est le plus familier &#224; tous consiste &#224; viser l'&#233;galit&#233; des chances, afin que seul le m&#233;rite personnel soit cause de l'&#233;tat o&#249; chacun se trouve. Mais on peut aussi chercher directement &#224; favoriser la position de chacun par des mesures sur la propri&#233;t&#233; ou sur le travail. Comme on va le voir, ce peuvent &#234;tre des contributions utiles, mais elles restent partielles, car elles ne touchent pas au c&#339;ur de la pr&#233;occupation qui est &#224; la base de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'&#233;galit&#233; des chances et ses limites &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re id&#233;e r&#233;pandue est la suivante : ce qui est juste, c'est que chacun ait eu au d&#233;part des chances &#233;gales ; dans ce cas le r&#233;sultat diff&#233;renci&#233; refl&#233;tera les m&#233;rites de chacun. En r&#233;alit&#233;, bien que souvent utile, ce n'est pas un solution g&#233;n&#233;rale .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224;, comme le notait Hayek lui-m&#234;me, le march&#233; m&#234;me fonctionnant bien n'a rien &#224; voir avec la r&#233;mun&#233;ration du m&#233;rite : son verdict r&#233;sulte du fait qu'on se trouve mieux plac&#233; pour satisfaire les pr&#233;f&#233;rences collectives &#8211; et bien souvent la chance, le hasard ou le rapport de forces sont le facteur d&#233;cisif. Gagner dans cette course peut avoir un sens en justice commutative, mais on est loin du sch&#233;ma o&#249; ce sont les m&#233;rites intrins&#232;ques qui sont r&#233;compens&#233;s. Inversement, il y a un risque &#233;lev&#233; que se constitue une sous-classe permanente de d&#233;favoris&#233;s, peu dou&#233; ou peu dot&#233;s pour la course de vitesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela s'ajoutent les in&#233;galit&#233;s r&#233;sultant de l'&#233;ducation, donc des familles. On note &#224; ce sujet des diff&#233;rences croissantes, car bien plus qu'autrefois les familles d'en-haut s'occupent plus de leurs enfants et y investissent plus que les autres. Celui qui r&#233;ussit mieux gr&#226;ce &#224; cela n'a pas de m&#233;rite particulier de ce fait. Mais, contrairement &#224; l'id&#233;ologie dominante, en soi il n'est pas mauvais que ces savoirs et cette &#233;ducation soient ainsi transmis au sein des familles ; c'est m&#234;me excellent et socialement b&#233;n&#233;fique. Rompre la transmission serait en r&#233;alit&#233; un appauvrissement collectif. Il faut donc bien s&#251;r aider les moins avantag&#233;s, activement, pour leur permettre de participer au mieux, mais pas d&#233;truire la transmission et l'&#233;ducation l&#224; o&#249; elle existe. Et l'&#233;galit&#233; des chances n'est pas une r&#233;ponse, m&#234;me s'il est l&#233;gitime de la rechercher. Car quels que soient les termes de la comp&#233;tition, les mieux dot&#233;s socialement s'organiseront pour la gagner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce cadre qu'il faut &#233;voquer les m&#233;canismes de quota mis en place en faveur d'une cat&#233;gorie ou d'une autre, jug&#233;e d&#233;favoris&#233;e : quota de femmes, quota raciaux etc. Cette approche a tous les d&#233;fauts de la recherche de l'&#233;galit&#233; des chances, mais elle occasionne en outre, ce qui est per&#231;u in&#233;vitablement comme une injustice par ceux que cela d&#233;savantage, tout en faisant peser un soup&#231;on d'ill&#233;gitimit&#233; pour ceux qu'elle promeut. Sauf cas exceptionnel, pour casser des tendances r&#233;ellement constat&#233;es, et provisoirement, c'est donc une approche &#224; &#233;carter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On l'a dit, il faut viser si possible la possibilit&#233; de d&#233;veloppement, d'autonomie et de responsabilit&#233; de tous pendant la vie active. Et pour cela, il n'est ni n&#233;cessaire ni suffisant que les gens aient eu des chances &#233;gales au d&#233;part, m&#234;me cela peut y contribuer, car la recherche de cet effet peut aussi nuire. Notamment, comme disait R&#246;pke , m&#234;me si elle fonctionnait parfaitement, une telle comp&#233;tition ne ferait que nourrir encore plus le ressentiment : ceux qui se trouveraient en bas y seraient parce qu'ils auraient &#233;chou&#233; dans la course, et la faute reposerait enti&#232;rement sur eux, de fa&#231;on en r&#233;alit&#233; souvent injuste. Dans les r&#233;gimes ant&#233;rieurs, le pauvre pouvait garder sa dignit&#233;, car rien ne prouvait qu'il &#233;tait inf&#233;rieur. En outre, cela &#233;limine la question de ce que doivent les gagnants envers les autres : ils peuvent consid&#233;rer qu'ils ont pleinement m&#233;rit&#233; ce qu'ils ont et ne doivent rien &#224; personne. On l'a vu, le fait qu'on soit parvenu &#224; telle ou telle position peut &#234;tre d&#251; &#224; de multiples causes, r&#233;sultant du fonctionnement de la soci&#233;t&#233;. D&#232;s lors, m&#234;me si le r&#233;sultat obtenu est conforme &#224; la justice commutative et distributive, il ne faut pas voir la soci&#233;t&#233; comme un concours o&#249; un vainqueur gagne et d'autres perdent. Ce qui importe en effet est que chacun y trouve un moyen ou une autre de s'&#233;panouir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour cela, nous dit Sandel, ce qui nous manque est le sens de la communaut&#233;. Celui qui se retrouve avec un r&#233;sultat mat&#233;riellement plus avantageux le doit aussi en partie &#224; la soci&#233;t&#233;, et la justice implique qu'il contribue au bien commun en proportion, et pas seulement fiscalement ; ce qui est en outre essentiel pour donner un sens &#224; sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Participation et propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un deuxi&#232;me angle d'action envisageable est d'agir sur la structure m&#234;me de la propri&#233;t&#233;. Si en effet on veut donner &#224; chacun les moyens de son &#233;panouissement, un acc&#232;s &#224; celle-ci est n&#233;cessaire, ce qui conduit &#224; travailler &#224; la diffusion de la propri&#233;t&#233;. C'est la piste ouverte par le &#8216;distributisme' anglais de H. Belloc et G. K. Chesterton , d'inspiration catholique, recommandant comme alternative au socialisme et au capitalisme la diffusion la plus large possible de la propri&#233;t&#233; des moyens de production &#8211; m&#234;me si leurs id&#233;es ne sont pas toujours tr&#232;s pr&#233;cises. Cela consiste par exemple &#224; favoriser la paysannerie, l'artisanat ou le petit commerce, la petite entreprise et la propri&#233;t&#233; directe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces id&#233;es sont sympathiques et utiles. Mais cela ne r&#233;soudrait que partiellement la question des entreprises un peu grandes. Comme on se voit mal les morceler syst&#233;matiquement, la seule voie possible alors est la d&#233;tention plus diffuse d'actions, notamment dans le personnel. C'est bien en soi. Mais une telle propri&#233;t&#233; est in&#233;vitablement trop divis&#233;e pour assurer un vrai contr&#244;le personnel de ces moyens de production, comme le voudraient les distributistes. Cette voie ne peut donc &#234;tre qu'une voie partielle ; m&#234;me si elle est appr&#233;ciable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Participation de tous, progr&#232;s technique et emploi&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, dans une large mesure, dans nos soci&#233;t&#233;s, participer &#224; la soci&#233;t&#233; signifie avoir un emploi. Ce r&#244;le crucial de l'emploi est dans l'ensemble reconnu dans nos soci&#233;t&#233;s ; on n'insistera donc pas ici sur cette vaste question. Mais ce qui est certain est que la justice l'exige ; et cela peut conduire &#224; utiliser des moyens sortant du cadre &#233;conomique habituel. On peut avoir par exemple &#224; favoriser l'emploi volontariste de personnes qui seraient difficilement recrut&#233;es sinon (handicap&#233;s par exemple). Mais naturellement le souci de l'emploi n'atteint v&#233;ritablement son but que si cela cr&#233;e de vrais emplois, qui donnent une vraie dignit&#233; &#224; ceux qui les occupent. De son c&#244;t&#233;, l'approche en termes de capacit&#233;s (Amartya Sen) vise aussi &#224; donner une r&#233;ponse, de fa&#231;on &#233;videmment bienvenue : on cherche &#224; augmenter les capacit&#233;s de tous de fa&#231;on &#224; pratiquer au mieux &#224; la vie commune. Mais elle ne suffit pas, car d'une part il reste en sous-jacent dans son mod&#232;le une forme de comp&#233;tition m&#233;ritocratique, et d'autre part cela ne cr&#233;e pas n&#233;cessairement les emplois voulus. Quoi qu'il en soit, des emplois abondants, dignes et convenablement r&#233;mun&#233;r&#233;s font beaucoup plus pour la justice (justice g&#233;n&#233;rale) que la redistribution fiscale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, l'emploi salari&#233; classique lui-m&#234;me ne suffit pas : beaucoup de personnes trouveront un sens &#224; leur vie dans d'autres formes d'expression, notamment associative, ou dans le cadre de solidarit&#233;s comme la famille ; le tout supposant une soci&#233;t&#233; moins obs&#233;d&#233;e par la seule activit&#233; &#233;conomique au sens &#233;troit. Et donc un r&#244;le bien plus important de la solidarit&#233; et du don. Dans les soci&#233;t&#233;s ant&#233;rieures, malgr&#233; toutes leurs limites, l'id&#233;e de communaut&#233; &#233;tait centrale ; la situation normale &#233;tait l'insertion, le travail de chacun &#233;tait attendu, mais ne se reliait pas &#224; ce que nous appelons un emploi. Il serait &#224; l'&#233;vidence souhaitable que se reconstituent au moins de fa&#231;on partielle ces solidarit&#233;s, sous une forme adapt&#233;e &#224; notre temps. Mais cette question d&#233;passe l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La participation &#224; la vie commune : un changement du regard&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mener une vie qui soit bonne&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, la question centrale en justice g&#233;n&#233;rale est bien : comment assurer mieux la participation de tous &#224; la communaut&#233; et &#224; ses bienfaits, pour pouvoir donner et recevoir ? Un certain recul est ici n&#233;cessaire. Mary Hirschfeld nous rappelle ici que si on se limite &#224; la seule dimension mon&#233;taire, on laisse entendre que le niveau mat&#233;riel seul importe. Or les biens mat&#233;riels sont instrumentaux : ils servent &#224; autre chose qu'&#224; eux-m&#234;mes, et notamment &#224; mener une vie bonne ; et la vie bonne suppose la vie dans la communaut&#233;. Le niveau de vie ne peut y suppl&#233;er. Et on ne r&#233;glera pas cette question uniquement en ponctionnant plus encore les plus riches &#8211; m&#234;me si la question se pose aussi sous cet angle. En outre, ce faisant on ne redonne pas leur dignit&#233; aux professions jug&#233;es plus humbles que d'autres (&#233;boueurs par exemple).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La question doit donc &#234;tre &#233;largie. Car au fond, si la question v&#233;ritable est la juste participation de tous &#224; la vie commune, cela inclut de fa&#231;on essentielle la juste reconnaissance de ce r&#244;le, ce qu'on donne comme ce qu'on re&#231;oit ; et c'est ensuite et plus encore celle de la qualit&#233; de cette vie commune, et les perspective d'am&#233;lioration et de r&#233;alisation que chacun y rencontre. Le bien commun est le bien de tous, obtenu en commun, et n&#233;cessaire au plein d&#233;veloppement de chacun. L'oppos&#233; en est l'exclusion, qui ne se limite pas aux plus pauvres. A notre &#233;poque, on est tent&#233; d'exprimer cela dans le langage des droits de l'homme ; mais ce n'est pas d'abord une revendication de droits : c'est la recherche de la participation optimale de tous &#224; la communaut&#233;, dans le cadre de ce bien commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En un sens, on pourrait dire que l'injustice est ce qui prive la personne du bienfait qu'il pourrait retirer de la soci&#233;t&#233; humaine et lui apporter. Et ce qui contribue &#224; la participation ne se limite pas &#224; l'activit&#233; &#233;conomique, mais est aussi d'ordre social et personnel. Cela vise aussi toute personne participant &#224; la soci&#233;t&#233; : l'&#233;boueur ou la femme de message exerce un m&#233;tier digne et estimable, profond&#233;ment utile. Il faut donc lui reconna&#238;tre cette dignit&#233;, tout autant que la personne concern&#233;e doit participer avec la pleine conscience de ce qu'elle apporte. Inversement, l'in&#233;galit&#233; &#233;conomique peut &#234;tre bienvenue, voire n&#233;cessaire, si elle d&#233;veloppe le bien commun, et par l&#224; une forme enrichie de participation. Les gens acceptent la richesse des autres si elle r&#233;sulte d'une vraie cr&#233;ation et apporte quelque chose &#224; la soci&#233;t&#233;. Mais &#233;videmment pas si le gagnant rafle tout, et ne se reconna&#238;t aucun devoir sp&#233;cifique d&#233;coulant de cette position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Apporter &#224; son niveau ce qu'on doit &#224; la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui nous conduit en d&#233;finitive &#224; rappeler une dimension tout &#224; fait essentielle de la justice g&#233;n&#233;rale, &#233;voqu&#233;e ici ou l&#224; : ce que les personnes apportent &#224; la soci&#233;t&#233;, et pas seulement ce qu'elles re&#231;oivent. On l'a vu : une &#233;conomie juste suppose d'abord des personnes recherchant la justice, et attach&#233;es au bien commun. Et donc agissant en ce sens. Cela vise plus particuli&#232;rement les d&#233;tenteurs de moyens importants, les propri&#233;taires, les entrepreneurs, les dirigeants d'entreprise ; et c'est aussi ce qui inspire la r&#233;flexion sur l'investissement &#233;thique . Mais en r&#233;alit&#233; cela nous touche tous ; cela concerne le regard chacun sur la vie &#233;conomique et sur la soci&#233;t&#233;. La vie &#233;conomique est comme le march&#233; : le r&#233;sultat en d&#233;pend dans une large mesure des priorit&#233;s de ses membres, et de leur comportement au sens large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, cette action suppose aussi en retour une forme ou une autre de soutien public, au moins juridique ou fiscal. Ainsi, si on veut que les entreprises privil&#233;gient le long terme et des orientations &#233;thiques, cela suppose que la loi favorise la d&#233;tention longue des actions et le maintien de certaines orientations une fois prises par les entreprises. Il en est de m&#234;me pour la gratuit&#233; et le don, instrument majeur pour les personnes pour assurer &#224; leur niveau leur part de souci du bien commun.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, en conclusion, poser la question de la participation de tous &#224; la soci&#233;t&#233; conduit d'abord &#224; changer notre regard en profondeur. Non que la lutte contre les in&#233;galit&#233;s excessives ou pour une plus grande &#233;galit&#233; des chances, n'ait pas son sens ; mais ce n'est pas la r&#233;ponse principale. Celle-ci doit &#234;tre orient&#233;e vers ce que les personnes apportent &#224; la soci&#233;t&#233; et ce qu'elles en en retirent effectivement. L&#224; aussi, cela appelle un grand retournement politique, culturel et mental. Bien s&#251;r un tel retournement ne se commande pas. Mais s'il ne se produit pas, il est illusoire d'attendre de mesures fiscales ou purement financi&#232;res seules une am&#233;lioration v&#233;ritable de nos soci&#233;t&#233;s, de ce que chacun lui apporte et en re&#231;oit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela gouverne le juste traitement des personnes avec qui nous avons un rapport, avec qui nous commer&#231;ons au sens large du terme, comme avec la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re. Mais aussi de la part de celle-ci, dans la reconnaissance du r&#244;le de chacun et sa contribution, comme dans les politiques suivies. Vues sous cet angle, des questions comme de l'ouverture des fronti&#232;res, des migrations, de la r&#233;mun&#233;ration des enseignants et des juges, ou du mark&#233;ting du luxe prennent un tout autre relief. La notion m&#234;me de justice garde plus que jamais sa valeur, mais prend un sens tr&#232;s diff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Intervention &#224; l'Acad&#233;mie d'Etudes et sciences sociales, le 11 d&#233;cembre 2025.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je renvoie ici &#224; plusieurs de mes articles et surtout au livre de Jean-Didier Lecaillon &lt;i&gt;La famille au c&#339;ur de l'&#233;conomie&lt;/i&gt;, Salvator, 2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La justice des &#233;changes, le juste prix </title>
		<link>https://pierredelauzun.fr/La-justice-des-echanges-le-juste-prix.html</link>
		<guid isPermaLink="true">https://pierredelauzun.fr/La-justice-des-echanges-le-juste-prix.html</guid>
		<dc:date>2022-10-02T12:10:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Juste prix</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Il y a des transactions et des march&#233;s, et leur r&#244;le est d&#233;cisif dans le fonctionnement de l'&#233;conomie. Il ne s'en d&#233;duit pas automatiquement que leur op&#233;ration est satisfaisante, dans leur domaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en juger, un aspect essentiel est celui du prix, facteur commun &#224; tous les march&#233;s et au centre m&#234;me de l'id&#233;e de march&#233;. Mais de son c&#244;t&#233;, le concept de justice est au centre de l'&#233;change au sens large : elle signale que l'&#233;change s'est fait dans des conditions respectant chacune des parties prenantes et ses droits. D&#232;s lors, qui dit justice dans les transactions dit d'abord juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite&#8230;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/-Economie-generale-a-.html" rel="directory"&gt;Economie g&#233;n&#233;rale&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Juste-prix-+.html" rel="tag"&gt;Juste prix&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il y a des transactions et des march&#233;s, et leur r&#244;le est tr&#232;s important dans le fonctionnement de l'&#233;conomie. Quand peut-on dire que leur op&#233;ration est satisfaisante, dans leur domaine ? La question est bien s&#251;r d'abord celle du bon fonctionnement du march&#233;. Je l'ai &#233;voqu&#233; dans d'autres ouvrages pour le cas des march&#233;s financiers. Des analyses analogues seraient n&#233;cessaires pour d'autres march&#233;s. Mais il y a au moins un facteur commun &#224; tous les march&#233;s, qui est le juste prix. Le prix est une des dimensions essentielles de tout march&#233; ; en fait il est au centre m&#234;me de l'id&#233;e de march&#233;, car par lui se transmet une part importante et par bien des c&#244;t&#233;s d&#233;cisive de l'information &#233;conomique qu'il fournit. Mais de son c&#244;t&#233;, le concept de justice est au centre de l'&#233;change au sens large : elle signale que l'&#233;change s'est fait dans des conditions respectant chacune des parties prenantes et ses droits. D&#232;s lors, qui dit justice dans les transactions dit d'abord juste prix. Notons que cette notion d&#233;passe ici celle qu'on peut trouver dans la th&#233;orie &#233;conomique, car elle inclut un jugement d'ordre moral sur la pertinence de ce prix pour un &#233;change qu'on pourra ainsi juger &#233;quitable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons &#224; nouveau qu'il y a deux grands types de justice : la commutative et la distributive : nous les avons d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233;es dans d'autres articles. C'est la premi&#232;re qui nous int&#233;resse ici ; elle vise les rapports d'une personne &#224; une autre et r&#233;git les &#233;changes, en comparant les choses &#233;chang&#233;es. Ces questions ont fait l'objet d'une litt&#233;rature abondante chez les scolastiques &#224; partir du XIIIe si&#232;cle, qui ont les v&#233;ritables fondateurs de la science &#233;conomique, &#224; ceci pr&#232;s qu'ils l'ins&#233;raient dans un cadre moral, celui de la recherche du bien commun. Ils sont en m&#234;me temps les derniers &#224; l'avoir fait aussi syst&#233;matiquement, et d'ailleurs ils sont les seuls &#224; avoir &#233;tudi&#233; aussi &#224; fond la question du juste prix : d'o&#249; l'int&#233;r&#234;t de les &#233;couter. J'ai &#233;voqu&#233; la question plus en d&#233;tails dans mon livre Finance : un regard chr&#233;tien ; j'en reprendrai les points essentiels, car ils sont d'actualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une source inattendue : les scolastiques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve d&#233;j&#224; cette analyse chez Thomas d'Aquin. Analysant le march&#233; dans une perspective morale, il part du principe de base qu'on ne peut moralement pas vendre quelque chose plus que cela ne vaut, car on ne doit pas faire &#224; quelqu'un ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. L'id&#233;e est que l'acte commercial est effectu&#233; pour l'utilit&#233; commune des deux parties, et la justice exclut que l'une y trouve moins son compte que l'autre. Mais quel est ce juste prix ? Tr&#232;s caract&#233;ristique est la r&#233;ponse que fait Thomas dans l'hypoth&#232;se de celui qui transporte du bl&#233; pour le vendre dans une r&#233;gion qui en manque : il va pouvoir le vendre plus cher que chez lui. Doit-il le dire ? Thomas explique que le marchand n'est pas tenu d'informer ses clients de cette &#233;ventualit&#233; : il n'est en effet tenu en justice que de prendre le prix &#8216;qu'il trouve' sur place, qui est la valeur de ce bien localement. Le prix d&#233;pend donc des conditions locales ; le juste prix n'a donc rien d'abstrait. C'est le prix d'&#233;quilibre localement constat&#233; dans un endroit et &#224; un moment donn&#233;s, fonction des caract&#233;ristiques locales du march&#233;, qui d&#233;pend notamment de l'offre et de la demande, comme on le voit dans l'exemple du bl&#233;. Il ajoute que le prix d'un bien ne se r&#233;f&#232;re pas &#224; sa nature, mais &#224; la mesure dans laquelle il satisfait les besoins de l'homme. Et si l'utilit&#233; est en ce sens &#8216;subjective', la valeur le sera aussi. Et donc le prix mouvant et variable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la scolastique, ce qui compte comme prix de r&#233;f&#233;rence, c'est l'estimation commune, qui se traduit par ce que nous appellerions un prix de march&#233;, qui ne suppose pas une comp&#233;tition parfaite, mais au minimum d'&#234;tre raisonnablement ouvert &#224; tous. Nombre d'auteurs consid&#232;rent en outre qu'il est arbitraire et injuste que le pouvoir politique veuille changer cet &#233;tat de fait. Il est par exemple normal que le prix soit haut en cas de disette et bas en cas d'abondance. La question de l'aide &#224; apporter aux pauvres est une autre question : on doit aider les pauvres, bien s&#251;r, mais pas en frustrant les vendeurs de leurs droits. Achat et vente doivent en outre &#234;tre libres, car chacun est responsable de sa propri&#233;t&#233;. La transaction est invalide en cas de violence, de fraude ou d'ignorance - y compris cette forme de violence qu'est l'intensit&#233; du besoin (&lt;i&gt;indigentia&lt;/i&gt;) , car la libert&#233; &#233;tait pr&#233;sum&#233;e alt&#233;r&#233;e si le besoin est trop fort. Mais si toute contrainte est exclue, comment int&#233;grer le r&#244;le du besoin ? La piste principale suivie &#233;tait de favoriser le caract&#232;re collectif du besoin et son expression publique, et donc le march&#233; public ouvert, s'il fonctionne normalement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci r&#233;sulte en fait de raisons pratiques, incontournables en &#233;conomie d&#233;centralis&#233;e. Personne n'y est tenu de faire une transaction : si on ach&#232;te ou on vend, c'est qu'on a convenance &#224; acheter (demande) ou &#224; vendre (offre), telle quantit&#233; de tel produit &#224; tel prix ; ce prix doit donc par construction &#234;tre compatible avec l'offre et avec la demande, compris de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale &#8211; sauf &#224; frustrer ou voler les uns ou les autres. D'un point de vue moral, de m&#234;me que personne n'a int&#233;r&#234;t &#224; vendre &#224; un prix plus bas qu'une offre disponible, personne n'a le droit de vendre plus cher que ce qu'on trouve par ailleurs. En d'autres termes, il est injuste de vendre &#224; un prix sup&#233;rieur &#224; celui que quelqu'un peut trouver ailleurs, donc de vendre hors du march&#233; (sauf motif particulier). Et donc la confrontation g&#233;n&#233;rale, dans un lieu donn&#233; et &#224; un moment donn&#233;, sous r&#233;serve qu'il s'agisse de personnes de bonne foi, cherchant la justice, sans manipulation, est en justice la meilleure r&#233;f&#233;rence collective. Les march&#233;s r&#233;els sont souvent &#233;loign&#233;s de ce sch&#233;ma ? Certes, mais cela ne retire pas sa valeur au principe. Mutatis mutandis, cette conception me para&#238;t garder toute sa valeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une critique de cette conception&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse a &#233;t&#233; critiqu&#233;e. Par exemple Michael Wittmer (&lt;i&gt;Is a Just Price Enough ?&lt;/i&gt; dans la revue &lt;i&gt;Markets and Morality&lt;/i&gt; en 2017) part de la notion selon laquelle un juste prix est ce qui est agr&#233;&#233; librement entre un acheteur et un vendeur. Comme les scolastiques, il admet que cela pose un probl&#232;me si l'un des deux est en situation d'inf&#233;riorit&#233;, par manque de connaissance ou de pouvoir. L'auteur critique alors saint Thomas. En effet, dans l'article 2, Thomas dit qu'on ne doit pas tirer avantage de l'ignorance du vendeur mais, selon notre auteur, il n'est ensuite pas coh&#233;rent avec cette position quand, dans l'article 3, il ne demande pas qu'on donne l'information &#224; l'acheteur que de nouveaux marchands vont arriver avec du produit (ce qui ferait baisser les prix), car il s'agit d'un &#233;v&#233;nement futur (donc al&#233;atoire), et le prix n'a pas encore chang&#233;. Notre auteur conteste cette analyse et propose d'ajouter &#224; sa d&#233;finition initiale : il y a juste prix si la transaction est libre, et que chacun veut faire &#224; l'autre ce qu'il voudrait qu'on lui fasse ; il faudrait donc centrer notre attention sur l'int&#233;r&#234;t de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble que cet auteur confonde deux cas : celui o&#249; la transaction est bilat&#233;rale, et celui o&#249; il y a un vrai march&#233;. Dans le premier cas, l'ind&#233;termination est totale, et donc le souci d'&#233;quit&#233; prend une importance centrale. Mais l'exemple cit&#233; se situe dans le cadre d'un vrai march&#233;, et pour Thomas, on ne peut demander au vendeur de vendre &#224; un prix diff&#233;rent de celui de l'endroit o&#249; il se trouve. S'il veut donc faire preuve de plus de vertu, c'est &#224; tout le march&#233; qu'il devrait annoncer cette arriv&#233;e de marchands. Il peut le faire ; cela dit, le prix qui en r&#233;sultera ne sera toujours pas un prix r&#233;el bas&#233; sur des faits, mais l'&#233;valuation par les participants au march&#233; de la probabilit&#233; de cette information, et de la quantit&#233; en cause, ce qui reste al&#233;atoire. De plus, si les transactions se font sur des informations non v&#233;rifiables, la place est faite aux rumeurs et aux manipulations. On comprend d&#232;s lors qu'il soit raisonnable d'en rester aux transactions r&#233;elles. En outre et surtout, notre auteur plaque deux niveaux de relations interhumaines l'un sur l'autre, que Thomas distingue : celui de la simple moralit&#233;, et celui de la pleine vertu. On peut &#224; mon sens analyser la position de Thomas comme suit : les relations humaines, surtout entre &#233;trangers, sont complexes et leurs arri&#232;re-plans pas toujours faciles &#224; peser ; la moralit&#233; de ces rapports doit reposer sur des r&#232;gles simples et objectives, conformes &#224; la logique de ces rapports. Aller au-del&#224; est certes vertueux, mais comme il n'y a sans doute pas r&#233;ciprocit&#233;, c'est un don gratuit qui est alors fait, louable, mais non exigible en stricte justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le juste prix aujourd'hui&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles conclusions en tirer aujourd'hui ? La question des prix est centrale dans le fonctionnement d'une l'&#233;conomie de march&#233;. Mais on ne peut pas se contenter de dire que le prix r&#233;sulte du jeu du march&#233; ; il faut regarder comment ce march&#233; fonctionne. Et, on l'a dit, son r&#233;sultat d&#233;pend tout d'abord des priorit&#233;s des participants, qui sont tenus moralement &#224; la recherche de la justice, donc &#224; la recherche du juste prix. On peut voir sur ce sujet un document sur le juste prix de la &lt;i&gt;Commission Ethique financi&#232;re&lt;/i&gt; des E&lt;i&gt;ntrepreneurs et dirigeants chr&#233;tiens EDC&lt;/i&gt; (dans les &lt;i&gt;Cahiers des EDC&lt;/i&gt; - janvier 2012).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus pr&#233;cis&#233;ment, et comme je le notais dans mon livre La finance peut-elle &#234;tre au service de l'homme ? &#171; la formation des prix est diff&#233;rente suivant qu'il s'agit d'une n&#233;gociation entre deux acteurs ou de la confrontation des offres et des demandes sur un march&#233; large permettant la rencontre de nombreux acteurs. Ce dernier, le march&#233; ouvert, permet &#224; chacun de proposer ou de demander librement les quantit&#233;s et les prix qu'il souhaite, et fixe en r&#233;sultante un prix d'&#233;quilibre satisfaisant le maximum de ces demandes. Ce prix d'&#233;quilibre maximise alors la satisfaction de chaque partie : en effet, aucune des deux parties ne peut am&#233;liorer ce qu'il tire de la transaction sans l&#233;ser une contrepartie. Ce prix est &#233;galement juste parce qu'il assure un traitement &#233;gal pour tous les op&#233;rateurs sans pr&#233;juger de leurs diff&#233;rences de situation et de moyens. [&#8230;] Les prix fix&#233;s par d&#233;cision d'autorit&#233;, sauf &#224; se baser sur des r&#233;f&#233;rences de march&#233;, n'assurent a priori pas cet &#233;quilibre entre offre et demande et conduisent donc &#224; des d&#233;s&#233;quilibres, par nature d&#233;favorables &#224; l'une des parties. De ce fait, les consid&#233;rations de justice sociale, distributive, ne sont pas une raison pour casser le &#8216;barom&#232;tre' et fausser le prix, et donc pour remettre en cause le socle de la justice commutative, celle des &#233;changes. Dit autrement, il faut que la recherche du prix d'&#233;quilibre joue son r&#244;le avant toute correction &#233;ventuelle des injustices distributives ou sociales qui peuvent appara&#238;tre. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les conditions de fonctionnement du march&#233;, notamment sa transparence, son ouverture, l'acc&#232;s &#233;gal &#224; l'information, l'absence de fraude, sont &#233;videmment d&#233;terminantes pour l'efficience et la justesse du prix. Ce qui suppose en g&#233;n&#233;ral que ce march&#233; fonctionne selon des r&#232;gles, fix&#233;es en g&#233;n&#233;ral par une autorit&#233;. Mais cela suppose aussi un juste comportement des acteurs, qui, &#224; l'int&#233;rieur de ces r&#232;gles peuvent ou non en &#8216;abuser'. D'o&#249; &#224; nouveau l'importance de valeurs comme la diligence, la loyaut&#233; et l'&#233;quit&#233; dans le respect des int&#233;r&#234;ts de tous et de l'int&#233;grit&#233; du march&#233;. Et notamment l'id&#233;e que le bon fonctionnement du march&#233; est dans l'int&#233;r&#234;t de tous et que le prix qui en r&#233;sulte doit pouvoir &#234;tre effectivement consid&#233;r&#233; comme juste. L'objectif constant doit &#234;tre pour chacun que ce processus puisse &#234;tre justifi&#233; vis-&#224;-vis des contreparties, des r&#233;gulateurs et de la communaut&#233;. La recherche de r&#232;gles &#233;quitables, et le respect de la position et des justes int&#233;r&#234;ts de l'autre doivent &#234;tre des pr&#233;occupations morales essentielles. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; S'agissant des march&#233;s imparfaits, a fortiori bilat&#233;raux, les m&#234;mes consid&#233;rations valent, mais devraient impliquer une vigilance morale particuli&#232;re. Ne parlons pas des positions de monopole ou d'oligopoles et des abus correspondants, du dumping etc. : ils sont reconnus en g&#233;n&#233;ral comme nocifs et r&#233;prim&#233;s par le droit, m&#234;me si la pratique n'est pas simple. Dans le cas g&#233;n&#233;ral de march&#233;s imparfaits, l'absence de r&#233;f&#233;rence objective claire laisse une marge &#224; la n&#233;gociation, qui n'est pas en soi ill&#233;gitime. Reste &#224; savoir se contr&#244;ler assez pour ne pas en abuser au d&#233;triment de l'autre, [&#8230;] ce qui en g&#233;n&#233;ral devrait conduire &#224; une tarification assez proche des co&#251;ts de production, plus un juste profit. Par ailleurs, s'il y a abus dans la conduite de la n&#233;gociation, il est fr&#233;quent que des &#8216;cordes de rappel', dans le temps, les fassent payer cher, directement ou indirectement. Mais cela suppose une forme de permanence de la relation. Parmi les signaux d'une n&#233;gociation potentiellement d&#233;s&#233;quilibr&#233;e, on peut noter : des marges tr&#232;s &#233;lev&#233;es, le fait qu'on ne ferait pas l'affaire si on &#233;tait dans la position de l'autre, le fait que la transaction a peu de chances de se renouveler, la position de faiblesse de l'autre, l'absence de tout prolongement ult&#233;rieur, et toutes les autres imperfections du march&#233; [&#8230;] Il est clair aussi que le maximum de transparence est en g&#233;n&#233;ral un facteur positif pour am&#233;liorer l'&#233;quit&#233; du r&#233;sultat. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les effets de monopole&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste enfin le cas tr&#232;s fr&#233;quent de la capacit&#233; de nombreuses firmes de fixer unilat&#233;ralement leurs prix, en dehors m&#234;me des monopoles classiques. Une des d&#233;rives de la soci&#233;t&#233; de consommation est qu'il est de l'int&#233;r&#234;t des firmes dominantes de diff&#233;rencier leurs produits et de cr&#233;er des effets de marque, plus que de produire mieux. Sans parler de la propri&#233;t&#233; intellectuelle et ses abus, qui se traduisent directement par des rentes, et donc par des prix abusifs. Non seulement il n'y a alors pas de valeur ajout&#233;e v&#233;ritable, mais on s'&#233;loigne totalement de la th&#233;orie &#233;conomique des manuels, qui suppose des produits standards et une comp&#233;tition. Et donc les prix pratiqu&#233;s perdent leur justification. Le marketing y joue souvent un r&#244;le d&#233;terminant, ce dont les produits dits de luxe sont un exemple caract&#233;ristique, avec l'usage immod&#233;r&#233; de la marque. Or si dans certains cas la marque a un r&#244;le r&#233;el pour informer le client de la qualit&#233; d'un produit, ce qui est utile lorsqu'il ne peut pas la v&#233;rifier lors de l'achat, dans une grande majorit&#233; des cas c'est une forme de manipulation, notamment du snobisme ou des modes, permettant d'extraire un prix parfois massivement plus &#233;lev&#233;. On finit alors par entrer moralement dans la zone du vol. On l'a vu aussi dans le cas des produits pharmaceutiques, notamment dans des pays o&#249; leur prix est libre comme aux Etats-Unis. Un m&#233;dicament indispensable produit par une seule firme peut facilement devenir un monopole, vendu &#224; des prix exorbitants (m&#234;me en tenant compte du co&#251;t de la recherche), et source de graves injustices. Ajoutons enfin un cas nouveau mais extr&#234;mement important pour notre vie collective, celui des GAFAM, les nouveaux monopoles. Car s'ils ont pu &#234;tre en comp&#233;tition &#224; leurs d&#233;buts, ils sont devenus chacun dans son secteur l'&#233;quivalent d'un monopole naturel, comme les chemins de fer au XIXe si&#232;cle, avec un poids politique encore sup&#233;rieur. M&#234;me si leur facturation est originale, puisqu'en g&#233;n&#233;ral le prix est pay&#233; indirectement (en publicit&#233; notamment, donc par orientation de la demande). Il est stup&#233;fiant que cette question ne fasse pas l'objet d'un d&#233;bat collectif plus intense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cas de superprofits, excessifs, certains proposent une taxation croissante des b&#233;n&#233;fices. Je prendrais pour ma part la question diff&#233;remment : une rentabilit&#233; &#233;lev&#233;e peut &#234;tre le signe qu'il y a quelque chose d'unilat&#233;ral et de globalement nocif, mais ce peut &#234;tre aussi une situation de rente, momentan&#233;e ou non, qui peut avoir un certain sens si le bien concern&#233; est rare ; ce peut &#234;tre aussi le r&#233;sultat d'une innovation &#224; succ&#232;s, ou bien d'autres raisons. Quand elle persiste, elle m&#233;rite un regard particulier des pouvoirs publics (au sens large) pour chasser les cas de rente abusive, de monopole ou d'exploitation. Mais la taxation ne fait pas dispara&#238;tre de telles situations. Elle ne r&#233;pond donc en g&#233;n&#233;ral pas &#224; la question. C'est en intervenant directement sur la structure du march&#233;, voire sur les entreprises concern&#233;es, qu'on peut op&#233;rer de fa&#231;on appropri&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Extension du concept&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces analyses me paraissent devoir &#234;tre &#233;tendues &#224; la consid&#233;ration g&#233;n&#233;rale du r&#244;le du syst&#232;me des prix dans la soci&#233;t&#233;. Dans une &#233;conomie d&#233;centralis&#233;e, il est essentiel : c'est par lui que sont agr&#233;g&#233;es aussi efficacement que possible toutes les indications disponibles sur le jeu de la raret&#233;, des conditions de production, des priorit&#233;s ou des d&#233;sirs des personnes. Il s'en d&#233;duit que la qualit&#233; de ces m&#233;canismes est un enjeu collectif majeur. Mais du coup la r&#233;flexion doit aller plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Savoir si une activit&#233; est r&#233;ellement productive, au sens d'un apport r&#233;el &#224; la soci&#233;t&#233; est une question essentielle. Et pour cela la d&#233;termination de prix &#233;quitables s'av&#232;re un enjeu majeur. Mariana Mazzucato (dans T&lt;i&gt;he Value of Everything - Making and Taking in the Global Economy&lt;/i&gt;), propose ici une r&#233;flexion sur la cr&#233;ation de valeur, de vraie valeur. Dans l'&#233;conomie dominante, on consid&#232;re que du moment que les transactions se font sur ce qu'on appelle un march&#233; (au sens large, c'est-&#224;-dire par des transactions &#8216;libres'), elles donnent une vraie indication de prix, et par l&#224; de valeur. Mais dit-elle, bien souvent en r&#233;alit&#233; cette valeur a &#233;t&#233; le fruit de l'action collective de la soci&#233;t&#233; et, dans celle-ci le r&#244;le du secteur public a &#233;t&#233; important voire d&#233;cisif ; mais il est peu ou pas r&#233;mun&#233;r&#233;, et donc pas pris en compte dans les estimations collectives. Par ailleurs dans bien des cas les prix r&#233;sultent d'un comportement pr&#233;dateur, exploitant un rapport de force et visant &#224; cr&#233;er un effet de rente purement parasitaire. En outre, la valeur ainsi d&#233;termin&#233;e est attribu&#233;e en compatibilit&#233; nationale &#224; celui qui per&#231;oit ce prix. Ce qui a une influence sur les comportements collectifs, d&#233;valorisant le r&#244;le des autres acteurs, gonflant l'apport des secteurs concern&#233;s et donnant des indications fausses aux d&#233;cideurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La limite de son raisonnement est qu'elle en d&#233;duit une remise en cause des march&#233;s, plus qu'une r&#233;flexion sur la formation des prix et plus pr&#233;cis&#233;ment sur le juste prix. Or il est clair que l'utilisation du prix comme mesure de la satisfaction de besoins suppose que le prix soit juste et notamment que le march&#233; fonctionne convenablement. Comme exemple de ces march&#233;s d&#233;form&#233;s par un comportement pr&#233;dateur, elle donne celui de la finance, qui a vu sa part dans la valeur ajout&#233;e constat&#233;e doubler par rapport &#224; la p&#233;riode avant 1970. Mais aussi l'industrie pharmaceutique, qui tire des profits &#233;normes, parfois bien sup&#233;rieurs &#224; son effort de recherche, avec l'argument fallacieux que le besoin du client est tr&#232;s fort et le co&#251;t alternatif (l'absence de soin) tr&#232;s &#233;lev&#233;. Mais comme on l'a vu, d&#233;j&#224; les scolastiques soulignaient que l'intensit&#233; du besoin de l'acheteur ne justifie pas que le vendeur monte ses prix de fa&#231;on d&#233;mesur&#233;e, surtout si ce besoin est vital et si le vendeur est en position monopoliste, cas de bien des sp&#233;cialit&#233;s pharmaceutiques. En d'autres termes le prix n'est alors pas un juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il reste bien s&#251;r que m&#234;me si le prix est un juste prix, il ne s'ensuit pas que l'activit&#233; concern&#233;e apporte une r&#233;elle valeur dans une perspective &#233;thique. La pornographie par exemple pourrait &#234;tre factur&#233;e de fa&#231;on correcte, et m&#234;me (en th&#233;orie au moins) voir ses acteurs bien pay&#233;s et bien trait&#233;s, sans que cette activit&#233; devienne une activit&#233; collectivement b&#233;n&#233;fique. Dans la perspective d'une r&#233;vision de la comptabilit&#233; nationale comportant une appr&#233;ciation sur l'apport au bien commun (ou d'une lecture diff&#233;rente de cette comptabilit&#233;), on serait conduits non seulement &#224; revoir la part du secteur public (en plus et en moins), et &#224; inclure les activit&#233;s non r&#233;mun&#233;r&#233;es (dont je parle par ailleurs) ; mais on pourrait avoir &#224; op&#233;rer un tri entre activit&#233;s tol&#233;r&#233;es mais peu ou pas b&#233;n&#233;fiques, et activit&#233;s r&#233;ellement productives. Vaste programme, qui sort du champ de l'&#233;conomie pure mais aurait en sens pour la r&#233;flexion collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mary Hirschfeld (dans &lt;i&gt;Aquinas and the Market&lt;/i&gt;) nous rappelle de son c&#244;t&#233; le principe thomiste que nos &#233;changes doivent &#234;tre justes. Se concentrer sur le juste prix a entre autres &#224; ses yeux l'avantage de nous d&#233;tourner de l'objectif de maximalisation de notre r&#233;sultat mon&#233;taire, et nous permet de prendre conscience du service qui nous est rendu par les personnes concern&#233;es, et que nous pouvons leur rendre. Thomas souligne justement l'importance du travail comme service rendu aux autres et &#224; la soci&#233;t&#233;. D&#232;s lors le producteur ne doit pas confondre l'aspect mon&#233;taire de ses ventes avec le service qu'il rend. Cela conduit sinon aux exc&#232;s de la publicit&#233; et du marketing, qui veulent nous convaincre d'acheter le maximum de biens, m&#234;me inutiles. C&#244;t&#233; acheteur, le souci du juste prix, dit-elle en outre, suppose une r&#233;f&#233;rence au niveau de vie de celui qui a fabriqu&#233; le produit : je dois avoir le souci qu'il puisse mener une vie d&#233;cente. Et si je suis moi-m&#234;me au large, je dois d'autant plus payer un prix appropri&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, si je suis vendeur et que je cherche &#224; d&#233;terminer un prix d'offre pour un produit donn&#233;, je vais naturellement tenir compte des prix existants, et notamment des prix des produits et services entrant dans la d&#233;termination du prix &#224; fixer. Mais ces prix refl&#232;tent eux-m&#234;mes une r&#233;alit&#233; complexe, pas n&#233;cessairement vertueuse. Par exemple, ce peut &#234;tre des prix maintenus tr&#232;s bas parce que ceux qui produisent ces biens sont sous-pay&#233;s. L'exemple &#233;ventuel des producteurs de mati&#232;res premi&#232;res vient imm&#233;diatement &#224; l'esprit ; mais ce peut &#234;tre vrai de tout fournisseur qui est faible par rapport &#224; l'acheteur (agriculteurs, PME). Bien s&#251;r, cas par cas, il peut &#234;tre juste d'acheter les produits de pays en d&#233;veloppement, car ils ont aussi droit &#224; vendre leurs productions ; et il est possible de consid&#233;rer que le prix l&#224;-bas puisse &#234;tre l&#233;gitimement plus bas sans que cela soit injuste (cas de produits manufactur&#233;s, si les ouvriers ont un salaire qui localement est correct). Mais il se peut aussi que l'analyse me montre que le prix qu'on m'offre est effectivement anormalement bas, ce qui veut dire qu'il incorpore une injustice envers quelqu'un. L'analyse men&#233;e dans l'esprit du juste prix peut conduire alors &#224; ne pas acheter, &#233;ventuellement &#224; d&#233;noncer l'injustice. La cons&#233;quence en est qu'on ne saurait se contenter de noter les prix sur un march&#233; pour se d&#233;terminer ensuite. Id&#233;alement, il faudrait se livrer &#224; une v&#233;ritable analyse des conditions d'&#233;tablissement du prix de ce qu'on ach&#232;te, tout comme on se pr&#233;occupe de son impact sur l'environnement. Naturellement il faut &#234;tre r&#233;aliste : c'est hors de port&#233;e de la plupart des gens ou m&#234;me des entreprises prises individuellement. Mais c'est possible dans une certaine mesure dans la soci&#233;t&#233;. Soit sous forme associative, soit comme service payant, comme on le voit d&#233;j&#224; ici ou l&#224; : des analyses peuvent alors &#234;tre &#233;labor&#233;es qui guident les acheteurs, non seulement sur la qualit&#233; des produits, mais sur leurs conditions de fabrication et de tarification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La prise en compte des externalit&#233;s&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle consid&#233;ration s'&#233;tend &#224; un sujet familier en &#233;conomie, et d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233;, qu'on appelle les externalit&#233;s : au sens large, cela vise tout impact positif ou n&#233;gatif non pris en compte dans la comptabilit&#233;, souvent n&#233;gatif comme la pollution et plus g&#233;n&#233;ralement toute action n&#233;gative sur l'environnement. Mais ce peut &#234;tre un effet positif, comme dans le cas d'une innovation b&#233;n&#233;fique ensuite copi&#233;e ou diss&#233;min&#233;e. Il y a collectivement un int&#233;r&#234;t majeur &#224; ce que ces externalit&#233;s soient r&#233;int&#233;gr&#233;es dans les comptes, c'est-&#224;-dire impactent les r&#233;sultats des entreprises, et le prix pay&#233; par le consommateur, dans la mesure &#233;videmment o&#249; c'est r&#233;aliste. Car c'est tr&#232;s exactement le r&#244;le des prix en &#233;conomie : transmettre une information avec un impact concret et mat&#233;riel. Une telle r&#233;int&#233;gration n'est pas praticable partout, soit parce que l'impact n'est pas quantifiable (ou qu'on n'a pas de m&#233;thode fiable), soit que cela pose des probl&#232;mes politiques (la mesure n'est pas comprise et admise soit par les producteurs soit par les consommateurs, car elle conduit &#224; des variations fortes de prix) ou des questions de concurrence, notamment internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus pr&#233;cis&#233;ment, s'agissant de la mesure possible de ces r&#233;alit&#233;s, il faut distinguer trois niveaux : ce qui peut &#234;tre int&#233;gr&#233; comptablement ; ce qui est quantifiable mais non comptable ; et ce qui n'est pas quantifiable. Dans le deuxi&#232;me niveau, une cat&#233;gorie particuli&#232;re est celle du calcul extra-comptable mais mon&#233;taire : on chiffre un impact (notamment sur l'&#233;conomie, les clients ou les fournisseurs, l'activit&#233; en g&#233;n&#233;ral) mais il n'a pas vocation &#224; entrer dans la comptabilit&#233;. C'est ainsi qu'une banque en particulier (qui a gard&#233; &#224; cette date confidentiel le calcul) &#233;value l'impact de son activit&#233; de financement &#224; travers ses clients : n&#233;gatif si elle finance par exemple des activit&#233;s carbon&#233;es, positif si cela cr&#233;e des emplois. Mais cela reste distinct et s&#233;par&#233; de son compte de r&#233;sultat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces trois cat&#233;gories sont importantes, et on aurait grand tort de se limiter au comptable ou au quantifiable. Mais naturellement s'ils sont int&#233;gr&#233;s comptablement l'impact est direct et incontournable. C'est sans doute dans le champ de l'&#233;cologie que c'est le plus praticable, car il est largement quantifiable comptablement, et on peut jouer sur les prix par une facturation de type carbone, ou par des taxes ou amendes. La fixation d'un prix peut se faire soit par fixation administrative du prix ; soit si c'est possible, plut&#244;t par un march&#233;. Non par id&#233;ologie de march&#233;, mais parce que cela refl&#232;te mieux la r&#233;alit&#233; des priorit&#233;s des acteurs, ce qui permet de mieux les influencer. Ce qui suppose &#233;videmment qu'il soit bien organis&#233;. Dans tous ces cas la recherche du juste prix doit conduire &#224; int&#233;grer r&#233;solument ces externalit&#233;s dans les prix et par l&#224; dans les comptes, sous r&#233;serve des limites ci-dessus &#8211; techniques, politiques ou concurrentielles, mais qui ne sont que des limites de fait, si possible provisoires.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie</title>
		<link>https://pierredelauzun.fr/Saint-Thomas-d-Aquin-et-l-economie.html</link>
		<guid isPermaLink="true">https://pierredelauzun.fr/Saint-Thomas-d-Aquin-et-l-economie.html</guid>
		<dc:date>2021-03-07T15:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Juste prix</dc:subject>
		<dc:subject>Christianisme et &#233;conomie</dc:subject>
		<dc:subject>Condamnation de l'usure</dc:subject>
		<dc:subject>Usure</dc:subject>
		<dc:subject>Saint Thomas d'Aquin</dc:subject>
		<dc:subject>Saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Je viens de publier dans la Revue thomiste un article fourni sur Saint Thomas et l'&#233;conomie (T. CXX n&#176; IV octobre-d&#233;cembre 2020). Je reprends ici les principaux points sous forme abr&#233;g&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objet de cet article est de faire le point sur les passages de saint Thomas qui visent des questions que nous voyons de nos jours comme &#233;conomiques, et d'examiner quelles le&#231;ons peuvent en &#234;tre tir&#233;es. Il va de soi que cette cat&#233;gorie n'existait pas comme telle du temps de Thomas. En revanche, comme on le verra, il a apport&#233; sa pierre de fa&#231;on significative dans l'immense effort alors accompli par la scolastique, posant les bases de ce qui sera plus tard l'&#233;conomie politique. Mais en menant cette analyse dans une perspective &#233;thique, celle de la recherche du bien&#8230;. Ce qui s'av&#232;re tout &#224; fait pertinent dans l'&#233;conomie d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite...&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/-Religion-politique-et-economie-.html" rel="directory"&gt;Religion et &#233;conomie&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Juste-prix-+.html" rel="tag"&gt;Juste prix&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Christianisme-et-economie-+.html" rel="tag"&gt;Christianisme et &#233;conomie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Condamnation-de-l-usure-+.html" rel="tag"&gt;Condamnation de l'usure&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Usure-et-taux-d-interet-+.html" rel="tag"&gt;Usure&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Saint-Thomas-d-Aquin-+.html" rel="tag"&gt;Saint Thomas d'Aquin&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Saint-Thomas-d-Aquin-et-l-economie-197-+.html" rel="tag"&gt;Saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je viens de publier dans la Revue thomiste un article fourni sur saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie (T. CXX n&#176; IV octobre-d&#233;cembre 2020). Je reprends ici les principaux points sous forme abr&#233;g&#233;e, sans une partie des d&#233;veloppements et sans r&#233;f&#233;rences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objet de cet article est de faire le point sur les passages de saint Thomas qui visent des questions que nous voyons de nos jours comme &#233;conomiques, et d'examiner quelles le&#231;ons peuvent en &#234;tre tir&#233;es. Il va de soi que cette cat&#233;gorie n'existait pas comme telle du temps de Thomas. En outre, l'&#233;tat d'avancement de l'&#233;conomie &#233;tait bien s&#251;r &#233;loign&#233; de ce que nous connaissons depuis, ce qui limitait la contribution qu'il lui &#233;tait possible d'apporter. En revanche, comme on le verra, il a apport&#233; sa pierre de fa&#231;on significative dans l'immense effort alors accompli par la scolastique, posant les bases de ce qui sera plus tard l'&#233;conomie politique&#8230;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un point pr&#233;alable. L'&#233;conomie a pour objet ce qu'on appelle des biens, vus sous l'angle des moyens &#224; d&#233;ployer pour les produire ou les obtenir, ce qui suppose qu'on les d&#233;sire d'une fa&#231;on ou d'une autre, en les int&#233;grant &#224; un ordre de fins. Or saint Thomas distingue trois sortes de biens, en relation avec l'homme : le bien honn&#234;te (aim&#233; en lui-m&#234;me et pour lui-m&#234;me, la v&#233;rit&#233; par exemple), le bien d&#233;lectable, et le bien utile. Ce dernier est recherch&#233; en vue d'un autre bien, de fa&#231;on instrumentale ; parmi eux, on trouve notamment les biens n&#233;cessaires &#224; notre vie mat&#233;rielle. Ces biens ne sont que des auxiliaires dans la mesure o&#249; l'abondance mat&#233;rielle ne peut &#234;tre la fin ultime de l'homme. Les biens mat&#233;riels rel&#232;vent de l'analyse &#233;conomique. Si pour chercher Dieu je vais faire une retraite dans un monast&#232;re, donc en vue du bien par excellence, je vais d&#233;ployer des moyens &#233;conomiques : train, frais de s&#233;jour, achat de livres etc. Ce n'est pas le bien vis&#233; qui entre dans le champ de l'&#233;conomie : ce sont les biens utiles qui sont l&#233;gitimement recherch&#233;s pour l'obtenir. Ceci &#233;claire la tentation que l'&#233;conomie peut exercer : la consid&#233;ration exclusive de ces biens utiles, voire surtout la consid&#233;ration de tous les biens comme si c'&#233;taient des biens utiles. On rappellera ici le r&#244;le central de l'utilitarisme dans le champ de l'&#233;conomie...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois familles de th&#232;mes &#233;conomiques font l'objet d'analyses de saint Thomas : 1) des notions g&#233;n&#233;rales ayant une dimension &#233;conomique (la propri&#233;t&#233;, la justice, le travail), 2) la question de la justice des &#233;changes, 3) la question du taux d'int&#233;r&#234;t ou usure. Ces analyses ont un objectif fondamentalement normatif, mais elles ont le m&#233;rite d'&#233;tudier les faits &#233;conomiques sous-jacents, avant de se prononcer sur le plan moral. La notion de justice est au centre de cette r&#233;flexion.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1)	La justice commutative et les biens&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La justice consiste &#224; rendre &#224; quelqu'un ce qui lui est d&#251;. Thomas reprend la distinction classique entre justice commutative et justice distributive ; mais il d&#233;veloppe moins les aspects &#233;conomiques de la seconde qui est d'ordre plut&#244;t politique. S'agissant de la premi&#232;re, on parle dit-il de justice commutative dans le cas d'une vente, d'un pr&#234;t ou d'un d&#233;p&#244;t &#8211; mais pas d'un don car cela ne rel&#232;ve pas de la justice. Le principe pos&#233; alors est celui de l'&#233;galit&#233;, c'est-&#224;-dire que quelque chose est rendu de fa&#231;on commensurable, notamment au moyen de la monnaie&#8230;. L'&#233;galit&#233; est au fondement de la justice commutative, alors que la distributive est mesur&#233;e par la proportionnalit&#233;. L'explication para&#238;t en &#234;tre que la premi&#232;re met face &#224; face deux personnes, qui sont &#233;gales en tant que sujets ; alors que la distributive confronte la personne &#224; la soci&#233;t&#233; dans leur rapport de la partie au tout, du bien de chacun au bien commun de la soci&#233;t&#233;... Dans le premier cas, toute op&#233;ration faite sur des biens mat&#233;riels visera &#224; pr&#233;server l'&#233;galit&#233; des choses dans les mains de chaque propri&#233;taire. On y reviendra avec le juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2)	La propri&#233;t&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En mati&#232;re &#233;conomique, le d&#251; pr&#233;suppose ce qu'on appelle la propri&#233;t&#233;, puisque c'est par la propri&#233;t&#233; que quelqu'un acquiert un droit particulier sur un objet. Il faut donc que la propri&#233;t&#233; soit fond&#233;e. Notamment contre ceux qui soutiennent que, Dieu &#233;tant l'origine de toutes choses, Il est le seul propri&#233;taire. Pour ce faire, Thomas distingue entre le pouvoir sur la nature des choses qui d&#233;coule de la cr&#233;ation et n'appartient donc qu'&#224; Dieu, et le pouvoir sur l'usage des choses cr&#233;&#233;es. Par sa raison et sa volont&#233; l'homme peut utiliser les choses ext&#233;rieures pour son utilit&#233;, consid&#233;rant qu'elles sont comme faites pour lui, car les r&#233;alit&#233;s moins parfaites sont faites pour celles qui le sont davantage. Sachant qu'il doit reconna&#238;tre qu'elles ne sont pas &#224; lui comme s'il ne les avait pas re&#231;ues de Dieu. Ce faisant Thomas ne donne pas purement et simplement raison aux tenants d'un droit de propri&#233;t&#233; absolu. Car on peut objecter qu'en droit naturel les choses sont communes &#224; tous, et que ce qui est offert &#224; tous ne peut &#234;tre appropri&#233; par quelqu'un. Saint Thomas r&#233;pond en distinguant le pouvoir de g&#233;rer et de r&#233;partir les choses, de l'usage (ultime) de ces choses. Le premier est, dit-il, l&#233;gitimement allou&#233; sp&#233;cifiquement &#224; quelqu'un (c'est la propri&#233;t&#233;) pour trois raisons : d'abord parce que chacun se soucie plus de ce qui lui revient que de ce qui est commun, car alors on pr&#233;f&#232;re laisser le travail correspondant &#224; d'autres. Ensuite parce que cela nous dit de fa&#231;on plus claire et plus ordonn&#233;e &#224; qui le souci doit en incomber, contrairement au cas o&#249; la confusion r&#232;gne &#224; ce sujet. Enfin parce que la paix r&#232;gne si chacun se contente de ce qu'il a en propre. On le voit a contrario, dit-il, par les disputes qui se soul&#232;vent lorsque les choses sont poss&#233;d&#233;es en commun&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa mise en &#339;uvre en revanche, la propri&#233;t&#233; ne rel&#232;ve pas du droit naturel mais d'un accord entre les hommes, qui rel&#232;ve du droit positif et qui est une cr&#233;ation de la raison humaine. La norme positive doit en r&#233;guler l'usage mais l'homme ne doit pas poss&#233;der ces choses comme propres mais comme communes, afin de subvenir aux besoins des autres. C'est ce qu'on appellera plus tard le principe de destination universelle des biens, devenue un pilier de la Doctrine sociale de l'Eglise&#8230; A contrario, le vol va contre la justice qui attribue &#224; chacun ce qui lui revient. Mais cela ne s'applique ni &#224; celui qui trouve une chose qui n'appartenait &#224; personne, ni &#224; celui qui s'approprie quelque chose sous l'empire de la n&#233;cessit&#233;. Car en cas de besoin, on en revient au droit naturel, tout est commun pour subvenir aux besoins de tous. Ceux qui ont des biens en surabondance doivent subvenir volontairement aux besoins des pauvres. Toutefois, si le besoin des pauvres est pressant (menace imm&#233;diate pour leur vie) ils peuvent agir prendre ce qui leur est n&#233;cessaire, ce qui n'est pas moralement du vol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On retrouve apparemment le principe de propri&#233;t&#233; &#224; la base de l'&#233;conomie dite capitaliste ou lib&#233;rale. Avec deux diff&#233;rences majeures : l'une est l'exception qu'on a &#233;voqu&#233;e de l'appropriation en cas de besoin vital ; l'autre, bien plus significative et lourde de cons&#233;quences, est la destination de ces biens. La propri&#233;t&#233; est, pas moins que la destination universelle, de droit naturel. Il faut donc qu'il y ait un ordre entre les deux, que l'on pourrait &#233;noncer ainsi : la destination universelle ne peut se r&#233;aliser que dans la propri&#233;t&#233; ; mais la propri&#233;t&#233; d'un bien mat&#233;riel est finalis&#233;e par l'usage, et l'usage est subordonn&#233; au bien commun. Le propri&#233;taire, et lui seul, d&#233;cide ce qu'il fait de ses biens, y compris les acheter et les vendre. Mais il supporte ce que Jean-Paul II appellera bien plus tard une hypoth&#232;que : la destination universelle des biens. Une grande partie de ce qui sera la Doctrine sociale est en germe dans ces quelques paragraphes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3)	Le travail&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On le voit principalement &#233;voqu&#233;, de fa&#231;on un peu surprenante pour nous dans la Somme de th&#233;ologie, IIa-IIae q. 187, a. 3, sur ce que peuvent et doivent faire les religieux, mais en des termes pertinents aussi pour les la&#239;cs. Au centre est l'affirmation du pr&#233;cepte du travail qui a, dit-il, quatre finalit&#233;s : gagner son pain (m&#234;me si cela n'oblige que celui qui a effectivement besoin de travailler pour vivre) ; &#233;viter l'oisivet&#233; qui est m&#232;re des vices ; pratiquer une forme d'asc&#232;se ; et faire des aum&#244;nes (et plus g&#233;n&#233;ralement faire le bien). Saint Thomas pr&#233;cise que l'expression &#171; travailler de ses mains &#187; recouvre tout travail, m&#234;me intellectuel. Par ailleurs, &#8230;il admet la diversit&#233; des fonctions, d'o&#249; une l&#233;gitime division des t&#226;ches, ainsi que la possibilit&#233; de passer sa vie dans la pr&#233;dication ou d'autres activit&#233;s religieuses, sans travail au sens &#233;troit. Reconnu comme partie essentielle de notre pr&#233;sence dans ce monde, n&#233;cessaire au bien commun, le travail a donc une place bien sup&#233;rieure &#224; celle que lui reconnaissait l'Antiquit&#233;. On reste cependant en de&#231;&#224; des consid&#233;rations ult&#233;rieures que d&#233;veloppera la DSE, notamment en termes de vocation ou de r&#233;alisation de la personne (comme chez Jean-Paul II). Comme dans le cas de la propri&#233;t&#233;, la perspective de ces textes est strictement morale, mettant au centre la pr&#233;occupation d'ordonner efficacement la vie commune ainsi que le progr&#232;s personnel.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;4)	Le juste prix&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a)	Un juste prix objectif&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse du juste prix a &#233;t&#233; souvent mal comprise. Elle porte sur quatre questions bien distingu&#233;es. En premier lieu se pose la question du prix : peut-on vendre quelque chose plus que cela ne vaut ? Certains invoquaient en ce sens les lois civiles, d'autres la convenance de l'acheteur (s'il est en grand besoin) ou du vendeur (s'il veut faire plaisir). L'argument en sens contraire est que l'Evangile nous dit de ne pas faire &#224; quelqu'un ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. On doit en tirer les cons&#233;quences morales : il faut acheter et vendre ce que cela vaut, au juste prix. Les lois civiles offrent souvent plus de souplesse car elles doivent &#234;tre tol&#233;rantes, mais elles ne peuvent elles-m&#234;mes admettre d'exc&#232;s manifeste. Il reste que la loi divine est plus stricte, n'admettant que la marge d'impr&#233;cision dans l'&#233;valuation du juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus pr&#233;cis&#233;ment, l'achat et la vente servent l'utilit&#233; commune des parties (l'un a besoin d'une chose qu'a l'autre et inversement) ce qui suppose de ne pas peser sur l'un plus que sur l'autre. En outre la monnaie a &#233;t&#233; invent&#233;e pour mesurer les quantit&#233;s en cause ; si donc on en demande trop ou n'en donne pas assez, il y a rupture de l'&#233;galit&#233; demand&#233;e par la justice. Cela dit, il admet le cas o&#249; le vendeur a grand besoin de la chose. Dans ce cas on peut nuancer, car le juste prix est &#233;tabli en tenant compte non seulement de la chose, mais aussi du dommage que souffre le vendeur. En revanche, dans la situation inverse o&#249; c'est l'acheteur qui est tr&#232;s d&#233;sireux, mais le vendeur sans besoin particulier, ce dernier n'a pas le droit de vendre plus cher. Autrement dit, le crit&#232;re subjectif n'est pas suffisant : le raisonnement suppose qu'il y a un prix objectif (&#224; pr&#233;ciser) et pose que les deux contractants ne doivent pas s'en &#233;carter, sauf s'il s'agit de compenser un vrai dommage (c&#244;t&#233; vendeur) ; mais pas pour jouer sur l'intensit&#233; du d&#233;sir de l'acheteur. Car cette intensit&#233; du d&#233;sir de l'autre n'est pas quelque chose que le vendeur produit ; il n'a donc pas &#224; la facturer&#8230; On notera en outre que Thomas ne pr&#233;voit pas que ce prix objectif soit fix&#233; par la loi, sinon d'une part la question ne se poserait normalement pas et d'autre part sa remarque sur la loi civile n'aurait pas de sens. Le prix existe donc objectivement &#8211; on y reviendra &#8211; ; il est une donn&#233;e pour les parties, mais seule la morale exige de le respecter. Les transactions, elles, sont libres...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b)	Les d&#233;fauts&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'article 2 est &#233;voqu&#233;e la question des d&#233;fauts et vices des produits &#233;chang&#233;s. La r&#233;ponse est claire s'il y a fraude car on ne doit ni mentir, ni nuire &#224; autrui, ni s'enrichir par ruse. La m&#234;me vaut d'ailleurs pour un acheteur face &#224; un vendeur dans l'erreur&#8230; Faut-il pour autant que le vendeur indique les d&#233;fauts de la chose vendue, m&#234;me si l'acheteur ne para&#238;t pas les voir ? Sa r&#233;ponse est n&#233;gative, car le vendeur est libre et doit prendre ses pr&#233;cautions, et en parlant des d&#233;fauts du produit il pourrait remettre en danger la vente envisag&#233;e. Reste qu'on ne doit pas mettre en danger autrui, ni lui nuire sauf si le vice est manifestement visible, ou le prix manifestement bas. L'acheteur ne peut en outre pas exercer son jugement notamment s'il lui manque une information, comme c'est le cas avec un vice cach&#233;. Le vendeur n'a pas &#224; proclamer ces d&#233;fauts partout et toujours (et encore moins s'ils sont &#233;vidents), mais s'ils ne sont pas manifestes il doit les expliquer &#224; son acheteur pour lui donner tous les &#233;l&#233;ments permettant un choix &#233;clair&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; fait diff&#233;rent, et directement pertinent pour notre sujet, est le cas d'une diff&#233;rence de prix &#224; deux endroits : par exemple, un marchand de bl&#233; sait que d'autres vendeurs vont venir en nombre l&#224; o&#249; il y a disette et o&#249; il compte vendre. S'il donne publiquement cette information, le prix baissera et il vendra moins cher. Certains arguent que ce probl&#232;me est le m&#234;me que lorsqu'on cache des d&#233;fauts mat&#233;riels de la marchandise. Mais saint Thomas fait ici une distinction majeure : les d&#233;fauts mat&#233;riels en question sont l&#224; d&#232;s maintenant, et donc il faut les expliciter (sauf on l'a vu si ces vices sont &#233;vidents). Alors que dans le cas du diff&#233;rentiel de prix, c'est &#224; l'avenir qu'on s'attend &#224; une baisse de prix, laquelle reste donc al&#233;atoire. Le vendeur qui vend au prix &#171; qu'il trouve &#187; dans l'endroit concern&#233; n'agit donc pas contre la justice s'il ne dit rien concernant cet avenir possible. Et donc il ne p&#232;che pas. M&#234;me si naturellement il e&#251;t &#233;t&#233; plus &#8216;vertueux' de le dire, ou de baisser son prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce point est capital. Le prix en question appara&#238;t comme un prix d&#233;rivant de conditions locales et fluctuant, notamment en termes modernes selon l'offre et la demande (puisqu'il est suppos&#233; baisser si un arrivage de marchandise se produit, et qu'il d&#233;pend des besoins). C'est donc un prix de march&#233;, celui du march&#233; local. Pour autant, les remarques pr&#233;c&#233;dentes viennent temp&#233;rer la conception que nous avons aujourd'hui du march&#233; puisque le processus d'&#233;tablissement du prix ne doit pas &#234;tre soumis &#224; des pressions, manipulations, sp&#233;culations etc. ; il ne doit pas non plus r&#233;sulter d'un exc&#232;s de besoin chez les acheteurs (cas de famine). C'est un prix qui se d&#233;gage d'un processus commun de confrontation des besoins (indigentia) et des quantit&#233;s, celui du march&#233; s'il fonctionne honn&#234;tement, ce qui en fait une v&#233;ritable estimation commune... Et s'il est bon d'int&#233;grer dans ce prix des faits futurs al&#233;atoires, m&#234;me probables, ce n'est pas une obligation de justice... Il est &#224; noter que la norme de justice prend comme &#233;talon un fait social fluctuant. Ce point est important sur le plan th&#233;orique. Ce fait social est tout simplement celui des relations humaines, si elles sont de bonne foi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, le juste prix selon la Somme ne s'&#233;tablit ni &#224; partir d'une caract&#233;ristique intrins&#232;que de la chose, ni de la situation personnelle de l'acheteur ou du vendeur, ni de leur relation ; mais des circonstances locales et de la confrontation des besoins humains d'un c&#244;t&#233;, des r&#233;alit&#233;s de fait de l'autre (quantit&#233;s disponibles, priorit&#233;s). C'est le prix tel qu'il s'&#233;tablit dans une r&#233;gion donn&#233;e, en fonction des caract&#233;ristiques locales du march&#233;, qui d&#233;pend de l'offre et de la demande, comme on le voit dans l'exemple du bl&#233;. A condition que la confrontation en question se fasse honn&#234;tement&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;c)	Le cas du commer&#231;ant&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'activit&#233; commerciale vient ensuite. Tout en reconnaissant le risque propre r&#233;sultant du fait que cette activit&#233; utilise de l'argent pour gagner de l'argent, saint Thomas soutient que ce m&#233;tier de marchand peut &#234;tre tout &#224; fait honorable, allant contre Aristote et contre nombre de P&#232;res de l'Eglise (mais en s'autorisant de saint Augustin)&#8230; Il estime que la recherche du gain n'est certes pas en soi noble, mais il la juge en fonction de la finalit&#233; de ce gain. S'il reste mod&#233;r&#233;, rien n'emp&#234;che de le finaliser &#224; quelque n&#233;cessit&#233; ou activit&#233; vertueuse : subvenir &#224; sa famille par exemple, aider les indigents, ou procurer des ressources &#224; son pays (notion int&#233;ressante qui implique la reconnaissance du r&#244;le du commerce au service du bien commun). Rapport&#233; &#224; un autre but que lui-m&#234;me, le gain devient un moyen, et vient r&#233;mun&#233;rer un effort. On notera que de ce fait appara&#238;t une grande diff&#233;rence entre cette conception et le lib&#233;ralisme moderne, diff&#233;rence qui se situe dans la conscience morale du marchand : celui-ci doit viser un but moral, c'est-&#224;-dire un bien r&#233;el apport&#233; &#224; quelqu'un d'autre, ou &#224; la communaut&#233;. Ce qui suppose que l'apport &#224; la communaut&#233; soit v&#233;rifi&#233;&#8230; Par ailleurs, pour vendre plus haut que ce qu'on a achet&#233;, il faut qu'il y ait un mouvement conduisant &#224; un changement de prix. Plusieurs causes de ce changement sont l&#233;gitimes : le fait que le marchand ait attendu, qu'il ait am&#233;lior&#233; la chose, qu'il ait pris des risques et encouru des frais en le transportant etc. Et, directement pertinent pour notre propos, le prix a pu changer parce que le lieu a chang&#233; ou que du temps s'est &#233;coul&#233; (on retrouve le point pr&#233;c&#233;dent)&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;d)	Compl&#233;ment&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve ces d&#233;veloppements dans les commentaires sur l'Ethique d'Aristote&#8230;Cela le conduit &#224; une r&#233;flexion sur le fondement ultime des prix... Une premi&#232;re solution consiste &#224; baser le prix sur le travail. Si dit-il on &#233;change une maison ou de la nourriture contre des chaussures, il n'y aura pas d'&#233;change si le ma&#231;on ou l'agriculteur ne re&#231;oivent pas de quoi couvrir en quoi leur travail et leurs d&#233;penses d&#233;passent ceux du cordonnier. L'exemple choisi peut para&#238;tre un peu &#233;trange et il est exprim&#233; de fa&#231;on tr&#232;s ramass&#233;e ; il rappelle les conditions de tout &#233;change, qui est une compensation jug&#233;e suffisante entre les deux termes, et il donne une r&#233;f&#233;rence : le travail engag&#233; et les d&#233;penses subies. Mais on aurait tort de voir l&#224; une th&#233;orie de la valeur travail. Tout d'abord il parle &#224; la fois du travail et des d&#233;penses : comment alors mesurer celles-ci, qui ne sont pas du travail ? Ensuite et surtout, le reste de la le&#231;on propose justement un autre crit&#232;re, celui du besoin. En r&#233;alit&#233; ce paragraphe dit simplement que le ma&#231;on ou l'agriculteur doivent recevoir une valeur suffisante en chaussures pour que cela couvre le travail et les d&#233;penses incorpor&#233;s dans leur propre prestation. Sans quoi on n'aura pas d'&#233;change.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thomas ajoute aussit&#244;t qu'il faut une raison commune &#224; ces mesures, et cela se fait par la monnaie. La monnaie n'est pas un fait de nature mais une convention sociale r&#233;sultant des besoins de l'&#233;change. Ce qui mesure tout selon la v&#233;rit&#233; des choses est dit-il le besoin (indigentia) : tout &#233;change se rapporte au besoin humain ; on n'appr&#233;cie pas les choses selon la dignit&#233; de leur nature, mais selon le besoin des hommes et l'usage qu'ils en font (une souris est situ&#233;e plus haut dans la hi&#233;rarchie des &#234;tres qu'une perle car c'est un &#234;tre anim&#233;, mais &#233;conomiquement elle vaut beaucoup moins)... Thomas indique par ailleurs qu'une des raisons d'&#234;tre de la monnaie est de conserver la valeur, en pr&#233;vision d'un besoin &#224; venir dont il faudra assurer la contrepartie. Il est possible qu'on ne trouve pas toujours l'exacte contrepartie, et que l'argent ne maintienne pas la valeur initiale ; mais il doit &#234;tre institu&#233; pour le faire mieux que tout autre instrument. Il confirme que l'on ne pourrait pas &#233;changer les choses si on les mesurait selon leur v&#233;rit&#233; propre ; mais qu'on parvient &#224; une unicit&#233; de mesure en prenant comme crit&#232;re le besoin (ou d&#233;sir), exprim&#233; par cette convention qu'est la monnaie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;e) La justice dans l'&#233;change : analyse d'ensemble&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les biens mat&#233;riels &#233;tant des biens utiles, ils ont vocation non seulement &#224; &#234;tre &#233;chang&#233;s pour le bien commun, mais aussi &#224; &#234;tre mesur&#233;s par l'utilit&#233; et le besoin. Si donc l'utilit&#233; et le besoin sont la base des &#233;changes et donc des prix, ils sont en ce sens &#8216;subjectifs', et la valeur le sera aussi. Le prix sera mouvant et variable comme les besoins. Certains y voient une difficult&#233;, car on prend comme crit&#232;re du juste quelque chose qui ne r&#233;sulte pas d'un choix clair et lucide, mais d'une confrontation variable de besoins : le relativisme des prix contraste avec l'ordre du monde pris&#233; par ailleurs par les m&#233;di&#233;vaux. Cette objection ne rend toutefois pas compte du niveau auquel se situe s. Thomas. D'abord, il constate des faits sociaux : la soci&#233;t&#233; et son fonctionnement r&#233;el. Il y a un processus de d&#233;termination collectif du prix, d&#233;pendant de la confrontation des besoins, et r&#233;gi par les lois civiles. C'est un fait. Or c'est sur cette r&#233;alit&#233; concr&#232;te que s'exerce le jugement moral. Il prend en r&#233;f&#233;rence le prix pratiqu&#233; en un lieu et &#224; un moment ; par rapport &#224; ce prix, dans la soci&#233;t&#233;, j'ai &#224; me d&#233;terminer ; je ne p&#232;che pas contre la justice si je prends ce prix comme base. Mais cela ne me dispense pas de rechercher la justice par un acte conscient. Et cela n'&#233;rige pas non plus le prix du march&#233; local ainsi obtenu en absolu moral. Tout cela fait justice des id&#233;es h&#233;las r&#233;pandues selon lesquelles la conception thomiste du juste prix n'aurait rien &#224; voir avec un march&#233;, en particulier celles selon lesquelles ce sont les prix d&#233;termin&#233;s par des autorit&#233;s ou des experts qui font le juste prix. La d&#233;termination des prix se fait manifestement sur la base d'une situation locale o&#249; on confronte des besoins, id&#233;alement avec un souci de justice et o&#249; il n'y a de transaction que si chacun s'y retrouve. Cela ne veut pas dire qu'il y a confrontation sauvage de choix arbitraires, car la recherche de la justice est toujours pr&#233;sente en arri&#232;re-plan. Ecartons donc l'id&#233;e fausse d'un juste prix parachut&#233; d'on ne sait quel empyr&#233;e, ou encore celle de la valeur travail prise isol&#233;ment, comme facteur central. Le juste prix r&#233;sulte d'une confrontation qui est en fait celle du march&#233;, si celui-ci fonctionne convenablement. Il est d'ailleurs notable que dans un autre document Thomas parle de &#171; prix trouv&#233; sur le march&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on constate donc chez saint Thomas est une prise de conscience lucide et raisonn&#233;e de ces r&#233;alit&#233;s que nous appelons &#233;conomiques, vues de fa&#231;on fondamentalement positive, et sur bien des points en rupture avec les conceptions antiques, notamment dans l'appr&#233;ciation morale. Loin d'&#234;tre neutres moralement, ces r&#233;alit&#233;s &#233;conomiques constituent une r&#233;f&#233;rence objective, sur la base de laquelle le jugement moral d'esp&#232;ce (au niveau de la simple justice) peut s'op&#233;rer. La justice est encastr&#233;e dans le jeu social, qui inclut une forme de march&#233;, laissant ouverte la possibilit&#233; d'aller au-del&#224; de la justice tout en r&#233;ordonnant la recherche du gain vers la v&#233;ritable finalit&#233; des &#233;changes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;5) Le taux d'int&#233;r&#234;t ou usure&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La question de l'usure est plus d&#233;licate et les conclusions de saint Thomas plus &#233;loign&#233;es de notre compr&#233;hension de l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a)	L'usure comme p&#233;ch&#233; dans la Somme th&#233;ologique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je passe ici sur l'analyse des Ecritures (loi mosa&#239;que, ou le c&#233;l&#232;bre texte de Luc VI &#8216;pr&#234;tez sans rien attendre en retour'). On remarquera cependant qu'y manque &#233;trangement toute &#233;vocation des textes pouvant justifier la perception d'int&#233;r&#234;ts, principalement la parabole des talents (ne serait-ce que pour tenter de montrer qu'elle n'est pas pertinente), &#233;vocation qu'on aurait naturellement attendue ici... Cela dit, aucune de ces r&#233;f&#233;rences n'est en soi d&#233;cisive. Le fond de la position thomasienne tourne autour de l'id&#233;e qu'avec l'int&#233;r&#234;t, on vend ce qui n'existe pas (ou on vend deux fois la m&#234;me chose). &#8216;Utiliser' du pain ou du vin et le consommer sont une seule et m&#234;me chose : si on en vend, on ne peut vendre s&#233;par&#233;ment le pain et l'usage du pain. Le cas d'une maison est diff&#233;rent : on peut rester propri&#233;taire et conc&#233;der l'usage de la maison &#224; quelqu'un ; d'o&#249; la possibilit&#233; de distinguer le prix de la maison et son loyer. Mais l'argent, lui, a &#233;t&#233; fait pour faciliter les transactions, et son usage r&#233;side dans sa consommation. Comme pour le pain, on ne peut donc pas facturer s&#233;par&#233;ment l'argent et l'usage de l'argent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Saint Thomas d&#233;veloppe ces points comme suit. Il y a plusieurs mani&#232;res de consid&#233;rer l'int&#233;r&#234;t, qui semblent en justifier la pratique : une compensation pour la privation que subit le pr&#234;teur ou pour le remercier en esp&#232;ces ; la comparaison avec le gain l&#233;gitime d'un commer&#231;ant, ou avec le produit que peut procurer un gage donn&#233; en garantie du pr&#234;t, ou encore la n&#233;cessit&#233; de tenir compte des fluctuations de prix qui peuvent se produire &#224; l'occasion d'un pr&#234;t. Honn&#234;tement avanc&#233;es, ces diff&#233;rentes objections sont int&#233;ressantes en ce qu'elles soulignent l'acuit&#233; du regard &#233;conomique de saint Thomas : elles r&#233;sultent manifestement d'observations r&#233;elles sur des transactions, ce qui rend par contraste sa r&#233;ponse d'autant plus frappante : un non absolu, qui balaye toutes ces remarques et repose sur l'interdit de l'usure pos&#233; de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale. Bien s&#251;r dit-il toute expression de gratitude est admissible, mais du moment que d'une mani&#232;re ou d'une autre un gain p&#233;cuniaire est stipul&#233; dans l'accord de pr&#234;t, il y a usure. On notera en particulier que s. Thomas accepte explicitement qu'il y ait compensation d'un dommage effectif r&#233;sultant du pr&#234;t, mais &#224; condition que ce dommage ne consiste pas dans le seul fait de ne pas gagner de l'argent avec son argent : ceci para&#238;t refuser &#224; l'avance ce qu'on appellera apr&#232;s lui &#8216;lucrum cessans', le manque &#224; gagner du commer&#231;ant qui parce qu'il a pr&#234;t&#233; ne dispose plus de son argent pour gagner sa vie, qu'il faut alors compenser. On a consid&#233;r&#233; apr&#232;s Thomas qu'il &#233;tait licite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sens inverse, et le point est tr&#232;s important, il distingue clairement le pr&#234;t (o&#249; il y a transfert de propri&#233;t&#233;) de l'investissement en capital, qu'il consid&#232;re tout &#224; fait licite et qui peut donc &#234;tre r&#233;mun&#233;r&#233;, car il y a dit-il apport de la propri&#233;t&#233; &#224; une soci&#233;t&#233; : on reste propri&#233;taire de la part correspondant &#224; ce qu'on investit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le&lt;i&gt; De Malo&lt;/i&gt; Thomas &#233;voque &#224; nouveau la question et en revient &#224; l'absolu de la condamnation &#8230;, avec quelques remarques suppl&#233;mentaires. Par exemple, il admet que le droit civil puisse tol&#233;rer l'usure si son interdiction serait source de plus de mal pour la communaut&#233;, de m&#234;me que Dieu admet certains maux en vue d'un bien plus grand. En revanche, il r&#233;fute l'argument de la libert&#233; de l'emprunteur en consid&#233;rant qu'il subit toujours une violence (comme celui qui doit payer un prix abusif), et m&#234;me une contrainte. L'obligation qu'il a contract&#233;e de payer un int&#233;r&#234;t &#233;tant naturellement injuste ne le lie pas. S. Thomas balaye &#233;galement l'argument du d&#233;triment &#233;ventuel subi par le pr&#234;teur en expliquant que m&#234;me si c'est le cas, et sauf retard dans le remboursement, ce n'est pas &#224; l'emprunteur &#224; compenser le pr&#234;teur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b)	Analyse &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Passons rapidement sur les donn&#233;es scripturaires, qui sont les m&#234;mes chez Thomas que chez ses contemporains : les textes mosa&#239;ques, avec le probl&#232;me de l'usure autoris&#233;e avec les non-juifs ; et le texte de saint Luc, avec la question de savoir s'il s'agit d'un pr&#233;cepte ou d'un conseil. Mais, outre que pour notre propos on sort alors de l'analyse &#233;conomique, ces bases sont plut&#244;t faibles. Les textes mosa&#239;ques opposent le pr&#234;t &#224; un fr&#232;re isra&#233;lite dans le besoin, qui doit &#234;tre gratuit, au pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t &#224; un &#233;tranger, licite au moins pour le Deut&#233;ronome, ce qui semble autoriser au moins une certaine tol&#233;rance des pratiques usuraires par les lois positives, et une certaine souplesse dans l'appr&#233;ciation de la gravit&#233; du p&#233;ch&#233; d'usure. Et le texte de Luc remis dans son contexte appara&#238;t non comme un pr&#233;cepte r&#233;gissant la vie &#233;conomique, mais comme une recommandation d'attitude g&#233;n&#233;rale. Le P. Spicq souligne m&#234;me que ce passage de Luc implique en la mati&#232;re qu'on doit accepter m&#234;me de ne pas recevoir la somme pr&#234;t&#233;e ; il tire ensuite la conclusion g&#233;n&#233;rale que dans le raisonnement on ne peut pas se baser sur les seules &#201;critures, d'autant qu'elles ne regardent que le pr&#234;t &#224; la consommation et se situent dans le contexte d'une &#233;conomie primitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'argumentation de Thomas se base donc essentiellement sur le raisonnement. Ces arguments sont d'ordre moral, mais se font sur la base d'une analyse qui se veut factuelle, en l'esp&#232;ce juridique et &#233;conomique. Notons d'ores et d&#233;j&#224; que sur certains points Thomas n'anticipe pas ou peu les analyses ult&#233;rieures. Par exemple, il utilise peu les arguments li&#233;s au temps, l'id&#233;e qu'avec l'int&#233;r&#234;t on pr&#233;tend vendre du temps, alors m&#234;me que certaines de ses remarques incidentes pourraient montrer une certaine sensibilit&#233; &#224; la valeur du temps. Il ne d&#233;veloppe pas non plus l'id&#233;e populaire &#224; l'&#233;poque m&#233;di&#233;vale que bien utiliser l'argent c'est le faire circuler de fa&#231;on utile ou cr&#233;ative, notamment dans de vrais investissements... De fa&#231;on analogue, on ne trouve chez lui que de fa&#231;on embryonnaire, ou pas du tout, les notions de droit romain reprises ensuite qui ont permis de conceptualiser la l&#233;gitimit&#233; de paiements visant &#224; d&#233;dommager de ce qui aurait pu &#234;tre gagn&#233; ailleurs avec l'argent qui a &#233;t&#233; pr&#234;t&#233; (lucrum cessans, qu'il para&#238;t m&#234;me exclure), ou &#224; donner une indemnit&#233; pour le risque pris (periculum sortis) &#8211; en revanche il mentionne comme motif licite ce qui est perdu par le pr&#234;teur dans le processus (damnum emergens). En d'autres termes sa condamnation comporte peu d'&#233;chappatoires&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'aborder le c&#339;ur de son argumentation, rappelons les le&#231;ons que l'on peut tirer de l'&#233;volution ult&#233;rieure. La prise en compte de facteurs comme ceux qu'on vient de citer, et notamment le lucrum cessans, a conduit &#224; multiplier les cas o&#249;, pour un commer&#231;ant pr&#234;teur, on a consid&#233;r&#233; que le fait de soustraire de l'argent de son activit&#233; impliquait un manque &#224; gagner qu'il convenait de compenser. Le point est particuli&#232;rement important du fait que l'Eglise, sans modifier au moins explicitement sa position de principe, a progressivement admis la possibilit&#233; d'un int&#233;r&#234;t raisonnable. Ce que la plupart des commentateurs modernes ont interpr&#233;t&#233; comme une sorte de g&#233;n&#233;ralisation du lucrum cessans : dans notre &#233;conomie, il est possible &#224; tout instant et ais&#233;ment d'investir dans une activit&#233; &#233;conomique et d'&#234;tre r&#233;mun&#233;r&#233;, et donc celui qui pr&#234;te sans r&#233;mun&#233;ration choisit par construction de renoncer &#224; un tel produit&#8230; De telles consid&#233;rations, qui sont dans la ligne de l'&#233;volution de la pens&#233;e scolastique apr&#232;s saint Thomas, ne paraissent pas imm&#233;diatement coh&#233;rentes avec ses textes &#224; lui, puisqu'il se montre r&#233;ticent envers le lucrum cessans. On pourrait toutefois consid&#233;rer que le reproche qu'il lui faisait (l'incertitude sur le gain que l'argent aurait permis de faire) ne s'applique pas &#224; la situation actuelle, puisqu'on peut montrer et de fa&#231;on certaine, au moment de la conclusion du pr&#234;t, le gain possible par un placement alternatif. Situation qui n'a rien &#224; voir avec celle du marchand m&#233;di&#233;val qui expliquait qu'il aurait pu gagner de l'argent par telle ou telle op&#233;ration hypoth&#233;tique, et a priori risqu&#233;e. Cet argument ne manque pas de poids, et pourrait conduire &#224; faire l'hypoth&#232;se que s. Thomas aurait accept&#233; une forme de lucrum cessans dans un environnement comme le n&#244;tre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le fond, on a vu que le c&#339;ur de l'argumentation de saint Thomas portait sur la nature m&#234;me de l'op&#233;ration de pr&#234;t. Ce raisonnement est valid&#233; par plusieurs commentateurs importants, mais rarement critiqu&#233;, y compris par ceux, pr&#233;dominants aujourd'hui, qui justifient un int&#233;r&#234;t mod&#233;r&#233; par les caract&#233;ristiques de l'&#233;conomie moderne et notamment le lucrum cessans. La question a un int&#233;r&#234;t th&#233;orique consid&#233;rable. Le raisonnement propos&#233; repose au fond sur trois affirmations. La premi&#232;re : dans une op&#233;ration de pr&#234;t il y a transfert de propri&#233;t&#233;, &#224; la suite de quoi l'argent est consomm&#233;, comme du pain. La deuxi&#232;me : lorsqu'un pr&#234;t porte sur un produit ainsi consomm&#233;, on n'est tenu qu'&#224; rendre ce produit tel quel, m&#234;me si du temps s'est &#233;coul&#233;. Corr&#233;lativement, on affirme qu'un pr&#234;t ne comporte pas de dimension de service rendu, qui pourrait &#234;tre factur&#233; s&#233;par&#233;ment. La troisi&#232;me : l'argent ne poss&#232;de aucune forme de dimension productive, justifiant une r&#233;mun&#233;ration. Ces points heurtent directement les perceptions actuelles, ind&#233;pendamment du relativisme de l'&#233;conomie moderne. Voyons-les successivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier argument affirme que l'argent utilis&#233; (d&#233;pens&#233;) est consomm&#233; comme le pain ou le vin. Mais si je pr&#234;te un pain pour &#234;tre mang&#233;, il dispara&#238;t. Si je pr&#234;te de l'argent, l'emprunteur a l'argent ; et il peut ensuite le th&#233;sauriser, l'investir, ou encore acheter quelque chose, qui peut &#224; son tour &#234;tre consomm&#233; ou &#234;tre conserv&#233; ou utilis&#233; avec profit. L'argent n'est donc pas v&#233;ritablement consomm&#233;. Mesure de toute marchandise ou bien &#233;conomique, il subsiste dans l'op&#233;ration et peut continuer &#224; jouer son r&#244;le. Certes le pr&#234;teur perd la propri&#233;t&#233; de cet argent, mais il ne perd pas toute propri&#233;t&#233; : il obtient en &#233;change une cr&#233;ance sur le d&#233;biteur, cr&#233;ance qui est un actif et d'ailleurs bien souvent consid&#233;r&#233; comme un quasi-&#233;quivalent de l'argent (notre monnaie actuelle est une forme de cr&#233;dit). Par ailleurs si l'argent &#233;tait consomm&#233; dans un pr&#234;t, il le serait aussi dans un investissement, dont saint Thomas et ses successeurs consid&#232;rent la r&#233;mun&#233;ration licite. Dans un investissement comme dans un pr&#234;t, je me dessaisis de l'argent, que l'entreprise ou l'entrepreneur utilise comme il veut, dont il est ensuite pleinement propri&#233;taire, et j'&#233;change cet argent contre un titre, celui d'associ&#233; ou d'actionnaire, ou celui de cr&#233;ancier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, on peut contester l'id&#233;e m&#234;me que dans un pr&#234;t on doive rendre la chose ou plut&#244;t son &#233;quivalent, ni plus ni moins. Cela suppose une &#233;quivalence totale entre la possession d'un bien ou d'un capital aujourd'hui ou par exemple dans un an. Mais cela ne va pas de soi : si une banque pr&#234;te &#224; un jeune couple de quoi s'acheter un r&#233;frig&#233;rateur, le jeune couple verra &#233;videmment une diff&#233;rence entre le fait d'avoir l'appareil tout de suite et celui d'attendre d'avoir &#233;pargn&#233; 2 ou 3 ans avant de pouvoir en jouir. Un pr&#234;t est vraiment un service puisqu'il apporte &#224; quelqu'un des ressources rares dont il ne dispose pas et dont il a besoin. On ne voit pas au nom de quoi on ne pourrait pas facturer ce service (en dehors &#233;videmment du cas du n&#233;cessiteux), a fortiori bien s&#251;r dans une soci&#233;t&#233; o&#249; le pr&#234;teur se d&#233;fait d'un argent dont il pourrait avoir un autre usage, au minimum d'investir. Certes dans une perspective de charit&#233; il serait mieux de ne pas le faire ; mais le raisonnement que faisait saint Thomas avec le juste prix para&#238;t pouvoir s'appliquer : ce qui serait plus vertueux n'est pas d&#251; en stricte justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En troisi&#232;me lieu, s'il est exact que l'argent &#224; lui seul n'est pas productif, et que seul le travail humain au sens large permet de le faire fructifier, il serait pour autant erron&#233; de nier la contribution du capital dans cette production. Un ouvrier sans machine produit massivement moins qu'un ouvrier avec machine. C'est ce que la notion de lucrum cessans prendra en compte : l'argent investi permet une production, une cr&#233;ation de richesse, dont la r&#233;mun&#233;ration est licite. On dit que dans un tel cas cela se fait avec risque. Mais il n'est pas n&#233;cessaire que ce soit un risque d'entreprise, ce peut &#234;tre un risque assez mineur (et en un sens tout cr&#233;ancier prend un risque). Le pr&#234;teur aurait pu aussi utiliser l'argent pour investir dans une part de soci&#233;t&#233; immobili&#232;re et en retirer un loyer (reconnu licite par Thomas), ce qui ne pr&#233;sente pas plus de risque qu'un pr&#234;t d'argent... Il est notable que s. Thomas admet que la loi civile puisse autoriser le pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t, non seulement au nom des limites intrins&#232;ques de cette loi civile, mais parce que cette autorisation peut &#234;tre source d'un certain bien : mais comment est-ce possible si c'est en soi injuste ?... On pourrait objecter que ceci ne justifie que le pr&#234;t avec int&#233;r&#234;t &#224; une activit&#233; productive. Mais rappelons que le r&#244;le normal de l'&#233;pargne, c'est l'investissement. Si donc je distrais une partie de cette &#233;pargne pour pr&#234;ter &#224; mon jeune couple de quoi s'acheter un r&#233;frig&#233;rateur, je perds ce que l'investissement aurait produit. Nous retrouvons le lucrum cessans, sans parler des arguments pr&#233;c&#233;dents sur le service r&#233;el rendu et le r&#244;le du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;c)	Le&#231;ons&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle conclusion tirer de ceci ? L'analyse de s. Thomas doit &#234;tre inscrite dans le contexte de son temps : un risque majeur repr&#233;sent&#233; par l'usure, alors un vrai fl&#233;au social, un petit nombre d'investissements productifs, le sentiment que tout emprunteur agit sous la contrainte, etc. Davantage et plus pr&#233;cis&#233;ment le risque repr&#233;sent&#233; par l'argent, qui est justement relev&#233; par les &#201;vangiles : l'argent idol&#226;tr&#233;, de fa&#231;on insatiable. Cette insatiabilit&#233; peut &#234;tre encourag&#233;e par la pratique de la finance puisqu'il n'y a plus de limite naturelle &#224; son d&#233;veloppement. Il est donc compr&#233;hensible que saint Thomas ait tranch&#233; rigoureusement en la mati&#232;re, parfois au-del&#224; de ses successeurs scolastiques, ce qui fait contraste avec la subtilit&#233; et la richesse de son approche &#233;conomique. Corriger les limites de cette analyse ne doit donc pas conduire &#224; oublier cette le&#231;on essentielle : la st&#233;rilit&#233; de l'argent hors travail humain, et plus largement hors association ou solidarit&#233;, et en dehors de tout lien, m&#234;me indirect, avec une activit&#233; productrice. Il est vrai qu'un pr&#234;teur est bien moins solidaire de l'emprunteur qu'un actionnaire ou un associ&#233;, puisqu'il peut exiger de lui la somme, y compris devant les tribunaux. Il se borne donc &#224; transf&#233;rer momentan&#233;ment une propri&#233;t&#233;, celle d'une somme d'argent, contre la propri&#233;t&#233; d'un titre ex&#233;cutoire. &#192; chaque crise financi&#232;re, cette rigidit&#233; du cr&#233;dit pr&#233;sente des risques majeurs. Il est donc l&#233;gitime de donner au cr&#233;dit une dignit&#233; &#233;thique moindre qu'&#224; l'investissement direct en capital.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Peut-on consid&#233;rer que saint Thomas a eu l'intuition de ce champ que nous appelons &#233;conomie ? Il a certainement vu avec un degr&#233; de pr&#233;cision appr&#233;ciable bien des questions de base concernant les marchands. Son analyse des prix est f&#233;conde et toujours pertinente. Mais ce qui est remarquable est l'id&#233;e que la justice se d&#233;termine en fonction d'un &#233;valuation &#233;thique des rapports sociaux r&#233;els, et non d'a priori. C'est le jeu r&#233;el de la soci&#233;t&#233; qu'il faut appr&#233;cier, et qu'il a essay&#233; d'analyser. C'est ce qui explique que m&#234;me si on peut remettre en question certains aspects de cette analyse, comme dans le cas de l'usure, l'essentiel de ses le&#231;ons conservent leur valeur et sont toujours d'actualit&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
