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	<title>Pierre de Lauzun | Le blog officiel</title>
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		<title>Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? </title>
		<link>https://pierredelauzun.fr/Qu-est-ce-qu-une-economie-juste.html</link>
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		<dc:date>2025-12-19T15:59:53Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Juste prix</dc:subject>
		<dc:subject>Economie et bien commun</dc:subject>
		<dc:subject>Participation &#224; la soci&#233;t&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Justice</dc:subject>
		<dc:subject>Economie juste</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Texte de conf&#233;rence &#224; l'Acad&#233;mie d'Etudes et sciences sociales&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? Je prends ici le mot justice au sens propre, comme le fait de rendre &#224; chacun ce qui lui est d&#251;. Une &#233;conomie juste est alors une &#233;conomie qui rend &#224; chacun son d&#251;. Ce sens ne se confond pas avec l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; ou d'une &#233;conomie bonne : la justice en est une composante, mais c'est un angle d'appr&#233;ciation &#224; c&#244;t&#233; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qui sera pr&#233;sente dans cette intervention est que l'&#233;conomie n'a de sens qu'ins&#233;r&#233;e dans la soci&#233;t&#233; ; sa justice n'est alors qu'un aspect de la justice d'ensemble au sein de celle-ci. Soci&#233;t&#233; qui est compos&#233;e de personnes formant communaut&#233; : la justice traite du rapport qui est d&#251; entre ces personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une perspective classique, on distingue deux types principaux de justice : la commutative et la distributive. On verra ensuite la question de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Economie-juste-+.html" rel="tag"&gt;Economie juste&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://pierredelauzun.fr/IMG/logo/legal-5211993_640.jpg?1787417301' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? Je prends ici le mot justice au sens propre, comme le fait de rendre &#224; chacun ce qui lui est d&#251;. Une &#233;conomie juste est alors une &#233;conomie qui rend &#224; chacun son d&#251;. Ce sens ne se confond pas avec l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; ou d'une &#233;conomie bonne : la justice en est une composante, mais c'est un angle d'appr&#233;ciation &#224; c&#244;t&#233; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qui sera pr&#233;sente dans cette intervention est que l'&#233;conomie n'a de sens qu'ins&#233;r&#233;e dans la soci&#233;t&#233; ; sa justice n'est alors qu'un aspect de la justice d'ensemble au sein de celle-ci. Soci&#233;t&#233; qui est compos&#233;e de personnes formant communaut&#233; : la justice traite du rapport qui est d&#251; entre ces personnes. On se limitera ici &#224; une &#233;conomie de type national, la seule s'appuyant sur une forme de communaut&#233; &#8211; m&#234;me si on ne peut oublier que cette &#233;conomie s'ins&#232;re dans un contexte mondial, peu r&#233;gul&#233; et extr&#234;mement h&#233;t&#233;rog&#232;ne ; on y fera allusion au besoin. On n'&#233;voquera pas non plus, cette fois pour des raisons de format, la justice envers les g&#233;n&#233;rations futures, &#224; travers les questions de l'&#233;cologie ou de la dette ; ni certains sujets &#233;voqu&#233;s dans d'autres conf&#233;rences du m&#234;me cycle, comme la fiscalit&#233; ou les entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une perspective classique, on distingue deux types principaux de justice : la commutative et la distributive. On verra ensuite la question de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice commutative &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La justice commutative vise les rapports d'une personne &#224; une autre. En &#233;conomie, elle r&#233;git les &#233;changes. Elle suppose une soci&#233;t&#233; d'agents autonomes, et donc de propri&#233;t&#233; priv&#233;e. La propri&#233;t&#233; priv&#233;e est d'ailleurs elle-m&#234;me un outil majeur de justice, puisqu'elle donne &#224; la personne humaine le moyen d'agir de fa&#231;on autonome, sous sa responsabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces personnes sont conduites &#224; interagir dans le cadre d'&#233;changes. La justice commutative vise &#224; ce que ces &#233;changes se fassent dans le respect de chacun et de ses droits. Mais aussi &#224; la recherche d'un optimum collectif, le bien commun, car la justice implique aussi que chacun inscrive son action en mati&#232;re &#233;conomique au service du bien de la soci&#233;t&#233;, sans laquelle ces personnes n'existeraient pas et ne pourraient pour l'essentiel pas agir. Elle suppose donc une &#233;conomie libre, mais dont les march&#233;s sont &#233;quitables et l'action des agents ordonn&#233;e au bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le juste prix&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier point d'application de la justice commutative est le juste prix. Le prix est au centre de l'id&#233;e de march&#233;, car par lui se transmet une part d&#233;cisive de l'information &#233;conomique. Qui dit justice dans les transactions dit donc d'abord juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les scolastiques &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le juste prix jouait une r&#244;le important dans la scolastique, ainsi chez Thomas d'Aquin et ses successeurs . Analysant le march&#233; dans une perspective morale, il part du principe qu'on ne doit pas faire &#224; quelqu'un ce qu'on ne voudrait pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. Ce prix est le prix d'&#233;quilibre localement constat&#233; dans un endroit et &#224; un moment donn&#233;s, qui d&#233;pend notamment de l'offre et de la demande localement. Ce prix ne se r&#233;f&#232;re donc pas &#224; la nature du bien, mais &#224; la mesure dans laquelle il satisfait les besoins de l'homme ; il sera donc l&#233;gitimement mouvant et variable. Il ajoute que la transaction est invalide en cas de violence, de fraude ou d'ignorance - y compris cette violence qu'est l'intensit&#233; du besoin &lt;i&gt;(indigentia&lt;/i&gt;), notamment du c&#244;t&#233; de l'acheteur, car la libert&#233; est alt&#233;r&#233;e si le besoin est trop fort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi cette confrontation appel&#233;e march&#233; est-elle juste ? Personne n'est tenu de faire une transaction : si on ach&#232;te ou on vend, c'est qu'on y a convenance ; sauf &#224; frustrer ou voler les uns ou les autres, le prix doit donc &#234;tre optimal au vu de l'offre et avec la demande de l'ensemble des parties au march&#233;, compris de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale. La confrontation g&#233;n&#233;rale, dans un lieu donn&#233; et &#224; un moment donn&#233;, sous r&#233;serve qu'il s'agisse de personnes de bonne foi, cherchant la justice, sans manipulation, est en justice la meilleure r&#233;f&#233;rence collective. Les march&#233;s r&#233;els sont souvent &#233;loign&#233;s de ce sch&#233;ma ? Certes, mais cela ne retire pas sa valeur au principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le juste prix aujourd'hui&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que peut-on en dire aujourd'hui ? Le souci du juste prix a en grande partie disparu, soit qu'on se confie au march&#233; tel qu'il existe de fait, soit qu'on consid&#232;re que des adultes libres peuvent faire n'importe quelles transactions. Mais en terme de justice, on ne peut pas se contenter de dire que le prix r&#233;sulte du jeu du march&#233; ; il faut regarder comment ce march&#233; fonctionne . Comme je le notais dans La finance peut-elle &#234;tre au service de l'homme ? cela suppose un juste comportement des acteurs, qui, &#224; l'int&#233;rieur des r&#232;gles peuvent ou non &#8216;abuser'. D'o&#249; l'importance de valeurs comme la diligence, la loyaut&#233; et l'&#233;quit&#233; dans le respect des int&#233;r&#234;ts de tous et de l'int&#233;grit&#233; du march&#233;. Et l'id&#233;e que le bon fonctionnement du march&#233; est dans l'int&#233;r&#234;t de tous. La justice implique en outre que le produit vendu soit de bonne qualit&#233;, ou au moins, que les d&#233;fauts non visibles imm&#233;diatement soient signal&#233;s ; un produit &#224; obsolescence programm&#233;e est donc contraire &#224; la justice. S'agissant des march&#233;s imparfaits ou bilat&#233;raux, les m&#234;mes consid&#233;rations valent, mais impliquent une vigilance morale particuli&#232;re. L'absence de r&#233;f&#233;rence objective laisse en effet une marge &#224; la n&#233;gociation, en soi l&#233;gitime si on se contr&#244;le assez pour ne pas en abuser. Et donc notamment en se pla&#231;ant aussi du point de vue de la contrepartie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste le cas tr&#232;s fr&#233;quent aujourd'hui de la capacit&#233; de nombreuses firmes de fixer unilat&#233;ralement leurs prix, en dehors m&#234;me des monopoles. Une des d&#233;rives de la soci&#233;t&#233; de consommation est qu'il est de l'int&#233;r&#234;t de ces firmes de diff&#233;rencier leurs produits et de cr&#233;er des effets de marque, au fond artificiels. Sans parler de la propri&#233;t&#233; intellectuelle et ses abus. Les prix pratiqu&#233;s perdent alors leur justification. Les produits dits de luxe sont un exemple caract&#233;ristique. De m&#234;me celui des GAFAM, car ils sont devenus chacun dans son secteur l'&#233;quivalent d'un monopole naturel. Plus largement, en termes de sympt&#244;me, une forte croissance des in&#233;galit&#233;s de revenus d'une cat&#233;gorie ou d'un secteur &#233;conomique signale que quelque chose ne va pas. Il faut alors en examiner les causes, et notamment les causes &#233;conomiques : un disfonctionnement, qui rel&#232;ve de la justice commutative : monopole, exploitation abusive d'un d&#233;faut de march&#233; etc. On en a un exemple avec le gonflement des produits de la finance apr&#232;s la lib&#233;ralisation relative du secteur depuis 30-40 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre ordre d'id&#233;e, le niveau des prix peut varier consid&#233;rablement s'il est influenc&#233; par l'ouverture internationale, qui peut par exemple les casser et mettre les producteurs nationaux hors march&#233;. Ou, dans le cas du march&#233; du travail, par les migrations : la tol&#233;rance d'une immigration massive aboutit &#224; l&#233;ser toute une partie de la population, qui fait partie de la communaut&#233; nationale. Dans tous ces cas, c'est une d&#233;cision politique (ouverture ou contr&#244;le) qui conditionne le march&#233;. Or le juste prix doit s'inscrire dans la perspective du bien commun de la communaut&#233; consid&#233;r&#233;e, et celui-ci n'est pas compatible avec la ruine d'une partie de la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Extension du concept&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on peut et doit aller au-del&#224; du seul prix mon&#233;taire. Pour Mary Hirschfeld r&#233;fl&#233;chir au juste prix a l'avantage de nous d&#233;tourner de la maximalisation de notre r&#233;sultat mon&#233;taire, et de prendre conscience du service qui nous est rendu par les personnes concern&#233;es, et que nous pouvons leur rendre. C&#244;t&#233; acheteur, cela implique une r&#233;f&#233;rence au niveau de vie de celui qui a fabriqu&#233; le produit, afin qu'il puisse mener une vie d&#233;cente. Des prix peuvent &#234;tre tr&#232;s bas parce que ceux qui produisent sont sous-pay&#233;s : mati&#232;res premi&#232;res, agriculteurs, PME. Le souci du juste prix peut alors conduire &#224; ne pas acheter, ou &#224; payer plus (commerce &#233;quitable). Id&#233;alement, il faudrait donc se livrer &#224; une v&#233;ritable analyse des conditions d'&#233;tablissement du prix de ce qu'on ach&#232;te. Naturellement c'est hors de port&#233;e de la plupart ; mais c'est possible dans une certaine mesure dans la soci&#233;t&#233;. Soit sous forme associative, soit comme service payant. Comme on voit, la justice commutative dans les relations &#233;conomiques au sens de transaction s'&#233;tend au-del&#224; du prix : au juste traitement du partenaire. Cela inclut le fait de livrer les biens vendus de fa&#231;on loyale et transparente, et que ce soient des produits ou des services qui correspondent &#224; ce que l'acheteur peut raisonnablement attendre. On pourrait ajouter : sans tromperie verbale, comme c'est le cas de bien des publicit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus largement, la consid&#233;ration peut aussi conduire &#224; substituer &#224; la relation marchande, &#224; la transaction, un autre type de rapport, lorsqu'elle est inad&#233;quate &#224; son objet. Ce peut &#234;tre un don, un service rendu par une association, parfois une prestation publique. Mais on sort alors de la justice commutative (on &#233;voquera ci-apr&#232;s la question du travail domestique et de la famille).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De telles consid&#233;rations s'&#233;tendent &#224; un sujet familier en &#233;conomie, les externalit&#233;s : cela vise tout impact positif ou n&#233;gatif non pris en compte dans la comptabilit&#233;, par exemple toute action n&#233;gative sur l'environnement. Il y a collectivement un int&#233;r&#234;t majeur &#224; ce qu'elles soient r&#233;int&#233;gr&#233;es dans les comptes, c'est-&#224;-dire impactent les r&#233;sultats des entreprises et le prix pay&#233; par le consommateur. Car c'est le r&#244;le des prix en &#233;conomie : transmettre une information avec un impact concret et mat&#233;riel. Cela inclut notamment toute la dimension &#233;cologique, question consid&#233;rable qu'on ne peut traiter ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, le souci de la justice commutative est le souci de la pertinence de ce qu'on fait dans tout &#233;change ayant un caract&#232;re &#233;conomique : le fait qu'on rende pr&#233;cis&#233;ment &#224; l'autre ce qu'on lui doit, en regard de ce qu'il nous doit. Elle incombe &#224; chacun dans les transactions qu'il op&#232;re, et &#224; la soci&#233;t&#233; en ce qui concerne le bon fonctionnement des march&#233;s ; dans les cas o&#249; le march&#233; ne parvient pas &#224; un r&#233;sultat &#233;quitable, il faut alors le redresser ou y suppl&#233;er. La transaction d&#233;passe alors la seule perspective de l'int&#233;r&#234;t mon&#233;taire et refl&#232;te le fonctionnement m&#234;me de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice distributive&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans le second cas, la justice distributive, on consid&#232;re la relation de la personne &#224; la soci&#233;t&#233;. La question est alors ce qu'il est l&#233;gitime que chacun obtienne dans ce cadre. Cela va donc bien au-del&#224; de ce qu'on appelle aujourd'hui la redistribution. Ce d&#251; est d'autant plus grand que la partie consid&#233;r&#233;e, la personne, a un r&#244;le plus grand dans le tout, selon une r&#232;gle de proportionnalit&#233;, qui d&#233;pend, nous dit Thomas d'Aquin, de l'organisation de la soci&#233;t&#233;. On int&#232;gre alors une dimension sociale et politique plus large, qui peut aller jusqu'au prestige dont quelqu'un jouit dans la soci&#233;t&#233;. Mais pour ce qui est des aspects proprement &#233;conomiques, la question prend deux formes. Des flux : les revenus (r&#233;mun&#233;rations et prestations), et des stocks : les patrimoines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une question pr&#233;alable : la pauvret&#233; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au pr&#233;alable il faut mettre &#224; part la question de la pauvret&#233;. Elle est d'une grande importance pour appr&#233;cier comment la soci&#233;t&#233; traite ses membres. Mais c'est en m&#234;me temps une question sp&#233;cifique. La justice consiste ici &#224; faire en sorte que chaque personne re&#231;oive au minimum ce que toute personne humaine doit recevoir de ce seul fait. En soi donc, la pauvret&#233; est l'indice d'une forme d'injustice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est l&#224; une question distincte de celle des in&#233;galit&#233;s. Dans bien des cas, des m&#233;canismes &#233;conomiques peuvent &#234;tre en cause et leur r&#233;vision peut apporter une r&#233;ponse ; c'est le meilleur moyen de rem&#233;dier &#224; la pauvret&#233;, car ce faisant on donne &#224; la personne la possibilit&#233; de contribuer &#224; son tour. Mais il est aussi possible que des personnes soient r&#233;ellement dans l'impossibilit&#233; d'apporter une contribution &#233;conomiquement suffisante pour justifier une contrepartie &#224; ce titre. Et bien entendu la soci&#233;t&#233; ne doit pas s'en d&#233;sint&#233;resser. Mais ce sera alors par des moyens sortant de la r&#233;flexion &#233;conomique ; m&#234;me si elle peut y avoir sa part, notamment par le don, ou &#224; d&#233;faut par des prestations publiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les revenus&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quelle justice dans les r&#233;mun&#233;rations ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;mun&#233;rations des personnes, dans une soci&#233;t&#233; d&#233;centralis&#233;e, sont d'abord la r&#233;sultante de l'interaction des agents sur un march&#233;. La justice commutative ne s'oppose pas &#224; l'in&#233;galit&#233; des revenus s'ils sont justement acquis, et consid&#233;rera m&#234;me injuste une redistribution fiscale excessive. On objectera que bien des hauts revenus sont le fruit d'un rapport de force ou de circonstances ; c'est vrai (mais pas toujours) ; mais si on remet en cause pour ce motif un revenu &#233;lev&#233;, ce sera parce qu'il n'est pas m&#233;rit&#233;, pas pour des motifs &#233;galitaires. En justice distributive, on cherche &#224; faire autant que possible en sorte que chacun re&#231;oive de la soci&#233;t&#233; ce qu'on estime juste qu'il re&#231;oive (sans cr&#233;er par ailleurs par son intervention un mal plus grand que le bien qu'on veut obtenir) : cela d&#233;pend donc ce qu'il fait pour la soci&#233;t&#233;. L'&#233;galitarisme pur n'est alors pas justifi&#233;, car les r&#244;les et apports des uns et des autres sont diff&#233;rents. Cela donne donc un angle de regard diff&#233;rent mais compl&#233;mentaire de celui de la justice commutative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les patrons par exemple ont une responsabilit&#233; importante et utile ; d&#232;s lors, en justice distributive, il est normal que leur r&#233;mun&#233;ration soit &#233;lev&#233;e. Cela dit, tr&#232;s souvent dans la pratique la prestation ne justifie pas le revenu en question ; ces r&#233;mun&#233;rations parfois tr&#232;s &#233;lev&#233;es sont injustifi&#233;es &#8211; m&#234;me si le march&#233; de ces dirigeants fonctionne et a conduit &#224; de tels niveaux. Il faut en effet pour cela que ce dirigeant ait apport&#233; une valeur ajout&#233;e exceptionnelle &#224; l'entreprise ou &#224; la soci&#233;t&#233;. Dans le contraire, une r&#233;action r&#233;solue s'impose, de la part des actionnaires et des pouvoirs publics. Il faut en particulier d&#233;connecter ces r&#233;mun&#233;rations de crit&#232;res de court terme, et privil&#233;gier les prestations &#224; long terme, consid&#233;r&#233;es selon une vari&#233;t&#233; de crit&#232;res. En outre, on doit pouvoir en r&#233;cup&#233;rer tout ou partie, si on constate ult&#233;rieurement que des erreurs d'appr&#233;ciation ont &#233;t&#233; commises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre exemple, soulign&#233; par S. Zamagni , est celui des limites du processus d'agr&#233;gation des d&#233;cisions individuelles sur un march&#233;. Prenons le cas d'un chanteur ou d'un footballeur qui gagne &#233;norm&#233;ment d'argent. L'achat individuel de places peut &#234;tre justifi&#233; en justice commutative ; mais il ne signifie pas approbation du niveau de revenu du chanteur. En justice distributive, on peut alors consid&#233;rer qu'il y a exc&#232;s, voir exemple pervers pour la soci&#233;t&#233;. Soit pour exiger un geste g&#233;n&#233;reux de l'int&#233;ress&#233;. Soit pour le taxer si c'est r&#233;ellement aberrant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sens inverse, on prendra le cas de magistrats ou de militaires, souvent mal pay&#233;s. En justice commutative, on pourrait peut-&#234;tre tol&#233;rer que ces fonctionnaires aient un niveau de salaire modeste, si on parvient &#224; les recruter &#224; ce tarif. Mais en justice distributive, l'importance de leurs responsabilit&#233;s et la gravit&#233; de leur t&#226;che imposent une r&#233;mun&#233;ration exprimant la reconnaissance de ce r&#244;le par la soci&#233;t&#233;. Et donc mieux plac&#233;e dans l'&#233;chelle des revenus. De m&#234;me pour les enseignants &#8211; moyennant r&#233;forme en profondeur du syst&#232;me &#233;ducatif. Mais on pourra citer aussi ici des acteurs comme les soignants ou m&#234;me les &#233;boueurs, dont la crise sanitaire a fait percevoir l'importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut enfin citer la question majeure de la reconnaissance du travail accompli au sein des familles, qui est pour l'essentiel gratuit, et vital pour la soci&#233;t&#233;, notamment pour l'&#233;ducation des enfants. La justice distributive impose ici qu'une aide substantielle leur soit apport&#233;e, m&#234;me si cet aide ne sera jamais &#224; la hauteur du service ainsi rendu.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je renvoie ici &#224; plusieurs de mes articles et surtout au livre de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La question des in&#233;galit&#233;s, la justice sociale et de la redistribution &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on sait, la question de ce qu'on appelle les in&#233;galit&#233;s fait l'objet de d&#233;bats anim&#233;s dans la soci&#233;t&#233;. Une in&#233;galit&#233; mat&#233;rielle trop forte a plusieurs d&#233;fauts graves, comme on l'a vu, outre le fait &#233;ventuel de mal utiliser les ressources : elle donne un r&#244;le excessif &#224; l'argent ; elle accro&#238;t l'influence des riches dans la soci&#233;t&#233; ; elle accro&#238;t la s&#233;gr&#233;gation spatiale entre riches et pauvres et r&#233;duit la solidarit&#233;. Mais dans nos soci&#233;t&#233;s, ce probl&#232;me est rarement per&#231;u sous l'angle de la v&#233;ritable justice, qu'on vient d'&#233;voquer, car on aplatit l'id&#233;e de justice sur l'&#233;galitarisme. Comme on &#233;vite de toucher &#224; la logique &#233;conomique, on traite en g&#233;n&#233;ral la question dans une perspective qu'on peut appeler social-d&#233;mocrate : pour sch&#233;matiser, on distingue la vie &#233;conomique et la redistribution &#233;tatique, laquelle intervient ensuite par l'imp&#244;t - si elle ne perturbe pas la premi&#232;re. Cela revient &#224; consid&#233;rer la justice comme une correction dans un sens &#233;galitaire du jeu spontan&#233; de la soci&#233;t&#233; ; elle n'est alors pas fond&#233;e sur le r&#244;le de chacun, mais sur la recherche de l'&#233;galit&#233;. Plus on redistribuera, mieux ce sera, sauf &#224; obtenir des r&#233;sultats &#233;conomiques contreproductifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si les &#233;changes ont &#233;t&#233; raisonnablement &#233;quitables et libres, et si le jeu des r&#233;mun&#233;rations est jug&#233; refl&#233;ter le r&#244;le r&#233;el de chacun, ce que quelqu'un a gagn&#233; a &#233;t&#233; gagn&#233;. Une in&#233;galit&#233; ne justifie pas &#224; elle seule la redistribution, qu'il faudrait motiver par un dol ; car il n'est pas juste non plus que des gens soient priv&#233;s de ressources qu'ils ont acquises par leur activit&#233;, et &#224; laquelle ils ont droit. En outre, il n'est pas bon qu'un revenu soit d&#233;coupl&#233; de toute contribution de celui qui le re&#231;oit ; c'est m&#234;me injuste, sauf motif particulier (incapacit&#233; de la personne). Dit autrement, en justice le premier pas est de consid&#233;rer les revenus bruts ; si on les accepte comme justes dans leur principe, il n'y a sous cet angle pas de raison de redistribuer massivement ; sauf en termes de justice distributive comme on l'a vu. La redistribution comprise comme mesure balai introduit une contradiction dans le fonctionnement de la soci&#233;t&#233; : on vous laisse gagner ce que vous pouvez, mais on le confisque ensuite en bonne partie. Sur le plan &#233;conomique en outre, s'il s'agit d'am&#233;liorer la situation mat&#233;rielle des personnes, la question n'est pas d'abord d'enlever aux uns pour le donner aux autres, mais de faire en sorte, si c'est justifi&#233;, que ces derniers aient plus. Ce peut &#234;tre par la croissance &#233;conomique et la cr&#233;ation d'emplois, mais aussi &#233;ventuellement par la r&#233;organisation de l'&#233;conomie, pour favoriser certaines activit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout autre est la question fiscale de la juste r&#233;partition des charges au sein de la soci&#233;t&#233;. Elle conduit naturellement &#224; demander plus &#224; ceux qui ont plus de moyens et b&#233;n&#233;ficient plus du jeu social, notamment du fait que s'ils ont fait fortune, la soci&#233;t&#233; y est pour beaucoup aussi. D'o&#249; un imp&#244;t d'abord simplement proportionnel , et ensuite plus que proportionnel dans certaines limites (bar&#232;me de l'imp&#244;t sur le revenu). Par-l&#224;, on r&#233;duit de fait les fameuses in&#233;galit&#233;s, mais c'est un r&#233;sultat indirect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive donc, sauf &#224; agir sur les revenus bruts si effectivement ils sont injustes, un objectif purement &#233;galitaire obtenu par une fiscalit&#233; lourde va contre les exigences non seulement de la justice commutative, mais aussi de la justice distributive, la soci&#233;t&#233; reposant sur des r&#244;les et des responsabilit&#233;s diff&#233;rents. En revanche une redistribution &#171; raisonnable &#187;, c'est-&#224;-dire coh&#233;rente avec la libert&#233; des personnes et le bon fonctionnement de la soci&#233;t&#233;, est bienvenue, en termes de justice distributive, dans la mesure o&#249; elle donne &#224; chacun des moyens l'aidant &#224; mieux participer &#224; la communaut&#233; en tant que personne, par les prestations qu'il re&#231;oit, financ&#233;es par des contributions &#224; la mesure des moyens de chacun. M&#234;me si comme on le verra cela ne suffit pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les patrimoines&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Patrimoines et propri&#233;t&#233; priv&#233;e&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas des in&#233;galit&#233;s de patrimoine est diff&#233;rent. D'un c&#244;t&#233;, certains peuvent accumuler des fortunes &#233;normes, qui par leur taille fa&#231;onnent l'image et le fonctionnement de la soci&#233;t&#233;. D'un autre c&#244;t&#233;, les in&#233;galit&#233;s sont en partie h&#233;rit&#233;es : ce n'est alors pas l'int&#233;ress&#233; qui a fourni le service payant qui, une fois &#233;pargn&#233;, s'est accumul&#233; en patrimoine. M&#234;me donc quand ces fortunes sont acquises l&#233;gitimement, on peut s'interroger sur les effets cumulatifs que cela peut entra&#238;ner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une question majeure pr&#233;alable est cependant celle de la propri&#233;t&#233; des biens et des actifs &#233;conomiques. Sauf &#224; les faire confisquer pour l'essentiel par l'Etat, ils sont propri&#233;t&#233; de quelqu'un. Mais alors la tendance &#224; une tr&#232;s forte in&#233;galit&#233; est in&#233;vitable, m&#234;me si on peut vouloir la corriger. Les fondateurs des GAFAM (Google Amazon Facebook Apple Microsoft) n'ont par exemple rien vol&#233; &#224; qui que ce soit - hors comportements non-concurrentiels. Quand Oxfam explique que 65 milliardaires poss&#232;dent autant qu'un milliard de personnes, cela n'a pas de sens direct : certes, ce milliard de personnes ne poss&#232;de rien ; mais les Gates, Bezos ou autres ne leur ont rien pris ; ils ont cr&#233;&#233; des entreprises qui se sont appr&#233;ci&#233;es &#233;norm&#233;ment. Cette situation pose un gros probl&#232;me en termes de pouvoir, et ils ont du fait de leur fortune des devoirs immenses. Mais comme tel ce n'est pas &#224; proprement parler injuste. De fa&#231;on plus fondamentale, une soci&#233;t&#233; libre ou d&#233;centralis&#233;e est une soci&#233;t&#233; o&#249; la propri&#233;t&#233; n'est pas pour l'essentiel entre des mains uniques, y compris celles de l'Etat. Les actifs sont n&#233;cessairement d&#233;tenus par quelqu'un, et hors institutions publiques, c'est par des personnes, directement ou non. Il y a donc l&#233;gitimement une fonction de d&#233;tention priv&#233;e d'actifs, si possible g&#233;r&#233;s dans le sens du bien commun. Et cela peut concerner des biens tr&#232;s importants. Inversement, l'alternative &#224; l'in&#233;galit&#233; risque d'&#234;tre l'&#233;tatisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre question est celle de l'h&#233;ritage. Mais dans un cadre de libert&#233; et d'autonomie, un propri&#233;taire transmet normalement ses biens librement, y compris &#224; des h&#233;ritiers. Ce faisant, il ne contrevient ni &#224; la justice commutative, ni &#224; la distributive. Il est l&#233;gitime que quelqu'un veuille l&#233;guer sa propri&#233;t&#233;, sinon le terme de propri&#233;t&#233; a peu de sens : avoir un bien veut dire pouvoir en disposer. En outre, ces fortunes ont en partie importante une dimension familiale. Une des raisons de leur constitution est de permettre aux g&#233;n&#233;rations futures de disposer de moyens qui leur permette d'agir &#224; leur tour, dans le sens du bien commun &#8211; sachant que cela suppose qu'on les ait &#233;duqu&#233;s pour cela. Et on ne voit pas le progr&#232;s collectif qui r&#233;sulterait de la disparition syst&#233;matique de fortunes priv&#233;es au profit du seul Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Peut-on envisager le nivellement de ces in&#233;galit&#233;s ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut objecter que cela d&#233;bouche sur des in&#233;galit&#233;s consid&#233;rables, avec un effet d&#233;l&#233;t&#232;re sur la communaut&#233;, rongeant le lien social ; ou surtout s'il y a mauvais usage de cette fortune. D'o&#249; le d&#233;sir de beaucoup de niveler ces diff&#233;rences et surtout leur accumulation, par une forme ou une autre de redistribution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, quand on regarde les faits en perspective historique, la question appara&#238;t intraitable. Un panorama historique fouill&#233; a &#233;t&#233; dress&#233; par Walter Scheidel . Il montre qu'au cours de l'histoire les in&#233;galit&#233;s n'ont &#233;t&#233; r&#233;duites de fa&#231;on r&#233;elle et forte qu'&#224; l'occasion de violences consid&#233;rables et exceptionnelles, dans quatre familles : les guerres totales du XXe si&#232;cle ; les r&#233;volutions radicales (notamment communistes) ; un effondrement d'Etat (chute de l'Empire romain) ; et enfin des pand&#233;mies (peste noire). Et encore, dit-il, leurs effets finissent toujours par s'&#233;roder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai qu'apr&#232;s la r&#233;duction consid&#233;rable des in&#233;galit&#233;s apr&#232;s les guerres mondiales, la tendance est &#224; nouveau &#224; leur remont&#233;e, surtout dans les pays anglosaxons ; m&#234;me si d'autres, comme les Scandinaves ou la France, ont sensiblement att&#233;nu&#233; le ph&#233;nom&#232;ne. L'&#233;volution risque d'accentuer ces tendances, avec la mont&#233;e des pays &#233;mergents et le d&#233;veloppement des nouvelles technologies. La premi&#232;re question que cela pose est fiscale : savoir si ces fortunes contribuent &#224; due proportion aux charges communes. On l'a dit, l'imp&#244;t conduit &#224; contenir en partie ces in&#233;galit&#233;s, mais par d&#233;finition il ne les fait pas dispara&#238;tre. Mais vouloir redistribuer bien au-del&#224; de cela revient &#224; entreprendre une transformation en profondeur de la r&#233;alit&#233; sociale, qui comme on l'a dit n'est r&#233;alisable que par des r&#233;volutions aux effets d&#233;sastreux ou des chocs d'une violence comparable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela n'aurait de sens que si cela permettait de d&#233;boucher sur une soci&#233;t&#233; fonctionnant manifestement mieux. Mais si c'est simplement passer sur la dur&#233;e d'une soci&#233;t&#233; in&#233;galitaire &#224; une autre, l'int&#233;r&#234;t est mince. Et si cela d&#233;bouche sur une soci&#233;t&#233; fortement &#233;tatis&#233;e, cela revient au fond &#224; niveler par le bas, en r&#233;duisant la libert&#233;, et par l&#224; la justice rendue &#224; la personne. Dans la pratique, l'extraordinaire &#233;nergie politique qu'exige un tel bouleversement n'est normalement pas disponible, les avantages &#233;ventuels &#233;tant en outre douteux pour la grande majorit&#233; en regard de l'incertitude et des risques associ&#233;s. L&#224; n'est donc pas la v&#233;ritable justice. Il n'est pas d&#251; &#224; chacun de vivre dans une soci&#233;t&#233; &#233;galitaire ; mais dans une soci&#233;t&#233; qui lui donne son d&#251;, ce qui correspond &#224; son r&#244;le et &#224; son apport. L'&#233;galitarisme ne le permet pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc sous un autre angle qu'il faut envisager la justification d'une &#233;ventuelle intervention : savoir si ces fortunes sont raisonnablement utilis&#233;es dans le sens du bien commun, ce qui pose la question du pouvoir qu'elles conf&#232;rent et de son usage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;In&#233;galit&#233;s et pouvoir&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette probl&#233;matique est beaucoup plus significative. La question de ce que les gens fortun&#233;s apportent &#224; la soci&#233;t&#233; est essentielle, car en justice s'ils ont beaucoup re&#231;u, ils doivent aussi beaucoup apporter. La question se pose &#233;galement en termes de pouvoir sur la soci&#233;t&#233; ; c'est en un sens la question des &#233;lites, dans sa dimension &#233;conomique. Outre le niveau politique, cela vise leur culture : leur syst&#232;me de valeurs et leur action effective. J'ai &#233;voqu&#233; le sujet plus en d&#233;tails dans d'autres livres . Historiquement, &#224; c&#244;t&#233; des pouvoirs publics et de l'Eglise, les gens fortun&#233;s ont jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif dans le d&#233;veloppement de la civilisation. Mais ils avaient &#224; l'&#233;poque une forme de devoir social, sinon de vanit&#233; bien orient&#233;e, quels que soient par ailleurs les d&#233;fauts de ces soci&#233;t&#233;s. Or il n'en est plus de m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre &#233;poque fait en effet appara&#238;tre un risque bien plus important qu'il y a 30 ans : l'&#233;mergence de fortunes consid&#233;rables donnant un pouvoir sans pr&#233;c&#233;dent. D'o&#249; une classe surpuissante et privil&#233;gi&#233;e de multimilliardaires, issues des nouvelles entreprises apr&#232;s la vague internet, de la rente mini&#232;re et p&#233;troli&#232;re, ou d'autres sources, ainsi de sp&#233;culateurs comme Soros. Une telle &#233;mergence n'est historiquement pas fr&#233;quente &#224; un tel niveau, m&#234;me dans le monde capitaliste. Elle est porteuse d'effets consid&#233;rables. Car ces personnes disposent de moyens leur permettant d'orienter la soci&#233;t&#233; dans un sens ou un autre, par leurs investissements, leurs dons, ou leur activit&#233; (Facebook, Twitter etc.). Certes, on l'a dit, il est en soi bon que des riches investissent et donnent. Mais ici les sommes sont exceptionnelles, et surtout les orientations de leurs d&#233;tenteurs sont domin&#233;es par l'id&#233;ologie de l'&#233;poque, qui n'est pas toujours bonne. Ce danger collectif est consid&#233;rablement sous-estim&#233;. Il peut impliquer une action r&#233;solue des pouvoirs publics soit pour r&#233;guler ce pouvoir, soit pour inciter ces gens dans le sens du bien. Soit dans le cas extr&#234;me pour r&#233;duire directement ce pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, comme on le voit, , la justice distributive va bien au-del&#224; d'une compl&#233;ment &#224; la justice commutative. Mais c'est une question plus complexe, sans formule simple ou solution g&#233;n&#233;rale. Elle implique un jugement de situation. Au fond, ce qui est en jeu est l'image que l'on se fait de la soci&#233;t&#233; concern&#233;e, comme saint Thomas l'avait bien not&#233; : ce qu'elle r&#233;compense ou valorise, et ce qu'elle sanctionne.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice g&#233;n&#233;rale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces consid&#233;rations nous conduisent &#224; &#233;largir la perspective au-del&#224; des aspects surtout quantitatifs que nous venons d'&#233;voquer ; c'est la question du rapport des personnes &#224; la soci&#233;t&#233; : quelle est leur place, qu'est-ce qu'elles donnent et re&#231;oivent, et quel sens cela prend pour elles. Une soci&#233;t&#233; juste sera id&#233;alement une soci&#233;t&#233; organis&#233;e pour que chacun puisse agir avec justice en vue du bien commun, lequel permet le bien de chacun et en m&#234;me temps d&#233;pend de la juste action de chacun, et o&#249; chacun trouve raisonnablement moyen de s'&#233;panouir. C'est ce qu'on peut appeler justice g&#233;n&#233;rale. Cela conduit &#233;videmment &#224; d&#233;passer la seule perspective &#233;conomique. Mais celle-ci en est une composante essentielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La recherche de dispositifs&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut d'abord explorer comment assurer cette justice g&#233;n&#233;rale par des dispositifs. Le premier est le plus familier &#224; tous consiste &#224; viser l'&#233;galit&#233; des chances, afin que seul le m&#233;rite personnel soit cause de l'&#233;tat o&#249; chacun se trouve. Mais on peut aussi chercher directement &#224; favoriser la position de chacun par des mesures sur la propri&#233;t&#233; ou sur le travail. Comme on va le voir, ce peuvent &#234;tre des contributions utiles, mais elles restent partielles, car elles ne touchent pas au c&#339;ur de la pr&#233;occupation qui est &#224; la base de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'&#233;galit&#233; des chances et ses limites &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re id&#233;e r&#233;pandue est la suivante : ce qui est juste, c'est que chacun ait eu au d&#233;part des chances &#233;gales ; dans ce cas le r&#233;sultat diff&#233;renci&#233; refl&#233;tera les m&#233;rites de chacun. En r&#233;alit&#233;, bien que souvent utile, ce n'est pas un solution g&#233;n&#233;rale .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224;, comme le notait Hayek lui-m&#234;me, le march&#233; m&#234;me fonctionnant bien n'a rien &#224; voir avec la r&#233;mun&#233;ration du m&#233;rite : son verdict r&#233;sulte du fait qu'on se trouve mieux plac&#233; pour satisfaire les pr&#233;f&#233;rences collectives &#8211; et bien souvent la chance, le hasard ou le rapport de forces sont le facteur d&#233;cisif. Gagner dans cette course peut avoir un sens en justice commutative, mais on est loin du sch&#233;ma o&#249; ce sont les m&#233;rites intrins&#232;ques qui sont r&#233;compens&#233;s. Inversement, il y a un risque &#233;lev&#233; que se constitue une sous-classe permanente de d&#233;favoris&#233;s, peu dou&#233; ou peu dot&#233;s pour la course de vitesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela s'ajoutent les in&#233;galit&#233;s r&#233;sultant de l'&#233;ducation, donc des familles. On note &#224; ce sujet des diff&#233;rences croissantes, car bien plus qu'autrefois les familles d'en-haut s'occupent plus de leurs enfants et y investissent plus que les autres. Celui qui r&#233;ussit mieux gr&#226;ce &#224; cela n'a pas de m&#233;rite particulier de ce fait. Mais, contrairement &#224; l'id&#233;ologie dominante, en soi il n'est pas mauvais que ces savoirs et cette &#233;ducation soient ainsi transmis au sein des familles ; c'est m&#234;me excellent et socialement b&#233;n&#233;fique. Rompre la transmission serait en r&#233;alit&#233; un appauvrissement collectif. Il faut donc bien s&#251;r aider les moins avantag&#233;s, activement, pour leur permettre de participer au mieux, mais pas d&#233;truire la transmission et l'&#233;ducation l&#224; o&#249; elle existe. Et l'&#233;galit&#233; des chances n'est pas une r&#233;ponse, m&#234;me s'il est l&#233;gitime de la rechercher. Car quels que soient les termes de la comp&#233;tition, les mieux dot&#233;s socialement s'organiseront pour la gagner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce cadre qu'il faut &#233;voquer les m&#233;canismes de quota mis en place en faveur d'une cat&#233;gorie ou d'une autre, jug&#233;e d&#233;favoris&#233;e : quota de femmes, quota raciaux etc. Cette approche a tous les d&#233;fauts de la recherche de l'&#233;galit&#233; des chances, mais elle occasionne en outre, ce qui est per&#231;u in&#233;vitablement comme une injustice par ceux que cela d&#233;savantage, tout en faisant peser un soup&#231;on d'ill&#233;gitimit&#233; pour ceux qu'elle promeut. Sauf cas exceptionnel, pour casser des tendances r&#233;ellement constat&#233;es, et provisoirement, c'est donc une approche &#224; &#233;carter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On l'a dit, il faut viser si possible la possibilit&#233; de d&#233;veloppement, d'autonomie et de responsabilit&#233; de tous pendant la vie active. Et pour cela, il n'est ni n&#233;cessaire ni suffisant que les gens aient eu des chances &#233;gales au d&#233;part, m&#234;me cela peut y contribuer, car la recherche de cet effet peut aussi nuire. Notamment, comme disait R&#246;pke , m&#234;me si elle fonctionnait parfaitement, une telle comp&#233;tition ne ferait que nourrir encore plus le ressentiment : ceux qui se trouveraient en bas y seraient parce qu'ils auraient &#233;chou&#233; dans la course, et la faute reposerait enti&#232;rement sur eux, de fa&#231;on en r&#233;alit&#233; souvent injuste. Dans les r&#233;gimes ant&#233;rieurs, le pauvre pouvait garder sa dignit&#233;, car rien ne prouvait qu'il &#233;tait inf&#233;rieur. En outre, cela &#233;limine la question de ce que doivent les gagnants envers les autres : ils peuvent consid&#233;rer qu'ils ont pleinement m&#233;rit&#233; ce qu'ils ont et ne doivent rien &#224; personne. On l'a vu, le fait qu'on soit parvenu &#224; telle ou telle position peut &#234;tre d&#251; &#224; de multiples causes, r&#233;sultant du fonctionnement de la soci&#233;t&#233;. D&#232;s lors, m&#234;me si le r&#233;sultat obtenu est conforme &#224; la justice commutative et distributive, il ne faut pas voir la soci&#233;t&#233; comme un concours o&#249; un vainqueur gagne et d'autres perdent. Ce qui importe en effet est que chacun y trouve un moyen ou une autre de s'&#233;panouir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour cela, nous dit Sandel, ce qui nous manque est le sens de la communaut&#233;. Celui qui se retrouve avec un r&#233;sultat mat&#233;riellement plus avantageux le doit aussi en partie &#224; la soci&#233;t&#233;, et la justice implique qu'il contribue au bien commun en proportion, et pas seulement fiscalement ; ce qui est en outre essentiel pour donner un sens &#224; sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Participation et propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un deuxi&#232;me angle d'action envisageable est d'agir sur la structure m&#234;me de la propri&#233;t&#233;. Si en effet on veut donner &#224; chacun les moyens de son &#233;panouissement, un acc&#232;s &#224; celle-ci est n&#233;cessaire, ce qui conduit &#224; travailler &#224; la diffusion de la propri&#233;t&#233;. C'est la piste ouverte par le &#8216;distributisme' anglais de H. Belloc et G. K. Chesterton , d'inspiration catholique, recommandant comme alternative au socialisme et au capitalisme la diffusion la plus large possible de la propri&#233;t&#233; des moyens de production &#8211; m&#234;me si leurs id&#233;es ne sont pas toujours tr&#232;s pr&#233;cises. Cela consiste par exemple &#224; favoriser la paysannerie, l'artisanat ou le petit commerce, la petite entreprise et la propri&#233;t&#233; directe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces id&#233;es sont sympathiques et utiles. Mais cela ne r&#233;soudrait que partiellement la question des entreprises un peu grandes. Comme on se voit mal les morceler syst&#233;matiquement, la seule voie possible alors est la d&#233;tention plus diffuse d'actions, notamment dans le personnel. C'est bien en soi. Mais une telle propri&#233;t&#233; est in&#233;vitablement trop divis&#233;e pour assurer un vrai contr&#244;le personnel de ces moyens de production, comme le voudraient les distributistes. Cette voie ne peut donc &#234;tre qu'une voie partielle ; m&#234;me si elle est appr&#233;ciable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Participation de tous, progr&#232;s technique et emploi&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, dans une large mesure, dans nos soci&#233;t&#233;s, participer &#224; la soci&#233;t&#233; signifie avoir un emploi. Ce r&#244;le crucial de l'emploi est dans l'ensemble reconnu dans nos soci&#233;t&#233;s ; on n'insistera donc pas ici sur cette vaste question. Mais ce qui est certain est que la justice l'exige ; et cela peut conduire &#224; utiliser des moyens sortant du cadre &#233;conomique habituel. On peut avoir par exemple &#224; favoriser l'emploi volontariste de personnes qui seraient difficilement recrut&#233;es sinon (handicap&#233;s par exemple). Mais naturellement le souci de l'emploi n'atteint v&#233;ritablement son but que si cela cr&#233;e de vrais emplois, qui donnent une vraie dignit&#233; &#224; ceux qui les occupent. De son c&#244;t&#233;, l'approche en termes de capacit&#233;s (Amartya Sen) vise aussi &#224; donner une r&#233;ponse, de fa&#231;on &#233;videmment bienvenue : on cherche &#224; augmenter les capacit&#233;s de tous de fa&#231;on &#224; pratiquer au mieux &#224; la vie commune. Mais elle ne suffit pas, car d'une part il reste en sous-jacent dans son mod&#232;le une forme de comp&#233;tition m&#233;ritocratique, et d'autre part cela ne cr&#233;e pas n&#233;cessairement les emplois voulus. Quoi qu'il en soit, des emplois abondants, dignes et convenablement r&#233;mun&#233;r&#233;s font beaucoup plus pour la justice (justice g&#233;n&#233;rale) que la redistribution fiscale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, l'emploi salari&#233; classique lui-m&#234;me ne suffit pas : beaucoup de personnes trouveront un sens &#224; leur vie dans d'autres formes d'expression, notamment associative, ou dans le cadre de solidarit&#233;s comme la famille ; le tout supposant une soci&#233;t&#233; moins obs&#233;d&#233;e par la seule activit&#233; &#233;conomique au sens &#233;troit. Et donc un r&#244;le bien plus important de la solidarit&#233; et du don. Dans les soci&#233;t&#233;s ant&#233;rieures, malgr&#233; toutes leurs limites, l'id&#233;e de communaut&#233; &#233;tait centrale ; la situation normale &#233;tait l'insertion, le travail de chacun &#233;tait attendu, mais ne se reliait pas &#224; ce que nous appelons un emploi. Il serait &#224; l'&#233;vidence souhaitable que se reconstituent au moins de fa&#231;on partielle ces solidarit&#233;s, sous une forme adapt&#233;e &#224; notre temps. Mais cette question d&#233;passe l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La participation &#224; la vie commune : un changement du regard&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mener une vie qui soit bonne&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, la question centrale en justice g&#233;n&#233;rale est bien : comment assurer mieux la participation de tous &#224; la communaut&#233; et &#224; ses bienfaits, pour pouvoir donner et recevoir ? Un certain recul est ici n&#233;cessaire. Mary Hirschfeld nous rappelle ici que si on se limite &#224; la seule dimension mon&#233;taire, on laisse entendre que le niveau mat&#233;riel seul importe. Or les biens mat&#233;riels sont instrumentaux : ils servent &#224; autre chose qu'&#224; eux-m&#234;mes, et notamment &#224; mener une vie bonne ; et la vie bonne suppose la vie dans la communaut&#233;. Le niveau de vie ne peut y suppl&#233;er. Et on ne r&#233;glera pas cette question uniquement en ponctionnant plus encore les plus riches &#8211; m&#234;me si la question se pose aussi sous cet angle. En outre, ce faisant on ne redonne pas leur dignit&#233; aux professions jug&#233;es plus humbles que d'autres (&#233;boueurs par exemple).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La question doit donc &#234;tre &#233;largie. Car au fond, si la question v&#233;ritable est la juste participation de tous &#224; la vie commune, cela inclut de fa&#231;on essentielle la juste reconnaissance de ce r&#244;le, ce qu'on donne comme ce qu'on re&#231;oit ; et c'est ensuite et plus encore celle de la qualit&#233; de cette vie commune, et les perspective d'am&#233;lioration et de r&#233;alisation que chacun y rencontre. Le bien commun est le bien de tous, obtenu en commun, et n&#233;cessaire au plein d&#233;veloppement de chacun. L'oppos&#233; en est l'exclusion, qui ne se limite pas aux plus pauvres. A notre &#233;poque, on est tent&#233; d'exprimer cela dans le langage des droits de l'homme ; mais ce n'est pas d'abord une revendication de droits : c'est la recherche de la participation optimale de tous &#224; la communaut&#233;, dans le cadre de ce bien commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En un sens, on pourrait dire que l'injustice est ce qui prive la personne du bienfait qu'il pourrait retirer de la soci&#233;t&#233; humaine et lui apporter. Et ce qui contribue &#224; la participation ne se limite pas &#224; l'activit&#233; &#233;conomique, mais est aussi d'ordre social et personnel. Cela vise aussi toute personne participant &#224; la soci&#233;t&#233; : l'&#233;boueur ou la femme de message exerce un m&#233;tier digne et estimable, profond&#233;ment utile. Il faut donc lui reconna&#238;tre cette dignit&#233;, tout autant que la personne concern&#233;e doit participer avec la pleine conscience de ce qu'elle apporte. Inversement, l'in&#233;galit&#233; &#233;conomique peut &#234;tre bienvenue, voire n&#233;cessaire, si elle d&#233;veloppe le bien commun, et par l&#224; une forme enrichie de participation. Les gens acceptent la richesse des autres si elle r&#233;sulte d'une vraie cr&#233;ation et apporte quelque chose &#224; la soci&#233;t&#233;. Mais &#233;videmment pas si le gagnant rafle tout, et ne se reconna&#238;t aucun devoir sp&#233;cifique d&#233;coulant de cette position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Apporter &#224; son niveau ce qu'on doit &#224; la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui nous conduit en d&#233;finitive &#224; rappeler une dimension tout &#224; fait essentielle de la justice g&#233;n&#233;rale, &#233;voqu&#233;e ici ou l&#224; : ce que les personnes apportent &#224; la soci&#233;t&#233;, et pas seulement ce qu'elles re&#231;oivent. On l'a vu : une &#233;conomie juste suppose d'abord des personnes recherchant la justice, et attach&#233;es au bien commun. Et donc agissant en ce sens. Cela vise plus particuli&#232;rement les d&#233;tenteurs de moyens importants, les propri&#233;taires, les entrepreneurs, les dirigeants d'entreprise ; et c'est aussi ce qui inspire la r&#233;flexion sur l'investissement &#233;thique . Mais en r&#233;alit&#233; cela nous touche tous ; cela concerne le regard chacun sur la vie &#233;conomique et sur la soci&#233;t&#233;. La vie &#233;conomique est comme le march&#233; : le r&#233;sultat en d&#233;pend dans une large mesure des priorit&#233;s de ses membres, et de leur comportement au sens large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, cette action suppose aussi en retour une forme ou une autre de soutien public, au moins juridique ou fiscal. Ainsi, si on veut que les entreprises privil&#233;gient le long terme et des orientations &#233;thiques, cela suppose que la loi favorise la d&#233;tention longue des actions et le maintien de certaines orientations une fois prises par les entreprises. Il en est de m&#234;me pour la gratuit&#233; et le don, instrument majeur pour les personnes pour assurer &#224; leur niveau leur part de souci du bien commun.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, en conclusion, poser la question de la participation de tous &#224; la soci&#233;t&#233; conduit d'abord &#224; changer notre regard en profondeur. Non que la lutte contre les in&#233;galit&#233;s excessives ou pour une plus grande &#233;galit&#233; des chances, n'ait pas son sens ; mais ce n'est pas la r&#233;ponse principale. Celle-ci doit &#234;tre orient&#233;e vers ce que les personnes apportent &#224; la soci&#233;t&#233; et ce qu'elles en en retirent effectivement. L&#224; aussi, cela appelle un grand retournement politique, culturel et mental. Bien s&#251;r un tel retournement ne se commande pas. Mais s'il ne se produit pas, il est illusoire d'attendre de mesures fiscales ou purement financi&#232;res seules une am&#233;lioration v&#233;ritable de nos soci&#233;t&#233;s, de ce que chacun lui apporte et en re&#231;oit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela gouverne le juste traitement des personnes avec qui nous avons un rapport, avec qui nous commer&#231;ons au sens large du terme, comme avec la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re. Mais aussi de la part de celle-ci, dans la reconnaissance du r&#244;le de chacun et sa contribution, comme dans les politiques suivies. Vues sous cet angle, des questions comme de l'ouverture des fronti&#232;res, des migrations, de la r&#233;mun&#233;ration des enseignants et des juges, ou du mark&#233;ting du luxe prennent un tout autre relief. La notion m&#234;me de justice garde plus que jamais sa valeur, mais prend un sens tr&#232;s diff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Intervention &#224; l'Acad&#233;mie d'Etudes et sciences sociales, le 11 d&#233;cembre 2025.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je renvoie ici &#224; plusieurs de mes articles et surtout au livre de Jean-Didier Lecaillon &lt;i&gt;La famille au c&#339;ur de l'&#233;conomie&lt;/i&gt;, Salvator, 2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La justice sociale dans un monde instable et &#233;volutif</title>
		<link>https://pierredelauzun.fr/La-justice-sociale-dans-un-monde-instable-et-evolutif.html</link>
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		<dc:date>2015-08-24T16:08:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Economie et bien commun</dc:subject>
		<dc:subject>Economie juste</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Qui ne voudrait une vie collective et notamment une &#233;conomie plus juste dans le monde d'aujourd'hui ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut pour cela bien s&#251;r d'abord d&#233;finir ce qu'est un ordre plus juste - ce que cela implique, notamment d'exigences &#233;thiques et de solidarit&#233;. Cela remet d'ailleurs en question bien des id&#233;es re&#231;ues : la justice n'est pas toujours ce qu'on en dit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le d&#233;fi le plus redoutable est ce monde d'aujourd'hui lui-m&#234;me : h&#233;t&#233;rog&#232;ne et instable, son &#233;volution n'est pas contr&#244;l&#233;e et peut aller dans tous les sens - alors m&#234;me que les r&#233;glementations se font toujours plus pesantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous vivons en Europe dans l'illusion d'un destin stable et contr&#244;l&#233; ; or nous sommes dans un contexte de faible ma&#238;trise de notre destin collectif. Et pourtant il faut quand m&#234;me assurer une forme de solidarit&#233;, ainsi que le respect de justes r&#232;gles de comportements &#8211; ils sont tous deux plus que jamais n&#233;cessaire. S'adapter &#224; un tel environnement et y trouver les voies de la justice suppose donc de revoir en profondeur nos rep&#232;res collectifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir aussi : &#034;Economie - finance : oui on peut changer les choses&#034;&lt;br class='autobr' /&gt;
Interview Ichtus avec G. de Pr&#233;mare, en ligne le 17 octobre 2015&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=J1BIO5H9Uw8&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=J1B...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/-Economie-generale-a-.html" rel="directory"&gt;Economie g&#233;n&#233;rale&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Economie-et-bien-commun-+.html" rel="tag"&gt;Economie et bien commun&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Economie-juste-+.html" rel="tag"&gt;Economie juste&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le cadre th&#233;orique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D'abord, qu'est-ce qu'un ordre &#233;conomique juste ? Je pars de l'existence de deux types de justice : la commutative et la distributive, dans la description classique. Dans le premier cas, on vise les rapports d'une personne &#224; une autre. Il s'agit donc de relations entre deux parties de la soci&#233;t&#233;, qui se posent en termes de r&#233;ciprocit&#233;. Cette justice &#8216;commutative' r&#233;git les &#233;changes. Elle pr&#233;suppose que la soci&#233;t&#233; est une soci&#233;t&#233; d'autonomie des agents &#233;conomiques et donc de propri&#233;t&#233; priv&#233;e, conforme au principe de subsidiarit&#233;, qui interagissent sur une forme ou une autre de march&#233;. Elle vise &#224; ce que leurs &#233;changes se fassent dans le respect de chacun et de ses droits, &#224; la recherche d'un optimum collectif. Elle suppose donc une &#233;conomie libre mais dont les march&#233;s sont &#233;quitables et l'action des agents bien ordonn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le second cas, justice distributive, on consid&#232;re la relation de la partie au tout, donc de la personne &#224; la soci&#233;t&#233;. Cette justice &#8216;distributive' consid&#232;re la distribution des choses qui sont communes aux membres de la soci&#233;t&#233;. C'est en fait la question de ce que chacun doit obtenir dans le cadre de cette soci&#233;t&#233;. Dans ce cas, on donne &#224; une personne priv&#233;e en puisant dans ce qui est au tout, dans la mesure o&#249; ce qui appartient au tout est d&#251; &#224; cette partie. Ce d&#251; est d'autant plus grand que cette partie a un r&#244;le plus grand dans le tout ,selon une r&#232;gle de proportionnalit&#233;. Selon quel crit&#232;re ? Cela d&#233;pend dit Thomas d'Aquin de l'organisation de la soci&#233;t&#233;. Et naturellement aussi des possibilit&#233;s de la soci&#233;t&#233; en question. Mais l'id&#233;e centrale est de donner une place convenable &#224; chaque personne, proportionn&#233;e &#224; son r&#244;le dans la soci&#233;t&#233;. Bien entendu cela suppose de d&#233;finir de quelle soci&#233;t&#233; on parle, de quelle communaut&#233;. Il y a en outre &#233;videmment une pluralit&#233; de niveaux, du local au mondial. Mais il me para&#238;t que celui qui correspond le plus &#224; une v&#233;ritable communaut&#233; politique est aujourd'hui le niveau national.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut en tout cas souligner l'importance d&#233;cisive des valeurs communes, et les limites des r&#232;glementations. Une soci&#233;t&#233; juste est celle o&#249; l'accent aura &#233;t&#233; mis sur l'autonomie des personnes et des communaut&#233;s, sur leur juste rapport, ainsi que sur leur prise de responsabilit&#233; envers la communaut&#233;, dans le cadre d'une v&#233;ritable &#233;thique. En commun avec le lib&#233;ralisme est l'id&#233;e que l'autonomie des personnes et des communaut&#233;s, comme des entreprises, est un facteur essentiel du juste fonctionnement de la soci&#233;t&#233;. En divergence, profonde, est le double fait de la n&#233;cessit&#233; d'un guidage public (r&#233;gulation) et d'une orientation &#233;thique, dans les deux cas orient&#233;es vers le bien commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci dit on ne peut pas r&#233;fl&#233;chir &#224; ce qui est juste sans commencer par une description de l'&#233;tat r&#233;el de ce &#224; quoi la r&#233;flexion s'applique, en l'esp&#232;ce la soci&#233;t&#233; mondiale, et cela va bien au-del&#224; de l'&#233;conomie. Or tant la r&#233;gulation que le syst&#232;me de valeur dominant ne sont de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale pas orient&#233;s dans le meilleur sens ; en outre au niveau mondial le syst&#232;me est passablement instable, sans pour autant qu'il soit envisageable de chercher &#224; en sortir pour jouer une autarcie relative. A cela s'ajoutent des menaces s&#233;v&#232;res de d&#233;sagr&#233;gation des communaut&#233;s existantes, au moins de perte de pouvoir et de contr&#244;le, notamment au niveau national. Or ce sont elles qui peuvent introduire des &#233;l&#233;ments de justice. C'est avec un tel arri&#232;re-plan qu'on peut examiner ce qu'il peut &#234;tre envisag&#233; de faire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Notre monde : un contexte peu favorable &#224; un tel id&#233;al&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce qui manque d'abord ce sont de vraies communaut&#233;s &#224; m&#234;me de prendre en charge leur bien commun. L'observation convergente de nombreux champs de la vie collective montre qu'on est entr&#233; dans un syst&#232;me mondial bien moins r&#233;gul&#233; et canalis&#233; que celui des p&#233;riodes pr&#233;c&#233;dentes. La remarque va de soi en mati&#232;re commerciale ou financi&#232;re : la r&#233;gulation au niveau mondial en est au mieux artisanale ou embryonnaire, et dans bien des cas inexistante ou assez peu efficace. Ce qui domine est la multitude des centres et la grande h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; mondiale (ne serait-ce qu'entre la Chine et l'Europe ou les Etats-Unis, ou entre &#233;mergents et d&#233;velopp&#233;s). D'o&#249; une anarchie des normes et plus largement la mise en concurrence de syst&#232;mes &#233;conomiques et sociaux non seulement h&#233;t&#233;rog&#232;nes, mais dont les r&#232;gles m&#234;mes sont souvent opaques. Au c&#339;ur de la r&#233;gulation de l'&#233;conomie, c'est d&#233;j&#224; vrai et de fa&#231;on symptomatique de la monnaie, qui est l'&#233;talon de base de la vie &#233;conomique : on a pris une libert&#233; totale &#224; l'&#233;gard de toute r&#233;f&#233;rence objective. Or quelle justice peut se passer d'une r&#233;f&#233;rence objective ? Les banques centrales, d&#233;sormais, font ce qu'elles veulent. La fluctuation des changes qu'on conna&#238;t depuis 1973 est la cons&#233;quence de cette absence de r&#233;f&#233;rence : elle n'a aucune raison de se r&#233;duire, bien au contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps le retour &#224; une situation d'autarcie nationale relative, qui pr&#233;valait dans l'imm&#233;diat apr&#232;s-guerre, est irr&#233;aliste. Cela ne signifie pas qu'on en restera n&#233;cessairement &#224; une forme de libre-&#233;change relatif, au sens actuel : on peut imaginer une forme de protection relative plus marqu&#233;e qu'aujourd'hui. Mais nos &#233;conomies sont difficilement concevables sans un niveau appr&#233;ciable d'&#233;change et de division du travail, et dans une fermeture totale aux circulations de capitaux mondiaux. D&#232;s lors, quelles que soient les mesures qu'un pays prend chez lui il ne peut &#233;chapper &#224; l'influence de ces ph&#233;nom&#232;nes qui se chiffrent en centaines de milliards ou plus. Non seulement d'ailleurs au niveau &#233;conomique, mais aussi politique. Qui dira par exemple le r&#244;le d&#233;cisif de la rente p&#233;troli&#232;re dans la propagation d'un islam radical ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me observation dans le champ de la g&#233;opolitique. On est d&#233;sormais pass&#233; d'un monde domin&#233; depuis deux si&#232;cles par les pays occidentaux &#224; un monde o&#249; il n'y a plus de puissance capable de donner forme politique &#224; la plan&#232;te ou m&#234;me &#224; une partie m&#234;me limit&#233;e de celle-ci. C'est le th&#232;me bien connu de la multipolarit&#233;, l'&#233;mergence de nouvelles puissances &#233;conomiques et par l&#224; &#224; terme militaires, bien plus h&#233;t&#233;rog&#232;nes qu'avant. Chaque soci&#233;t&#233; peut en outre &#233;voluer de fa&#231;on impr&#233;visible, sans qu'on puisse la r&#233;guler par autorit&#233;, et encore moins par un ou des pouvoirs dominants. Contrairement &#224; l'attente na&#239;ve des Occidentaux, les printemps arabes n'ont pas eu pour d&#233;bouch&#233; une d&#233;mocratie occidentale, bien au contraire. On peut en dire autant en mati&#232;re culturelle. Contrairement &#224; ce qu'on dit parfois, le march&#233; s'est l&#224; aussi consid&#233;rablement ouvert. Malgr&#233; la domination de la &#171; culture &#187; populaire am&#233;ricaine, l'uniformisation ne domine pas tout : m&#234;me l'assimilation d'&#233;l&#233;ments qui lui sont emprunt&#233;s, loin de diminuer l'originalit&#233; locale, peut contribuer &#224; la renforcer. L'adoption universelle d'Internet est en outre un facteur puissant de diss&#233;mination et de diff&#233;renciation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En bref, le syst&#232;me mondial et la soci&#233;t&#233; mondiale sont d&#233;sormais dans tous les domaines plus que jamais ouverts, mouvants et sans r&#233;gulation. D'o&#249; l'impr&#233;visibilit&#233; et la difficult&#233; de lecture. Un monde int&#233;gr&#233; mais difficile &#224; r&#233;guler, tant par manque de pouvoir que faute de consensus, est un cadre peu propice &#224; l'organisation d'une justice, tant commutative que distributive. Une communaut&#233; &#224; notre &#233;poque est plus proche d'un esquif sur une mer agit&#233;e que d'un paysage terrestre paisible et stable.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La concentration du pouvoir &#233;conomique, fait mondial&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A cela s'ajoutent les &#233;volutions spontan&#233;es des pouvoirs &#233;conomiques, et plus particuli&#232;rement des r&#233;partitions du capital et des revenus. C'est l&#224; sans doute que la critique porte le plus souvent, visant ce qu'on appelle les &#8216;in&#233;galit&#233;s'. On conna&#238;t la th&#232;se du livre &#224; succ&#232;s de Thomas Piketty : le capital tend &#224; s'accumuler au cours de l'histoire, car son rendement est sensiblement sup&#233;rieur &#224; la croissance de l'&#233;conomie. Concr&#232;tement, selon lui, la nouveaut&#233; dans la p&#233;riode r&#233;cente a &#233;t&#233; l'&#233;mergence d'une classe mondiale de hauts revenus salariaux (ou de professions lib&#233;rales), pr&#233;pond&#233;rante socialement. Or cette nouvelle classe manag&#233;riale tend &#224; se d&#233;finir au niveau mondial et &#224; r&#233;duire sa solidarit&#233; avec son pays d'origine. La mondialisation joue en sa faveur puisqu'elle affaiblit la prise que la soci&#233;t&#233; a sur elle. Mais cela peut aussi la fragiliser politiquement &#8211; malgr&#233; ses performances. Notamment si ces derni&#232;res s'av&#232;rent contestables, ainsi &#224; l'occasion d'une crise. J'ajoute que culturellement tout cela s'accompagne d'une h&#233;g&#233;monie des valeurs &#233;conomiques dans la soci&#233;t&#233;, et d'une relativisation des valeurs culturelles au sens large. Elles comptaient encore de fa&#231;on appr&#233;ciable pour le rentier, au moins en affichage ; c'&#233;tait un h&#233;ritage de la tradition aristocratique. Outre l'effet de l'h&#233;donisme actuel, cette &#233;volution accentue la dimension mat&#233;rialiste de notre &#233;poque. Eloignant la perspective de communaut&#233;s attach&#233;es &#224; une forme de destin commun et donc de partage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre il y a nous dit Piketty un autre ph&#233;nom&#232;ne et un autre danger : l'&#233;mergence d'une classe de supercapitalistes, importants non par leur nombre, qui est plus faible que celui des rentiers d'autrefois, mais leur pouvoir immense, et sans cesse croissant. D'autant qu'eux, contrairement aux rentiers d'autrefois, non seulement ne consomment pas leur revenu, bien trop &#233;lev&#233; pour cela, mais obtiennent des rendements de leur capital bien plus &#233;lev&#233;s que les autres, et donc tr&#232;s fortement cumulatifs. Un tel ph&#233;nom&#232;ne se combine au niveau mondial avec des rentes collectives d&#233;mentielles, notamment celles des pays p&#233;troliers au Moyen Orient. Il y a l&#224; un effet de concentration de richesse et de pouvoir au niveau plan&#233;taire qui pose des questions majeures et in&#233;dites, s&#251;rement pour le fonctionnement des march&#233;s, mais bien plus encore pour celui de la soci&#233;t&#233; internationale. Face &#224; cela, la proposition de Piketty (un imp&#244;t mondial sur le capital) est &#224; la fois coh&#233;rente avec son propos, et tout &#224; fait irr&#233;alisable &#8211; ne serait-ce que par l'absence et d'un consensus et d'un pouvoir capable de le faire au niveau mondial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; un certain paradoxe : alors que le pouvoir politique n'a eu de cesse depuis la fin de la guerre d'accro&#238;tre son emprise sur la soci&#233;t&#233;, au moins par le niveau de ses d&#233;penses et ses r&#233;glementations sans cesse plus tatillonnes, la nouvelle classe de super-cadres et les nouvelles puissances financi&#232;res ont une capacit&#233; croissante &#224; lui &#233;chapper. Une conclusion en tout cas : il est bien plus difficile dans un tel contexte de faire r&#233;gner une justice distributive satisfaisante, et m&#234;me une justice commutative. Mais cela n'emp&#234;che pas d'agir. Non dans le sens d'une utopie &#233;galitaire ; mais pour tenter de r&#233;guler ces mouvements et se recr&#233;er collectivement la plus grande marge de man&#339;uvre possible malgr&#233; l'environnement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Que peut-on faire pour un ordre plus juste ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au vu de ce qui pr&#233;c&#232;de, les contraintes sont, &#224; l'&#233;vidence, nombreuses. Il faut en effet tenir compte des facteurs suivants :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1.	Le poids de la mondialisation est consid&#233;rable. L'ampleur des opportunit&#233;s qu'elle offre aux personnes, entreprises et pays, malgr&#233; ses inconv&#233;nients, fait qu'une strat&#233;gie autarcique est pratiquement infaisable. Non d'un point de vue ultralib&#233;ral, mais de fa&#231;on pratique. Cela ne veut pas dire qu'une marge de man&#339;uvre plus grande ne puisse pas &#234;tre reprise. Mais elle ne fera pas dispara&#238;tre l'immersion et donc l'impact des flots du grand large. Des communaut&#233;s tr&#232;s limit&#233;es localement peuvent vivre autrement. Mais ce n'est pas une solution pour la grande majorit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.	On l'a vu, au niveau international, il faut constater la faiblesse relative des institutions de coordination, le G 20, le FMI etc., malgr&#233;, &#224; l'occasion, certaines r&#233;alisations techniques trop limit&#233;es (normes prudentielles, coordinations sur les paradis fiscaux etc.). Dans bien des domaines, finance par exemple, leur renforcement est souhaitable, m&#234;me s'il est difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.	Dans un tel contexte l'action publique rencontre une limite intrins&#232;que, m&#234;me quand elle est justifi&#233;e. D'autant plus que l'Etat est paralys&#233; par l'exc&#232;s de ses interventions, de son endettement d&#233;mentiel et des attentes exag&#233;r&#233;es de la population. Cela le handicape pour assurer m&#234;me ses fonctions de base, qu'il faudrait par ailleurs renforcer de fa&#231;on urgente (arm&#233;e, justice etc.). Il est donc vital qu'il regagne des marges de man&#339;uvre en hi&#233;rarchisant plus &#233;nergiquement ses priorit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.	Au niveau europ&#233;en on rencontre une autre limite intrins&#232;que, le fait que l'Europe n'est pas une nation, qu'il n'y a pas de peuple europ&#233;en. L'action commune &#224; ce niveau est per&#231;ue comme technocratique, et &#224; raison car elle l'est. Et ce qui n'est pas technocratique est le fruit de palabres multilat&#233;raux opaques. Par ailleurs elle a mis en place un processus de transfert de pouvoirs consid&#233;rables &#224; des autorit&#233;s non politiques (CEDH, BCE, etc.) &#233;trang&#232;res &#224; la perspective ici dessin&#233;e. A cela s'ajoutent les probl&#232;mes structurels de l'euro, monnaie impos&#233;e par id&#233;ologie &#224; une zone beaucoup trop h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#233;conomiquement, socialement et politiquement : cela a &#233;t&#233; une erreur majeure, mais il est tr&#232;s difficile d'en sortir techniquement et politiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5.	La prise en charge collective de l'avenir commun de l'humanit&#233; et notamment de la permanence de la vie sur terre doit &#234;tre admise comme horizon commun de nos d&#233;cisions. Elle introduit une contrainte suppl&#233;mentaire majeure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une mesure importante en revanche, c'est peut-&#234;tre au niveau des personnes et des communaut&#233;s qu'il reste une marge de man&#339;uvre et de progr&#232;s. Dans la p&#233;riode r&#233;cente on a relativement peu fait appel &#224; la possibilit&#233; d'&#233;laborer et de diffuser des &#233;l&#233;ments d'&#233;thique, une vision diff&#233;rente de la soci&#233;t&#233;. Soit pour orienter l'action &#233;conomique ou financi&#232;re classique. Soit de fa&#231;on beaucoup plus ambitieuse, en reconstitution de communaut&#233;s, voire de circuits et d'entreprises &#224; culture diff&#233;rente. Tout en lib&#233;rant d'un autre c&#244;t&#233; les &#233;nergies entrepreneuriales, qui ne sont pas qu'&#233;conomiques mais aussi associatives. C'est dans une large mesure l&#224; que peut se jouer la partie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Perspectives pour le politique, notamment au niveau national&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Conduit in&#233;luctablement &#224; ruser avec des ph&#233;nom&#232;nes qu'il ne peut ma&#238;triser que de fa&#231;on tr&#232;s partielle, le politique, qui est aujourd'hui national, devrait d'abord red&#233;finir en profondeur ses priorit&#233;s. Et notamment :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1.	Sa capacit&#233; &#224; lever l'imp&#244;t atteint ses limites, &#224; un niveau de pr&#233;l&#232;vement d'ailleurs tr&#232;s &#233;lev&#233;. Et d'un autre c&#244;t&#233; il doit se pr&#233;occuper de la capacit&#233; de la communaut&#233; nationale &#224; garder une certaine ma&#238;trise de son destin. Le r&#234;ve social-d&#233;mocrate d'une soci&#233;t&#233; enti&#232;rement r&#233;gul&#233;e par l'Etat, du berceau &#224; la tombe, se confirme d&#233;finitivement hors de port&#233;e. En termes de justice distributive, il faut maintenir une solidarit&#233; &#233;lev&#233;e, bien s&#251;r, mais beaucoup plus concentr&#233;e d'un c&#244;t&#233; sur les besoins les plus sensibles, et de l'autre sur ce qui est vraiment facteur de communaut&#233;, et donc d'abord sur la famille. Le tout en r&#233;duisant drastiquement les automatismes et les pr&#233;bendes. Il ne peut s'agir de redistribuer plus mais de redistribuer moins et mieux. Mais cela suppose un discours exigeant, incompatible avec la d&#233;nonciation r&#233;pandue de l'aust&#233;rit&#233;. L'aust&#233;rit&#233; dominante, d'ailleurs limit&#233;e, n'est pas bien orient&#233;e. Mais une certaine forme d'aust&#233;rit&#233; relative est in&#233;vitable, en tout cas d'autocontr&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.	Une remise en cause majeure des transferts de pouvoirs au niveau europ&#233;en est elle aussi in&#233;vitable. Elle touche aussi bien la Commission que la Cour europ&#233;enne des droits de l'homme, ou la BCE. Cela pourrait aller jusqu'&#224; la sortie de l'euro (malgr&#233; les difficult&#233;s consid&#233;rables de l'op&#233;ration), mais vise au moins la remise en cause de certains principes du march&#233; unique, et une r&#233;vision de la porosit&#233; de la zone pour ce qui est du commerce international. En bref une r&#233;vision des trait&#233;s. Ce qui nous rapproche des positions britanniques m&#234;me si la convergence n'est pas totale (compte tenu de leur approche doctrinalement lib&#233;rale). Mais le chemin est ardu : il s'agit de renverser 50 ans de pratique et, plus encore, une utopie consolatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.	Cela ne signifie pas repli sur soi, m&#234;me dans le domaine politique et r&#233;glementaire : partout o&#249; cas par cas, une coop&#233;ration soit europ&#233;enne soit internationale est souhaitable et praticable, il faut y participer activement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.	La lib&#233;ration des &#233;nergies entrepreneuriales, qui est aussi une &#339;uvre de justice distributive bien comprise (donner &#224; chacun la place qu'il convient dans la soci&#233;t&#233;), suppose des r&#233;formes importantes. En seraient b&#233;n&#233;ficiaires l'entreprise d'abord, &#233;videmment, sur quoi je ne m'&#233;tendrai pas. Mais aussi d'autres domaines comme le champ associatif et le tiers secteur : la d&#233;sovi&#233;tisation de l'enseignement est ainsi un champ majeur de lib&#233;ration des &#233;nergies, sans doute m&#234;me la priorit&#233; absolue. Parall&#232;lement, on l'a vu, la solidarit&#233; doit intervenir pour permettre le maintien de tous dans la vie sociale. Mais cela ne se fera pas par la garantie de l'emploi mais par une forme de flexis&#233;curit&#233;. L&#224; aussi ce sera au fond justice. Entreprises et associations ne sont pas des communaut&#233;s ayant vocation &#224; la permanence. La pr&#233;occupation doit aller aux personnes et aux communaut&#233;s : c'est envers elles que s'exerce la solidarit&#233;. Pas dans la survie d'entreprises non viables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5.	Dans le m&#234;me esprit de rendre leur force aux bases, le politique devrait porter une bien plus grande attention au capital, notamment aux actions, car outre que le d&#233;veloppement se finance avec des fonds propre, c'est le facteur principal d'orientation de l'&#233;conomie et d'exercice du pouvoir. Et il ne faut pas en laisser le monopole aux forces tr&#232;s puissantes qui agissent au niveau international, que nous avons d&#233;crites. Cela devrait conduire notamment non seulement &#224; r&#233;duire massivement le r&#244;le de la dette, en particulier de la dette publique qui est pour l'essentiel parasitaire, mais surtout &#224; souligner le besoin d'instruments collectifs d'accumulation et de d&#233;tention de ce capital. Pour ne citer que trois outils majeurs pour ce faire : fonds de pension, fonds souverains, et fondations devraient faire l'objet tous trois d'un effort collectif prioritaire et donc d'avantages juridiques et fiscaux &#224; la hauteur de l'enjeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6.	Le jeu des march&#233;s doit &#234;tre orient&#233; dans le sens du bien commun, ce qui veut dire organis&#233; dans le sens d'une participation transparente de tous ceux qui le d&#233;sirent, sans effet de rente ou captation (justice commutative) ; parall&#232;lement l'organisation des march&#233;s financiers doit &#234;tre revue, non pour les anesth&#233;sier mais pour les orienter dans un sens plus transparent et &#224; plus long terme. Il faut d'autre part une orientation des investissements dans un sens &#224; la fois responsable et exigeant, sur la longue dur&#233;e : un investissement r&#233;ellement socialement responsable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7.	Les r&#233;mun&#233;rations &#233;lev&#233;es ne sont pas &#224; condamner en soi. Mais il faut v&#233;rifier trois points : qu'elles sont obtenues de fa&#231;on l&#233;gitime (par des processus &#233;conomiques fonctionnant correctement : justice commutative) ; l'acceptation d'un niveau de solidarit&#233; nationale &#233;quitable (justice distributive) ; enfin qu'elles s'accompagnent d'une v&#233;ritable responsabilisation des fortunes ainsi acquises sur leur effet &#224; long terme, avec mise en jeu juridique et financi&#232;re en cas de faillite : cette notion de responsabilit&#233; rel&#232;ve en m&#234;me temps des deux concepts de justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ensemble implique une r&#233;vision d&#233;chirante de l'image que la collectivit&#233; se fait d'elle-m&#234;me et de ses priorit&#233;s. Mais surtout un effort de longue haleine. Ce qui n'est pas compatible avec des promesses &#233;lectoralistes fond&#233;es sur le maintien de situation acquises ; mais suppose un horizon d'effort en commun, pour recr&#233;er une v&#233;ritable communaut&#233; de destin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Sur la base d'une intervention le 20 juin 2015 au colloque de l'Institut Montalembert : L'&#233;conomie de march&#233;, critiques et propositions (mentionn&#233;e dans la rubrique Conf&#233;rences ou &#233;missions de ce site).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir aussi &lt;br class='autobr' /&gt;
&#034;Economie - finance : oui on peut changer les choses&#034;&lt;br class='autobr' /&gt;
Interview Ichtus avec G. de Pr&#233;mare, en ligne le 17 octobre 2015&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=J1BIO5H9Uw8&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=J1B...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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