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	<title>Pierre de Lauzun | Le blog officiel</title>
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		<title>La d&#233;croissance est-elle chr&#233;tienne ? </title>
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		<dc:date>2010-02-27T10:20:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>D&#233;croissance</dc:subject>
		<dc:subject>Christianisme et &#233;cologie</dc:subject>

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&lt;p&gt;La croissance &#233;conomique est-elle un bien en soi ? Il y a quelques ann&#233;es la question paraissait avoir d'embl&#233;e une r&#233;ponse &#233;vidente et positive. Cela va moins de soi depuis - jusqu'au d&#233;veloppement dans certains milieux &#233;cologistes, mais aussi chr&#233;tiens, du th&#232;me provocateur de la d&#233;croissance. Laquelle para&#238;t pourtant se heurter frontalement &#224; la c&#233;l&#232;bre recommandation de la Gen&#232;se (croissez et multipliez !). En m&#234;me temps le souci de l'environnement, et au-del&#224;, de l'avenir de la plan&#232;te (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Decroissance-+.html" rel="tag"&gt;D&#233;croissance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Christianisme-et-ecologie-+.html" rel="tag"&gt;Christianisme et &#233;cologie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La croissance &#233;conomique est-elle un bien en soi ? Il y a quelques ann&#233;es la question paraissait avoir d'embl&#233;e une r&#233;ponse &#233;vidente et positive. Cela va moins de soi depuis - jusqu'au d&#233;veloppement dans certains milieux &#233;cologistes, mais aussi chr&#233;tiens, du th&#232;me provocateur de la d&#233;croissance. Laquelle para&#238;t pourtant se heurter frontalement &#224; la c&#233;l&#232;bre recommandation de la Gen&#232;se (croissez et multipliez !). En m&#234;me temps le souci de l'environnement, et au-del&#224;, de l'avenir de la plan&#232;te fait l'objet de soucis de plus en plus aigus, entre autre de la part du pape actuel. En nous limitant au champ de l'&#233;conomique et du social nous aborderons la question sous deux angles sp&#233;cifiques, &#224; travers deux ouvrages r&#233;cents : d'abord celui du bonheur en ce monde et du r&#244;le qu'y joue le revenu et sa croissance ; et ensuite celui de la limitation des ressources disponibles pour l'humanit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bonheur et croissance &#233;conomique ou revenu&lt;br class='autobr' /&gt;
Sur le premier point, Anthony Kenny et Charles Kenny distinguent trois &#233;l&#233;ments de bien-&#234;tre : le contentement subjectif (qui est proche du bonheur utilitariste), la satisfaction mat&#233;rielle ou bien-&#234;tre (welfare) ; et enfin la dignit&#233;. Ils rel&#232;vent qu'ils sont ind&#233;pendants les uns des autres. L'esclave bien trait&#233; n'a pas le troisi&#232;me ; l'asc&#232;te n'a pas le second ; le riche respect&#233; mais insatisfait n'a pas le premier. Nos auteurs notent que le th&#232;me du bonheur pour tous appara&#238;t de fa&#231;on massive d&#232;s la fin du XVIIe et donc avant la r&#233;volution industrielle . Inversement c'est avec celle-ci qu'on a vu se d&#233;velopper la th&#232;se inverse : le mal du si&#232;cle comme lassitude devant la richesse, l'image de l'&#233;chec collectif avec la mis&#232;re du prol&#233;tariat etc. Ce qui conduit &#224; l'id&#233;e qu'il n'y a pas de corr&#233;lation historique entre la richesse mat&#233;rielle et le bonheur (m&#234;me compris de fa&#231;on large et peu exigeante philosophiquement). Le fait est d'ailleurs que pendant des si&#232;cles on a estim&#233; le bonheur possible &#224; des niveaux de revenus qui nous apparaissent aujourd'hui tr&#232;s bas. Ce qui est vrai pour le bien-&#234;tre et le contentement l'est a fortiori pour la dignit&#233;. On peut m&#234;me consid&#233;rer que la fascination collective pour le revenu et sa croissance n'a pris de l'extension qu'au XXe si&#232;cle.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le bien-&#234;tre (welfare) dans l'histoire&lt;br class='autobr' /&gt;
Historiquement comme on sait le r&#244;le de la civilisation n'a pas &#233;t&#233; manifestement positif en termes de bien-&#234;tre pur, tout au contraire. Elle a par exemple favoris&#233; le d&#233;veloppement de maladies dont beaucoup &#233;taient inconnues de la pr&#233;histoire . Avec leurs voyages jusqu'&#224; la p&#233;riode r&#233;cente les Europ&#233;ens ont partout cr&#233;&#233; un probl&#232;me majeur de maladies : celles qu'ils prenaient comme celles qu'ils apportaient. La taille moyenne des hommes a baiss&#233; pendant 2000 ans. Ce que l'on constate jusqu'au XXe si&#232;cle est que c'est la technologie et l'organisation institutionnelle qui sont derri&#232;re l'am&#233;lioration de la sant&#233;, bien plus que le revenu. Rappelons que les riches d'autrefois n'&#233;taient pas en meilleure sant&#233; que leurs contemporains pauvres. De la m&#234;me mani&#232;re, de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale le niveau de criminalit&#233; a peu &#224; voir avec le revenu, tout au contraire : la relation peut m&#234;me aller en sens inverse . Plus g&#233;n&#233;ralement, selon les analyses cit&#233;es par notre auteur, le r&#244;le du revenu dans le bien-&#234;tre (welfare) oscille au-del&#224; d'un certain niveau entre tr&#232;s faible, et faible. &lt;br class='autobr' /&gt;
La dignit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
La dignit&#233; est ici comprise comme comportant trois &#233;l&#233;ments : la capacit&#233; de choix, la valeur (une vie qui en vaille la peine) et le prestige. Les choix sont vari&#233;s et seuls certains importent pour la dignit&#233; : ce sont selon nos auteurs le choix de l'identit&#233; culturelle, celui du r&#244;le social, et celui du gouvernement sous lequel on vit. Quoiqu'il en soit le r&#244;le du revenu est ici encore tr&#232;s faible. Certains choix entra&#238;nent une d&#233;pendance &#224; l'&#233;gard de la richesse mat&#233;rielle qui fragilise . En outre si le bonheur est dans les choses mat&#233;rielles, la comp&#233;tition est in&#233;vitable ; de m&#234;me pour le pouvoir. Rien de tout ceci ne p&#232;se dans le cas des plaisirs intellectuels, ou du fait de soigner les gens. Le prestige enfin n'est pas essentiel, mais contributif ; et son principal inconv&#233;nient est l&#224; encore son lien avec la comp&#233;tition, surtout si on le relie au revenu. Le syst&#232;me de march&#233; libre, favorisant la comp&#233;tition, peut donc paradoxalement &#234;tre un obstacle au bonheur, malgr&#233; son efficacit&#233; mat&#233;rielle. Les enqu&#234;tes montrent d'ailleurs l'importance des niveaux relatifs de revenu par rapport aux niveaux absolus : on pr&#233;f&#232;re gagner moins si ce faisant on &#233;vite que quelqu'un soit beaucoup plus riche. Mais en m&#234;me temps, disent nos auteurs pourquoi &#234;tre malheureux parce qu'un autre est plus riche ? Ce qui devrait compter est la mani&#232;re dont on traite les plus mal lotis. Moralement cela peut se d&#233;fendre, mais cela ne suffit &#233;videmment pas pour le bonheur de la majorit&#233;, dans un contexte o&#249; les seules valeurs collectives sont mat&#233;rielles. En d'autres termes, si la recherche de dignit&#233; est trop reli&#233;e &#224; la base mat&#233;rielle, l'insatisfaction est probable. &lt;br class='autobr' /&gt;
Contentement&lt;br class='autobr' /&gt;
L'impact du revenu sur le contentement (mesur&#233; subjectivement) para&#238;t lui aussi tout &#224; fait limit&#233;. Si les p&#233;riodes de r&#233;cession font souffrir, c'est &#224; cause du ch&#244;mage ou de la perte de revenu personnelle de certains, bien plus que du fait de la r&#233;duction de la production dans son ensemble. Le contentement para&#238;t mieux corr&#233;l&#233; avec la richesse relative (le fait d'&#234;tre plus riche que d'autres) qu'avec le niveau absolu qu'on obtient. Sauf bien s&#251;r au niveau de vraie pauvret&#233; et de privation ; cependant m&#234;me alors le revenu n'est pas tout et on trouve des &#233;l&#233;ments de satisfaction &#224; de tr&#232;s bas niveaux de revenu. On note qu'on a eu triplement du PNB par t&#234;te au Japon de 1962 &#224; 1987, mais stagnation du niveau de satisfaction ; de m&#234;me aux Etats-Unis. De m&#234;me si on prend des indices ext&#233;rieurs objectifs. Par exemple le taux de suicide a mont&#233; partout avec le revenu. Il semblerait cependant que paradoxalement le revenu importe marginalement plus dans les pays riches ; mais en fait, il s'agit d'une recherche du statut. En outre peu de gens peuvent gagner la course au statut ; et certains biens, notamment prestigieux, ne peuvent &#234;tre g&#233;n&#233;ralis&#233;s. Comme dit Christopher Lasch, le consum&#233;risme est tr&#232;s &#233;loign&#233; de l'h&#233;donisme car il suppose &#171; un &#233;tat d'insatisfaction et d'anxi&#233;t&#233; chronique &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos auteurs rappellent qu'il y a d'autres biens qui peuvent &#234;tre g&#233;n&#233;ralis&#233;s mais qui ne sont pas appr&#233;ci&#233;s de fa&#231;on comparative (contrairement au revenu) : ainsi le temps libre, ou la s&#233;curit&#233;. De ce point de vue, il faudrait donc d&#233;courager les biens &#8216;positionnels' (relatifs et impliquant comp&#233;tition) et avantager les autres, parmi lesquels on peut aussi ranger la sant&#233;, l'&#233;ducation, une faible inflation ou le plein emploi, ainsi que l'honn&#234;tet&#233; et la confiance mutuelle. Notons que sur tous ces points une dimension essentielle est la qualit&#233; du gouvernement. Plus largement, la question premi&#232;re est la priorit&#233; qu'on se donne, le choix de valeur poursuivi par les personnes et la soci&#233;t&#233; concern&#233;s. Comme disait Mill, rechercher son bonheur n'est pas le meilleur moyen de l'obtenir. Mieux vaut avoir un autre but : altruiste, artistique ou autre. &lt;br class='autobr' /&gt;
En guise de conclusion sur le bonheur&lt;br class='autobr' /&gt;
Il appara&#238;t donc que de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale un dollar de plus n'a pas d'impact v&#233;ritable sur le bonheur de la grande amortie. Mais naturellement il a un impact &#233;norme sur les plus pauvres. Il y a donc disent nos auteurs une exigence morale forte &#224; aider les personnes pauvres en Inde par exemple, mais pas &#224; ce que l'Inde croisse de 6% par an. Nous d&#233;duirons de cette analyse qu'il appara&#238;t manifeste qu'un progr&#232;s relatif mat&#233;riel peut &#234;tre obtenu par l'organisation collective ainsi que par le progr&#232;s technique, et que en outre le syst&#232;me de r&#233;f&#233;rences collectifs joue un r&#244;le appr&#233;ciable dans la satisfaction subjective. En revanche il ne para&#238;t pas &#233;vident que le revenu et sa croissance apportent une contribution appr&#233;ciable, sauf &#233;videmment en concourant aux facteurs pr&#233;c&#233;dents (il est &#233;vident que la croissance aide au progr&#232;s technique, et r&#233;ciproquement).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce &#224; dire que, m&#234;me si elle est possible, la croissance &#233;conomique ait peu d'int&#233;r&#234;t ? Cela serait aller un peu vite en besogne. D'abord et surtout ce qu'on appelle ici le bonheur, compris au sens &#233;conomique, n'est pas n&#233;cessairement le seul crit&#232;re &#224; prendre en compte, tant s'en faut. D'abord on n'y consid&#232;re qu'une conception assez &#233;troite du bonheur. L'exhortation biblique &#224; cro&#238;tre et &#224; se multiplier valorise manifestement le fait que des hommes naissent, et plus nombreux : l'existence est un Bien en soi. Il en est de m&#234;me d'ailleurs du progr&#232;s du savoir, de la cr&#233;ation collective, du simple fait de r&#233;aliser. En d'autres termes, et notamment dans une perspective chr&#233;tienne, si le bonheur est un crit&#232;re indiscutable sil s'agit du bonheur au sens plein et durable, celui de la vie &#233;ternelle et ce que nous pouvons en pr&#233;-go&#251;ter ici-bas, cela ne va pas de soi pour les formes partielles de bonheur mesur&#233;es par l'&#233;conomie ou la sociologie, non qu'elles soient m&#233;prisables, mais elles ne sont que relatives. M&#234;me si les bandes de chasseurs pal&#233;olithiques &#233;taient r&#233;ellement aussi heureux ou plus que leurs descendants s&#233;dentaires et organis&#233;s, il n'en resterait pas moins que l'humanit&#233; se trouve mieux apr&#232;s le Parth&#233;non et Chartres : cela n'a sans doute pas accru notre bonheur quantitatif, mais nous devions les r&#233;aliser et nous en sommes en un sens meilleurs, et plus en accord avec notre vocation. Mais bien entendu cette remarque elle-m&#234;me, tout en permettant d'envisager avec faveur la croissance y compris quantitative, en subordonnera l'appr&#233;ciation &#224; la r&#233;alisation qualitative d'objectifs soit de charit&#233; et de solidarit&#233;, soit de cr&#233;ation scientifique ou esth&#233;tique, soit de r&#233;alisation d'ordre spirituel ou philosophique, qui ne sont pas en g&#233;n&#233;ral pas au premier rang des pr&#233;occupations collectives r&#233;elles des soci&#233;t&#233;s actuelles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une nouvelle croissance territorialis&#233;e ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Reste &#224; se demander si mat&#233;riellement la croissance est possible, en tout cas sous la forme actuelle. Herv&#233; Juvin propose une critique radicale de notre mode de production, non pour d&#233;boucher sur un retour &#224; la nature, mais pour proposer une perspective &#233;conomique radicalement diff&#233;rente, territorialis&#233;e et autarcique.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'id&#233;ologie de la croissance sans limite&lt;br class='autobr' /&gt;
Il oppose d'abord &#224; la vision actuelle la conception antique de la vie, qui &#233;tait fond&#233;e sur la temp&#233;rance, la ma&#238;trise des d&#233;sirs, le respect de la distance, de la dur&#233;e et de la diff&#233;rence, d'une nature qui d&#233;passait (alors) les capacit&#233;s humaines d'agir. Cette vision &#233;tait aristocratique, conservatrice et mod&#233;r&#233;e, fond&#233;e sur l'appropriation de soi par soi ; l'ordre du monde y &#233;tait compris comme sup&#233;rieur &#224; tout ce que l'action peut lui apporter. En regard la croyance en une croissance sans limite est r&#233;cente : elle date de la derni&#232;re guerre . La soif immod&#233;r&#233;e de tout est devenue paradoxalement conduite vertueuse. Elle exalte dit-il la toute-puissance de l'homme, le refus de toute limite, de toute r&#232;gle pr&#233;&#233;tablie. Quitte d'ailleurs &#224; s'adapter : c'est ainsi qu'au devoir moral de progr&#232;s se substitue d&#233;sormais le droit de tous &#224; la consommation, qui est plus d&#233;mocratique. Ceci se base sur une id&#233;ologie dominante, qu'il analyse en d&#233;tail, exaltant la croissance et le progr&#232;s mat&#233;riel. Dans sa passion progressiste, elle organise la liquidation des croyances et r&#233;f&#233;rences alternatives et notamment de tout ce qui reconna&#238;t l'existence durable de la violence, de la faute ou du mal, en un mot qui admet nos limites. Mais du coup cela plonge dans la d&#233;ch&#233;ance ceux qui vivaient des croyances et appartenances ant&#233;rieures, sans estime ou sens de soi, d'ou d&#233;pendance et ressentiment. On exalte en outre syst&#233;matiquement les droits de l'individu contre la collectivit&#233;, ce qui interdit toute transmission li&#233;e &#224; la famille, aux origines ou &#224; la communaut&#233;. Cela vient d'ailleurs de loin : selon notre auteur, d&#232;s le XVIe si&#232;cle, Vitoria a lanc&#233; la justification du droit de conqu&#234;te, le droit des migrations humaines et de la globalisation : &#171; l'usage du monde commande les droits sur lui &#187;. Le monde se r&#233;duisait donc &#224; son utilit&#233;. Cela pr&#233;parait notre mondialisation, celle du bien et du droit. On fonde sur l'individualisme le droit au d&#233;veloppement. Mais ajoute-t-il, c'est toujours le th&#232;me de la Gen&#232;se. Car &#171; la mal&#233;diction du peuple &#233;lu que toutes les religions du Livre ont en elles &#187;, c'est &#171; la pr&#233;tendue sup&#233;riorit&#233; de l'esp&#232;ce humaine &#187;, laquelle explique notre indiff&#233;rence aux abus du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, et le point est central, pour notre auteur cette croissance est intenable et m&#234;me fausse. Techniquement, le point essentiel selon lui est qu'on s'interroge sur les flux, jamais sur les stocks, en d'autres termes jamais sur ce qu'on consomme d'irrempla&#231;able, qui est massif. Notre croissance serait donc en fait un processus de liquidation : on &#8216;cro&#238;t et se multiple' en vivant sur des r&#233;serves. Nos chiffres n'indiquent d'ailleurs pas cette consommation ; les discours sur la croissance, science comprise, sont donc dit-il un &#171; mensonge criminel &#187; ; car la valeur ajout&#233;e s'effondrerait d&#232;s qu'on prendrait en compte ces externalit&#233;s. Il r&#233;sume comme suit son point de vue : &#171; Dans la r&#233;alit&#233;, elle a d&#233;truit des biens naturels rares, non reproductibles, pour fabriquer des produits industriels consommables, m&#233;diocres, jetables, polluants et sans valeur r&#233;siduelle &#187; . &lt;br class='autobr' /&gt;
Economie de demain : stocks, collectif, territorial &lt;br class='autobr' /&gt;
Quelle voie faudrait-il alors suivre ? Demain n'est pour notre auteur il n'y a pas le retour &#224; hier, &#224; la nature sauvage, car c'est d&#233;sormais impossible. La voie &#224; suivre est &#224; l'oppos&#233;. Nous avons selon lui devant nous une t&#226;che immense que personne n'a entreprise avant, qui est tout bonnement d'chever la sortie de la nature ; car le point central est que nous ne pouvons plus attendre d'elle qu'elle corrige les effets de notre action. Ce retour est une illusion : nous en sommes &#224; un point tel qu'il faut que rien ne se passe que nous ne l'aillions d&#233;cid&#233; ; en ce sens et paradoxalement nous poursuivons la vieille aventure des religions du Livre. En bref, nous devons consacrer nos ressources &#224; suppl&#233;er &#224; la nature. Poissons, arbre, viande etc. tout doit &#234;tre produit dans des fermes et par l'homme. Il faut passer &#224; une &#233;conomie de stocks, pond&#233;rant les ressources et leur disponibilit&#233; ; une &#233;conomie o&#249; la qualit&#233; et la singularit&#233; trouvent leur place. &#171; D&#233;sormais nous ne pouvons nous enchanter que de nos &#339;uvres &#187; . L'homme doit accepter d'&#234;tre le &#8216;dieu' qu'il a en lui ; ce qui veut dire qu'il doit effacer un si&#232;cle de &#8216;pillages' pour cr&#233;er l'&#233;conomie de la raret&#233; au sens plein du terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela sera selon lui assur&#233; par &#171; l'av&#232;nement du corps &#187; qui justifie et l&#233;gitime la nouvelle politique. Le droit et la loi reprennent leur emprise sur l'&#233;conomie et le march&#233;. Mais pas principalement par l'Etat . Normes internationales, ONG, sentiment collectif : tout cela constitue une n&#233;buleuse floue mais effective ; c'est un nouveau mouvement de socialisation, mais il est largement situ&#233; en dehors de l'Etat. On constate certes parall&#232;lement un retour des Etats et du droit ; il permet d'instaurer les contraintes voulues ; mais l'Etat retrouve son r&#244;le pour faire advenir des projets, non pour &#234;tre juste, mais pour prot&#233;ger de la violence. D'ailleurs le d&#233;fi des biens publics mondiaux (grands espaces vierges) sera selon lui sans doute relev&#233; par des organismes priv&#233;s, de nouveaux riches ; et/ou des organismes mondiaux, &#224; la place des Etats. En outre, avec le virtuel on se dispense du monde physique : le virtuel cr&#233;e une nouvelle ext&#233;riorit&#233;. Le r&#233;el sera en revanche le privil&#232;ge d'une petite minorit&#233;. Surtout le territoire s'affirmera comme lieu de contr&#244;le, mutuel. Les concepts d'&#233;galit&#233;, d'universalit&#233; et de croissance sont d&#232;s lors selon lui totalement inactuels ; la proclamation d'une soci&#233;t&#233; fond&#233;e sur l'individualisme s'av&#232;re mensong&#232;re. S&#233;paration, distinction et cl&#244;ture reviennent ; m&#234;me si les r&#233;ponses ne peuvent &#234;tre purement nationales. C'est que le sens de l'espace va r&#233;appara&#238;tre : la production se fera de bout en bout sur place, dans des entreprises reprenant leur fonction sociale . On retrouvera la &#171; primaut&#233; de la soci&#233;t&#233; sur l'&#233;conomie, du collectif sur l'individuel &#187;, et surtout du territoire. C'est l'entr&#233;e dans une espace commun, unique, mais &#233;triqu&#233;. Notons que, &#171; accessoirement, elle met fin &#224; l'utopie d'une extension mondiale de la d&#233;mocratie &#187; ; on d&#233;passera donc la conception individualiste et lib&#233;rale des droits de l'homme. Car les premiers droits concrets de l'individu sont collectifs. D'o&#249; une vision globale, mais s&#233;paratrice. &lt;br class='autobr' /&gt;
Appr&#233;ciation : le v&#233;ritable progr&#232;s&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous avons ici un bon exemple d'une tentation qui affecte tout un milieu chr&#233;tien : celle du renoncement pur est simple &#224; toute croissance ou progr&#232;s &#233;conomique. Renoncement d'ailleurs largement virtuel, car on ne voit pas d'action concr&#232;te en ce sens ; mais qu'il est important de prendre en consid&#233;ration. Le point de d&#233;part est l'id&#233;e juste que la croissance mat&#233;rielle n'a pas grand chose &#224; voir avec le bonheur, au-del&#224; d'un niveau &#233;l&#233;mentaire de satisfaction de besoins comme la faim et le froid. Non seulement le bien-&#234;tre mat&#233;riel d&#233;pend plus de l'organisation collective et du progr&#232;s technique pur que de la croissance mat&#233;rielle, mais notre satisfaction ou a fortiori la dignit&#233; de notre vie n'ont pas grand-chose &#224; voir avec. Le jeu des valeurs personnelles et collectives est ici autrement d&#233;terminant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cela ne justifie pas pour autant la vision catastrophiste qu'en tire Juvin avec beaucoup d'autres. Car en exaltant la volont&#233; d'am&#233;lioration collective bas&#233;e sur l'utilisation de la nature, les religions du Livre comme il dit (expression d'ailleurs d&#233;fectueuse) , en fait la Bible n'ont pas engag&#233; l'humanit&#233; dans une voie al&#233;atoire et dangereuse, et cela au moins pour trois raisons. En premier lieu, parce que la voie de l'am&#233;lioration, de l'effort collectif, n'est pas la voie de la croissance mat&#233;rielle absolue, dont notre auteur reconna&#238;t que ce n'est que tr&#232;s r&#233;cemment qu'elle a &#233;t&#233; pens&#233;e comme telle. Rien dans la Bible ne pousse &#224; la croissance purement quantitative. En revanche l'effort pour s'occuper des souffrances des autres, ou l'absence de culpabilit&#233; dans l'utilisation de la nature, sont franchement bibliques. Comme l'est la recherche d'une meilleure organisation de la vie collective, marqu&#233;e par le souci de la charit&#233;. Le fait que l'humanit&#233; moderne, postchr&#233;tienne, ait tourn&#233; les dons divins dans un sens essentiellement mat&#233;riel et mesurable, avec la volont&#233; prom&#233;th&#233;enne de cr&#233;er le paradis sur terre, a certes des racines lointaines chr&#233;tiennes ; mais le fruit n'est en rien chr&#233;tien. En d'autres termes, comme nous l'avons montr&#233; dans notre Christianisme et Croissance &#233;conomique, la capacit&#233; &#224; la croissance est un don de Dieu, chr&#233;tien, mais son utilisation mat&#233;rialiste tourne dans une mesure importante le dos &#224; l'intention premi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, il n'est pas d&#233;montr&#233; que nous devions avoir comme horizon certain une limitation mat&#233;rielle de nos ressources, nous conduisant &#224; une reterritorialisation totale, chacun s'effor&#231;ant localement de vivoter sur la base des seules ressources manifestement renouvelables qu'il a &#224; sa port&#233;e imm&#233;diate. Les postulats malthusiens sont ici pris comme des absolus indiscutables. Or de m&#234;me que les pr&#233;visions catastrophistes du Club de Rome dans les ann&#233;es 70 se sont av&#233;r&#233;es absurdement pessimistes, il n'est pas &#233;vident que l'humanit&#233; ne trouvera pas &#224; chaque &#233;tape une nouvelle s&#233;rie de ressources qui lui permettront de franchir un autre stade, notamment en mati&#232;re &#233;nerg&#233;tique (solaire ou nucl&#233;aire, ou autre). Par ailleurs, en supposant m&#234;me que les ressources mini&#232;res se r&#233;v&#232;lent un jour d&#233;cid&#233;ment limit&#233;es, sans doute mieux valait les utiliser pendant tout un temps, plut&#244;t que de les laisser dormir inutilement. A quoi servent des r&#233;serves de p&#233;trole si personne ne les utilise ? Certes il est sot de voir ces hydrocarbures complexes volatilis&#233;s en d&#233;placements inutiles ; mais si on en reste &#224; une perspective mat&#233;rialiste, il serait encore plus sot de les laisser l&#224; o&#249; elles sont pour respecter on ne sait quel tabou pr&#233;tendument &#233;cologiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En troisi&#232;me lieu, la v&#233;ritable perspective est comme on sait spirituelle. Elle conduit l'humanit&#233;, faite &#224; l'image de Dieu pour le chr&#233;tien, et animal rationnel pour les Anciens, &#224; poursuivre aussi bien que possible les t&#226;ches qu'il per&#231;oit devant lui. On a vu que le progr&#232;s reposait principalement sur l'organisation collective, la recherche du bien, et le progr&#232;s technologique, plus que sur la seule croissance mat&#233;rielle. Nous n'avons donc absolument aucune raison de renoncer &#224; ces facteurs. Certes le progr&#232;s technique comme l'organisation collective peuvent tous deux conduire &#224; des effets nocifs, voire &#224; des d&#233;sastres. Mais ce n'est pas une fatalit&#233;. Quant &#224; la croissance mat&#233;rielle, nous voyons bien qu'elle a toutes chances de se heurter &#224; des limites physiques, du moins &#224; technologie donn&#233;e. Mais est-ce une raison pour renoncer &#224; l'usage de ces biens ? Non : mais c'en est une pour essayer, dans la limite de nos moyens, pour &#234;tre responsables. Donc pour utiliser nos ressources transitoires pour tenter d'aller vers une autre &#233;tape, meilleure et plus durable, et faire du bien dans l'intervalle. Et surtout, bien s&#251;r, pour utiliser ces ressources pour la seule chose qui compte, le progr&#232;s individuel et collectif de nos &#226;mes ; la pr&#233;paration &#224; la v&#233;ritable patrie, qui est dans l'autre monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d'autres termes le message biblique, et plus pr&#233;cis&#233;ment chr&#233;tien, n'est pas celui d'une restriction sur un espace &#233;troit et limit&#233; dans un cadre mental de culpabilisation malthusienne. Il consiste &#224; assumer nos responsabilit&#233;s tout en connaissant nos limites et surtout en nous sachant dans les mains de Dieu. Cela d&#233;bouche certainement sur une remise en cause profonde du consum&#233;risme ambiant et du gaspillage ; cela le ferait d'ailleurs m&#234;me s'il n'y avait pas de limite physique. Mais cela d&#233;bouche surtout sur un effort personnel et collectif de souci de nos responsabilit&#233;s : responsabilit&#233; pour les cons&#233;quences de nos actes, n&#233;gativement s'ils peuvent produire du mal et notamment remettre en cause les &#233;quilibres et l'avenir de la plan&#232;te ; mais plus encore positivement s'il s'agit pour nous encore et toujours, d'utiliser notre savoir et notre raison pour explorer les possibilit&#233;s de ce monde qui nous a &#233;t&#233; donn&#233; par Dieu, pour Sa plus grande gloire. Jardiniers oui, malthusiens non.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Janvier 2009&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Publi&#233; initalement dans Libert&#233; politique)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en lire plus voir notre L'Economie et le Christianisme&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Ecologie, morale et foi </title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Christianisme et &#233;conomie</dc:subject>
		<dc:subject>Christianisme et &#233;cologie</dc:subject>

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&lt;p&gt;Le corpus complexe et h&#233;t&#233;roclite qui se range sous le nom de pr&#233;occupation &#233;cologique m&#234;le des consid&#233;rations tr&#232;s variables, m&#234;lant &#233;troitement le moral et le technologique. Un point central est l'affirmation d'un imp&#233;ratif : celui de modifier notre comportement dans la perspective de risques que feraient courir &#224; l'humanit&#233; ses agissements actuels, notamment son activit&#233; &#233;conomique. Pour appr&#233;cier la validit&#233; de ces r&#233;flexions, une part pr&#233;pond&#233;rante du d&#233;bat se concentre sur la dimension (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le corpus complexe et h&#233;t&#233;roclite qui se range sous le nom de pr&#233;occupation &#233;cologique m&#234;le des consid&#233;rations tr&#232;s variables, m&#234;lant &#233;troitement le moral et le technologique. Un point central est l'affirmation d'un imp&#233;ratif : celui de modifier notre comportement dans la perspective de risques que feraient courir &#224; l'humanit&#233; ses agissements actuels, notamment son activit&#233; &#233;conomique. Pour appr&#233;cier la validit&#233; de ces r&#233;flexions, une part pr&#233;pond&#233;rante du d&#233;bat se concentre sur la dimension technique et &#233;conomique : le risque est-il r&#233;el ? Que faire pour l'&#233;viter etc. ? Mais au del&#224; de tout ceci il y a de fa&#231;on plus ou moins latente une question plus essentielle : sur quoi fonder l'imp&#233;ratif moral en question ? Comment motiver l'homme moderne pour qu'il soit pris en compte ? Un point essentiel qui a &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233; pour cela est la perspective de la catastrophe : l'id&#233;e que d&#233;sormais nous savons que l'humanit&#233; peut dispara&#238;tre de son propre fait. Nous en prendrons deux exemples caract&#233;ristiques. &lt;br class='autobr' /&gt;
La responsabilit&#233; face &#224; la catastrophe possible : Hans Jonas &lt;br class='autobr' /&gt;
Une nouvelle morale, car l'humanit&#233; peut dispara&#238;tre de son propre fait&lt;br class='autobr' /&gt;
Le point de d&#233;part de Hans Jonas est le suivant . Dans les &#233;poques ant&#233;rieures &#224; la n&#244;tre, la notion de responsabilit&#233; envers la nature n'existait pas. A int&#233;resser la morale, il n'y avait que des actions d'homme &#224; homme, et en outre avec un horizon court, car les effets &#224; long terme n'importaient pas. Tous les commandements &#233;thiques du pass&#233; refl&#232;tent selon lui cet horizon, doublement &#233;troit : il n'y avait que le sujet et son prochain, ici et maintenant. Avec le concept de progr&#232;s on en est venu &#224; consid&#233;rer le pass&#233; comme &#233;tape pr&#233;paratoire au pr&#233;sent, et celui-ci &#224; l'avenir. D'o&#249; la possibilit&#233; du mythe du paradis sur terre, de l'accomplissement final qui jugera tout ce qui l'aura pr&#233;c&#233;d&#233;. C'est une rupture fondamentale avec l'&#233;thique ancienne du pr&#233;sent. Parmi les exemples de changements majeurs que cela induit sur le plan moral, on peut relever les faits suivants. D'abord la dur&#233;e de la vie &#233;tait jusque l&#224; un fait auquel on ne pouvait rien. Or on voit maintenant la possibilit&#233; de l'allonger, peut-&#234;tre ind&#233;finiment ; la mort m&#234;me pourrait &#234;tre &#233;vitable. Mais cela conduit &#224; des questions nouvelles : est-ce d&#233;sirable ? Qui en effet devra-t-on garder : les meilleurs ? Tous ? Mais on arr&#234;te donc l'&#233;tat de l'humanit&#233; &#224; une date donn&#233;e ? Que dire alors des g&#233;n&#233;rations suivantes : il n'y aurait alors plus de jeunesse, plus de reproduction ou beaucoup moins, plus de nouveaut&#233;, plus de curiosit&#233; ? Dans un autre registre, le contr&#244;le du comportement par des moyens chimiques ou autres peut consid&#233;rablement progresser. Ce peut &#234;tre bon en mati&#232;re m&#233;dicale. Mais cela pose des questions redoutables &#224; la libert&#233;. Devra-t-on ou pourra-t-on utiliser ces produits dans l'enseignement ? Pour la pacification de populations agressives ? La publicit&#233; ? Etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces questions d&#233;j&#224; graves p&#226;lissent en regard de la perspective de la catastrophe .La maxime de Kant (agir selon ce qui peut &#234;tre pris comme r&#232;gle universelle) pr&#233;suppose par exemple, mais sans le dire, l'existence d'une humanit&#233;. Que celle-ci puisse dispara&#238;tre, du fait des choix que nous faisons aujourd'hui, n'est pas pr&#233;vu ni trait&#233;. Or dit-il nous savons maintenant que l'humanit&#233; peut se faire dispara&#238;tre. Dans un tel cas, sacrifier l'avenir a une cons&#233;quence pr&#233;cise et in&#233;dite : c'est l'interruption de la s&#233;rie. Il faut donc ajouter un autre pr&#233;cepte : agis de fa&#231;on &#224; ce que tu fais soit compatible avec la permanence d'une vie humaine sur Terre, ou au moins ne lui nuise pas. C'est un vrai pr&#233;cepte moral, sans contradiction logique, mais il n'est pas simple &#224; &#233;tablir, car dit-il il n'est pas facile de d&#233;montrer que ce qui n'existe pas (pas encore) a des droits sur ce qui existe. Du moins hors religion. D'o&#249; la d&#233;marche fondamentale de Jonas : le poser comme axiome. Et consid&#233;rer que son champ d'application est avant tout politique. Il nous faut donc dit-il une nouvelle &#233;thique, et une nouvelle humilit&#233;. Non du fait de notre petitesse comme on le pensait autrefois, mais, au contraire, de notre puissance. Humilit&#233; par rapport &#224; nos processus politiques, qui par nature ne regardent que le pr&#233;sent : au mieux, on respecte les droits de tous ceux qui existent, mais pas ceux de ceux qui existeront, de l'avenir. Quelle force politique peut en effet repr&#233;senter l'avenir ? C'est une question politique majeure : la communaut&#233; est l&#224; pour pr&#233;parer l'avenir, mais l'avenir n'est nulle part repr&#233;sent&#233; en son sein. Attiser le sentiment de peur ne suffit pas, car elle ne s'int&#233;resse pas au long terme. Et l'auteur de nous dire : ne doit-on pas alors restaurer une cat&#233;gorie, celle de la saintet&#233;, qui a &#233;t&#233; d&#233;truite par les Lumi&#232;res et leur scientisme ? Malheureusement sans aller au bout de l'id&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
Priorit&#233; absolue &#224; la survie par rapport &#224; tout progr&#232;s&lt;br class='autobr' /&gt;
Comment faire ? Notre auteur reconna&#238;t la force d'entra&#238;nement de la perspective du mal : le mal est plus imm&#233;diat que le bien, par la menace qu'il repr&#233;sente. On ne conna&#238;trait pas la valeur de la v&#233;rit&#233; si on ne pouvait pas mentir, ou du respect de la vie si on ne pouvait pas tuer. Il faut regarder ce que nous craignons avant ce que nous d&#233;sirons. Il nous faut donc nous faire une image du mal possible, consciemment et volontairement, ce qui suppose d'abord de se faire une repr&#233;sentation de l'avenir. Mais c'est d&#233;sormais uniquement celle d'un mal futur, et non d'un mal exp&#233;riment&#233; dans le pass&#233;, comme dans les &#233;thiques ant&#233;rieures ; et il faut en outre et surtout consid&#233;rer la disparition future possible de l'humanit&#233;. Or ce n'est &#233;videmment pas la m&#234;me chose qu'un mal qui me menace moi personnellement. Il faut donc qu'un imp&#233;ratif &#233;thique me pousse &#224; avoir une telle consid&#233;ration. En outre, dira-t-on, il y a une incertitude sur ce danger, ce qui affaiblit sa puissance de conviction. Ici intervient selon lui un autre principe, qui est que l'on doit pr&#234;ter plus attention aux proph&#233;ties de malheur qu'aux proph&#233;ties de salut. D'abord parce que le danger est r&#233;el et comparativement imminent : le progr&#232;s technique va beaucoup plus vite que l'&#233;volution naturelle, qui n'a pas le temps de s'adapter ; et il le risque est global, ce qui ne peut s'appr&#233;cier statistiquement, sur des s&#233;ries soumises &#224; la loi des grands nombres. Ensuite parce qu'il y a une dynamique cumulative dans les d&#233;veloppements techniques, qui tend &#224; s'imposer d'elle-m&#234;me ; il faut donc &#234;tre attentif aux commencements de chaque &#233;volution nouvelle. De plus il faut respecter tout ce qui existe, qui est le r&#233;sultat de l'&#233;volution ant&#233;rieure ; or tout ce patrimoine peut dispara&#238;tre. Nous ne sommes donc pas du tout dans la situation du prol&#233;taire r&#233;volutionnaire, qui pensait n'avoir rien &#224; perdre et dont le sort ne pouvait que s'am&#233;liorer. Il y a une valeur unique &#224; l'&#233;mergence historique de la nature humaine, et elle a une valeur infinie. Aucun enjeu ne peut le justifier que le pouvoir r&#233;sultant de cette &#233;volution puisse aboutir &#224; faire dispara&#238;tre l'esp&#232;ce : le gain maximal r&#233;sultant de cette prise de risque serait en effet toujours limit&#233;, mais la perte possible infinie. D'o&#249; pour notre auteur la pr&#233;f&#233;rence &#224; donner syst&#233;matiquement aux proph&#233;ties de malheur, car elles nous mettent sous les yeux ce risque possible. On n'a en particulier pas le droit de mettre en jeu le sort de tous dans la poursuite d'un but quelconque, sauf n&#233;cessit&#233; absolue. Ce qui a une cons&#233;quence majeure : le progr&#232;s technologique, qui ne vise jamais qu'une am&#233;lioration relative de l'existant, n'a aucun droit &#224; mettre en jeu la survie de l'esp&#232;ce. L'humanit&#233; n'a pas de droit &#224; son suicide collectif, on ne peut mettre comme enjeu la survie de l'homme. Voil&#224; selon lui un principe nouveau et absolu : tout ce qui peut aboutir &#224; la disparition d l'esp&#232;ce est &#224; &#233;viter .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon Jonas, ceci implique des raisonnements tr&#232;s diff&#233;rents de ceux de la philosophie classique. Contrairement &#224; Descartes, il faut prendre en compte tout ce qui est douteux ou incertain. En outre, contrairement au pari de Pascal, il ne s'agit plus de sacrifier quelque chose de certain mais limit&#233; (notre existence en ce monde) pour un incertain incommensurable (un infini possible) ; mais d'&#233;viter le n&#233;ant en refusant tout pari et en conservant ce qui existe (qui est limit&#233;, mais infini par son existence m&#234;me). Au lieu donc de recommander le pari, le va-tout, on a le devoir de l'&#233;viter. Une autre conception ancienne est selon lui &#224; abandonner, la r&#232;gle &#233;thique de la r&#233;ciprocit&#233;. Car en soi, ce qui n'existe pas n'a pas de droit, pas m&#234;me celui d'&#234;tre ; et l'avenir ne peut rien pour moi, ni me nuire. Il reconna&#238;t toutefois qu' il y a un exemple de devoir sans r&#233;ciprocit&#233; dans la tradition morale : c'est celui envers les enfants. C'est m&#234;me de l&#224; que d&#233;rive ce qu'on appelle une comportement responsable. Ceci dit, il y a une diff&#233;rence entre les enfants et les g&#233;n&#233;rations futures : car nous sommes &#224; l'origine de la venue au monde de ces enfants, et notre devoir envers eux d&#233;coule de notre acte. Mais c'est selon lui diff&#233;rent de se reconna&#238;tre un devoir envers l'humanit&#233; future, non seulement le devoir m&#234;me de procr&#233;er, mais aussi le fait qu'elle devra &#234;tre. Le droit qualitatif d'&#234;tre tel ou tel d&#233;coule ici du devoir absolu d'&#234;tre. Le premier imp&#233;ratif, cat&#233;gorique, est qu'il y ait une humanit&#233; : nous sommes responsables de l'id&#233;e m&#234;me d'homme, qui est d'ordre ontologique. Cela conduit &#224; remettre en cause deux dogmes modernes : le refus de toute m&#233;taphysique, et l'id&#233;e qu'il n'y a pas de passage de l'&#234;tre au devoir. Une m&#233;taphysique est en effet ici n&#233;cessaire. La question : &#171; Est-ce que l'homme doit (soll) exister ? &#187; pose la question de la valeur de l'&#234;tre en soi. Dire oui revient &#224; affirmer une sorte de droit &#224; l'&#234;tre. &lt;br class='autobr' /&gt;
La responsabilit&#233;, fondement de la morale&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour comprendre le sens de cette morale, dit-il, il faut r&#233;habiliter la notion de finalit&#233;, qui s'impose m&#234;me au scientifique. Certes en g&#233;n&#233;ral la causalit&#233; suffit &#224; expliquer les ph&#233;nom&#232;nes ; mais il s'agit ici de comprendre la logique de la nature, qui comporte selon lui l'&#233;mergence de finalit&#233;s dans un contexte causal, qu'il y ait conscience ou non. Reconna&#238;tre qu'il y a des finalit&#233;s c'est reconna&#238;tre une notion de bien en soi. C'est pour notre auteur une &#233;vidence ou un axiome. L'enjeu est une forme d'affirmation de l'&#234;tre par rapport au non-&#234;tre : l'&#234;tre n'est pas indiff&#233;rent par rapport &#224; lui-m&#234;me. Tout but est sup&#233;rieur &#224; l'indiff&#233;rence, qui est une forme de n&#233;ant. Une forme d'&#234;tre qui serait indiff&#233;rente serait imparfaite et impossible &#224; se repr&#233;senter. La maximalisation de la finalit&#233; est donc un bien qui se d&#233;gage, d'autant plus que le but est multiple et intense. Dans cette optique, tout &#234;tre ayant une forme de sensibilit&#233; est un but en soi, tant pour la nature qu'en lui-m&#234;me, et il tente de se maintenir par l'action contre la menace du n&#233;ant. Cette obligation de l'affirmation, du oui, atteint sa forme supr&#234;me avec l'homme, tant comme r&#233;sultat du processus que comme celui qui peut d&#233;truire tout le processus. Le point central est que ce Bien existe plus par lui-m&#234;me que la valeur, laquelle tend &#224; &#233;voquer l'id&#233;e du &#8216;pour qui ?' et celle du &#8216;combien ?'. Ce qui vaut la peine pour moi est autre chose que ce qui m&#233;rite que je peine pour lui, lequel est seul un bien en soi. Le bien ne peut &#234;tre cr&#233;&#233; par la volont&#233;, car alors il n'a pas l'autorit&#233; pour la lier. En outre, faire le bien est bon pour celui qui le fait, m&#234;me en dehors de tout r&#233;sultat. Cela ne veut pas dire que c'est le bien de l'agent qui doit &#234;tre recherch&#233; , mais le bien ultime en soi. La moralit&#233; n'a pas son but en soi-m&#234;me, ni dans la volont&#233;, ni dans une causalit&#233; ou un calcul. C'est un appel &#224; un Bien du monde. Et cet appel rencontre un &#233;cho dans notre sensibilit&#233; , qui est justement le sentiment de la responsabilit&#233; ; il faut donc distinguer l'objectivit&#233; de l'appel et le fondement psychologique de la possibilit&#233; qu'il a de mouvoir notre volont&#233; ; les deux sont n&#233;cessaires pour une morale ; mais ce n'est pas notre choix qui importe, c'est la reconnaissance de l'obligation qu'implique l'existence possible de l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant dit-il quand on regarde les motivations cit&#233;es par les moralistes (amour, volont&#233; de puissance etc.) on ne trouve pas le sentiment de responsabilit&#233; ainsi compris (Verantwortungsgef&#252;hl) ; presque toujours on pr&#233;suppose un bien de valeur supr&#234;me (un summum bonum au del&#224; du temps). Ce qui est passager est donc renvoy&#233; &#224; ce qui ne passe pas (&#233;ternel). Or notre objectif, dit Jonas, est tout diff&#233;rent : c'est de renvoyer du passager au passager (verg&#228;nglich) : un autre que moi, qui a un droit en soi-m&#234;me comme &#234;tre, m&#234;me s'il n'existe pas encore ; et son existence a un droit sur moi, m&#234;me s'il est passager. La responsabilit&#233; est comprise par Jonas comme obligeant &#224; elle seule ; sa seule r&#233;f&#233;rence dans l'&#234;tre est un &#234;tre limit&#233; &#233;ventuellement non encore existant ; c'est l'effet de la chose vis&#233;e sur nous, combin&#233;e avec la conscience de notre pouvoir. Pour lui la responsabilit&#233; est la pr&#233;-condition de toute morale, sans &#234;tre morale en soi. Inversement, agir de fa&#231;on irresponsable suppose qu'on refuse de telles responsabilit&#233;s, envers quelqu'un ou quelque chose. Pour mieux comprendre de quoi il s'agit, il est int&#233;ressant de regarder la responsabilit&#233; de l'homme d'Etat envers la collectivit&#233; qu'il dirige, et de la comparer avec celle des parents envers leur enfant. L'art de l'homme d'Etat est responsable d'un seul fait : qu'il y aura encore demain un art de l'homme d'Etat, donc la possibilit&#233; d'un autre comportement responsable. Ce qu'il y a de commun malgr&#233; les nombreuses diff&#233;rences se laisse r&#233;sumer par les trois concepts de totalit&#233;, de continuit&#233; et d'avenir. La responsabilit&#233; premi&#232;re est celle de l'homme pour un autre homme et pour sa protection. Elle comporte la possibilit&#233; de la r&#233;ciprocit&#233; ; l'homme est par nature responsable de l'autre, de tout autre ; et il est le seul &#234;tre dans ce cas. Cela fait partie de sa nature et de sa dignit&#233; (quel que soit le bilan global qu'on peut tirer de son action). En d&#233;finitive, il faut que des hommes vivent et vivent bien. Mais alors pourquoi la responsabilit&#233; ainsi comprise n'&#233;tait pas jusqu'ici au centre de la th&#233;orie &#233;thique ? C'est selon lui une fonction du pouvoir et du savoir ; or comme on l'a dit ceux-ci &#233;taient dans le pass&#233; restreints &#224; une espace &#233;troit, et &#224; l'imm&#233;diat. L'avenir n'&#233;tait que la r&#233;p&#233;tition du pr&#233;sent ; il n'y avait donc pas cette dynamique qui caract&#233;rise la modernit&#233;. Ce qui induisait une pr&#233;dominance de la verticalit&#233; sur l'horizontalit&#233; : chez Platon le bien en soi n'est pas de ce monde. Notre ontologie n'est d&#233;sormais plus celle de l'&#233;ternit&#233;, mais celle du temps. Ce qui est naturel d&#233;sormais est qu'existe ce qui n'existait pas auparavant. L'augmentation de notre pouvoir change qualitativement notre devoir. Certes dit-il on peut en revenir un jour &#224; la vision platonicienne, et l'abandon du transcendant a peut-&#234;tre &#233;t&#233; une erreur colossale. Mais nous devons prendre les responsabilit&#233;s que nous avons l&#224; o&#249; nous sommes. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'utopie, irr&#233;aliste et dangereuse &lt;br class='autobr' /&gt;
La menace majeure pour nous dans la situation o&#249; nous sommes est selon Jonas celle des effets pervers de l'utopie. Il y a d'abord des effets physiques : une impossibilit&#233; mat&#233;rielle de l'utopie telle que commun&#233;ment pr&#233;sent&#233;e. Le danger qui appara&#238;t par exemple dans le socialisme r&#233;sulte d'une utopie dont la r&#233;alisation suppose le d&#233;ploiement de la technique. Or selon lui le niveau de vie actuel des pays riches n'est pas g&#233;n&#233;ralisable : le fait que toute &#233;nergie &#233;met de la chaleur est un obstacle incontournable pour toute utopie technique, car cela implique l'impossibilit&#233; d'une consommation trop &#233;lev&#233;e d'&#233;nergie, m&#234;me si elle &#233;tait disponible (par exemple par la fusion thermonucl&#233;aire), car elle ne serait pas absorbable par la Terre. Une autre objection majeure &#224; ce genre d'utopie est que la tr&#232;s grande majorit&#233; des gens serait exclue du travail productif r&#233;el, d'o&#249; un &#233;norme probl&#232;me d'oisivet&#233;. Or sans activit&#233; corporelle le cerveau voit son activit&#233; s'appauvrir. Les hobbies deviendraient alors une sorte de th&#233;rapie visant &#224; pallier &#224; l'absence de m&#233;tier et de profession, th&#233;rapie qui serait obligatoire pour &#233;viter l'oisivet&#233;, la drogue, le crime etc. Mais cela pose un triple probl&#232;me : d'abord le hobby devenu obligatoire perd de sa spontan&#233;it&#233; ; ensuite il perd sa libert&#233;, puisqu'il faudrait un contr&#244;le public (du fait de son co&#251;t, et de la raret&#233; des moyens d&#233;ploy&#233;s, ne serait-ce que l'espace ou l'&#233;nergie) ; enfin on perdrait le contact avec la r&#233;alit&#233; et m&#234;me sa dignit&#233;, puisque l'activit&#233; ou son utilit&#233; resterait fictive. Il est difficile de consid&#233;rer avec Bloch que celui qui p&#234;che pour survivre a moins de dignit&#233; que celui qui p&#234;che par loisir : c'est le contraire qui est probable. On retrouve chez tous les utopistes une erreur de fond qui est de consid&#233;rer qu'il n'y a de libert&#233; que quand la n&#233;cessit&#233; s'arr&#234;te. Au contraire la libert&#233; r&#233;side dans la mani&#232;re dont on se mesure avec la n&#233;cessit&#233;. Si celle-ci dispara&#238;t, la libert&#233; perd son objet. Plus rien n'est alors s&#233;rieux, et on en vient &#224; d&#233;sirer un drame, quel qu'il soit, ou la guerre. L'utopie fait en r&#233;sum&#233; dispara&#238;tre dignit&#233; et libert&#233;. Quant aux relations humaines dans une telle soci&#233;t&#233; utopique, on voit mal en quoi leur substance dispara&#238;trait, qui est faite d'amour et de haine sous les formes les plus diverses. En outre, ces relations aussi perdent de leur substance si on perd le contact avec la r&#233;alit&#233; que donne la n&#233;cessit&#233; ; de telles affections deviennent alors pathologiques, parasitaires voire cannibales. &lt;br class='autobr' /&gt;
Conclusion &lt;br class='autobr' /&gt;
Notre auteur se d&#233;marque en d&#233;finitive des deux c&#244;t&#233;s. D'un c&#244;t&#233; selon lui l'univers moderne est distinct de l'univers aristot&#233;licien qui est t&#233;l&#233;ologique et (dit-il) de ce fait d&#233;j&#224; accompli. Le n&#244;tre est non achev&#233; (unfertig) : ce qui sera n'a jamais &#233;t&#233;. Cela r&#233;sulte entre autres du fait simple que les gens meurent et sont remplac&#233;s par d'autres, qui sont nouveaux. Il faut donc accepter cette nouveaut&#233; permanente. D'un autre c&#244;t&#233; il faut se d&#233;fier de l'utopie : pour l'utopiste toute histoire est une pr&#233;histoire par rapport &#224; l'utopie, o&#249; par exemple enfin l'art sera v&#233;ritablement art etc. ; ainsi chez Ernest Bloch (culte du &#8216;pas-encore' et de l'esp&#233;rance). Mais l'homme v&#233;ritable lui est d&#233;j&#224; l&#224; ; il sera &#224; l'avenir chaque fois nouveau, mais pas plus authentique. Le r&#234;ve utopique est en fait un cauchemar ; et l'erreur de l'utopie une erreur dans la conception m&#234;me de l'homme. La condition de l'homme est pleine de valeur en tant que probl&#233;matique (fragw&#252;rdig). Le pass&#233; nous rappelle ce qu'est l'homme : il est ouvert au bien et au mal, et le sera toujours. La troisi&#232;me voie qu'il propose est donc autre : pour exercer cette responsabilit&#233; entre un futur incertain, aussi limit&#233; que notre pr&#233;sent, mais aussi digne d'exister, il faut en d&#233;finitive une heuristique de la crainte (Furcht), qu'il est urgent de r&#233;apprendre et de mettre au centre de la moralit&#233;. Elle est fond&#233;e sur le respect de ce qu'est l'homme et de ce qu'on a r&#233;alis&#233; avec lui, de l'h&#233;ritage qu'il repr&#233;sente, et de son droit &#224; se perp&#233;tuer. &lt;br class='autobr' /&gt; R&#233;flexions d'&#233;tape&lt;br class='autobr' /&gt;
Notons le m&#233;lange &#233;trange que r&#233;alise notre auteur. D'un c&#244;t&#233; il r&#233;habilite des th&#232;mes essentiels de la moralit&#233; classique, et notamment dans la tradition aristot&#233;licienne et thomiste : la notion de finalit&#233;, ou le fait fondamental que le Bien s'impose en soi par sa valeur propre, et ne saurait faire l'objet d'un choix de notre part : le choix est de le faire ou non, pas de d&#233;cider ce qu'il est. Ou le th&#232;me implicite de ce bien qu'est l'&#234;tre en lui-m&#234;me : que des &#234;tres libres et capables de choix existent demain est reconnu comme un bien en soi, s'imposant &#224; nous alors m&#234;me que les &#234;tres en question n'existent pas. Une telle reconnaissance &#224; elle seule bouleverse bien des id&#233;es re&#231;ues, notamment en mati&#232;re de natalit&#233; et d'&#233;ducation. Mais relevons en m&#234;me temps l'&#233;trange obstination de notre auteur &#224; afficher la nouveaut&#233; intrins&#232;que suppos&#233;e de cette morale. Certes, la responsabilit&#233; envers l'existence de g&#233;n&#233;rations futures menant une vie d&#233;cente ne peut pas &#234;tre comprise comme un nouveau rapi&#233;&#231;age. Ce qui est nouveau est effectivement la conscience qu'a l'humanit&#233; de son pouvoir de se faire dispara&#238;tre elle-m&#234;me. Mais la morale la plus traditionnelle est tout &#224; fait &#224; m&#234;me de susciter la r&#233;ponse appropri&#233;e. Elle le fait m&#234;me bien mieux que l'esp&#232;ce d'imp&#233;ratif cat&#233;gorique d'un genre nouveau qu'invoque Jonas : car quel est le sens d'un imp&#233;ratif de faire &#234;tre des &#234;tres qui auront un imp&#233;ratif de faire des &#234;tres qui auront un imp&#233;ratif de faire &#234;tre et ainsi de suite, s'il n'y a pas renvoi &#224; un notion de valeur en soi de la vie de ces &#234;tres ? Et comment fonder la valeur en soi, absolue, de ces &#234;tres compris comme en eux-m&#234;mes limit&#233;s, s'il n'y a pas une perspective infinie, une vie &#233;ternelle, donc un Dieu infiniment aimant ? Et quelle erreur (si r&#233;pandue de nos jours) de comprendre l'&#233;ternit&#233; comme une immobilit&#233;, ou la t&#233;l&#233;ologie comme un d&#233;j&#224; accompli ! La modernit&#233; para&#238;t incapable de saisir le concept d'infini, et notamment d'infinit&#233; par excellence qu'est l'&#233;ternit&#233;. Or loin d'&#234;tre de du fig&#233;, c'est de l'in&#233;puisable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui le comprend peut par l&#224; m&#234;me en outre &#233;chapper au dilemme de base de notre auteur : une telle obsession par la responsabilit&#233; que cela conduit par principe de pr&#233;caution &#224; &#233;viter tout ce qui peut pr&#233;senter le moindre risque pour la survie collective, et par l&#224; bloquer toute &#233;volution future. On conna&#238;t cet effet paralysant de toute la litt&#233;ralement &#233;cologique : appliqu&#233;e au pass&#233;, elle aurait emp&#234;ch&#233; toute &#233;volution depuis l'&#226;ge de pierre. Mais justement il faut accepter la double nature de notre condition : suffisamment limit&#233;e pour que nous ne ma&#238;trisions pas pleinement toutes les donn&#233;es de nos d&#233;cisions et plus g&#233;n&#233;ralement notre destin&#233;e ; et suffisamment ouverte &#224; la mis&#233;ricorde infinie de Dieu et &#224; Sa Providence pour avoir le courage plein d'aller quand m&#234;me de l'avant, par cette vertu magnifique qu'est l'Esp&#233;rance. Esp&#233;rance qui contrairement &#224; l'utopie tr&#232;s lucidement d&#233;nonc&#233;e par Jonas nous donne la motivation voulue sans nous enfermer dans l'horizon auto-destructeur et au fond insignifiant auquel se limite tout mat&#233;rialisme. &lt;br class='autobr' /&gt;
JP Dupuy : poser hygi&#233;niquement la catastrophe comme certaine&lt;br class='autobr' /&gt;
Jean-Pierre Dupuy se pose une question analogue. Nous sommes dans des soci&#233;t&#233;s qui n'ont pas de morale positive commune, c'est-&#224;-dire de morale leur prescrivant tel ou tel comportement (autre que le respect de la libert&#233; ou de l'&#233;galit&#233;). Dans ce contexte, comment parer &#224; l'hypoth&#232;se de catastrophes &#233;ventuelles, si elles sont plut&#244;t improbables ? Conscient de la difficult&#233; de motiver nos soci&#233;t&#233;s pour une action concr&#232;te, il propose une th&#233;orie ing&#233;nieuse : elle consiste &#224; consid&#233;rer par une sorte d'hygi&#232;ne la catastrophe comme quasi-certaine. Ce faisant, les esprits se concentrent sur cette hypoth&#232;se, et agissent, ce qui fait qu'elles sont de fait &#233;vit&#233;es. Voyons ce que cela peut nous dire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dialectique de la pr&#233;caution : comment se pr&#233;munir contre la catastrophe alors que l'incertitude est totale&lt;br class='autobr' /&gt;
Au pr&#233;alable il &#233;vacue la possibilit&#233; d'y parer syst&#233;matiquement par le principe de pr&#233;caution aujourd'hui &#224; la mode. La notion de pr&#233;caution est dit-il complexe et controvers&#233;e. Le point de d&#233;part en est la reconnaissance du fait que, &#224; notre &#233;poque, le risque de catastrophes majeures, fruit de l'action humaine, est &#233;lev&#233; et par l&#224; devient une question centrale. Mais il ne saurait s'agir de viser un risque z&#233;ro, &#233;videmment hors d'atteinte. Si l'on cherche &#224; imaginer le sc&#233;nario du pire, on ne sait plus o&#249; s'arr&#234;ter, et cela risque de conduire &#224; tout arr&#234;ter ; or ce peut &#234;tre pire que l'action. On peut aussi viser &#224; minimiser ce risque du pire, par des hypoth&#232;ses successives. Mais sa d&#233;marche est diff&#233;rente ; il rejoint Corinne Lepage qui dit &#171; c'est le non-sens de la destruction qui implique de recourir au sc&#233;nario du pire. C'est pr&#233;cis&#233;ment la pertinence, voire la seule existence de la possibilit&#233; de ce sc&#233;nario du pire qui peut et doit guider la r&#233;flexion et l'action. &#187;. En d'autres termes, le raisonnement sur l'hypoth&#232;se pire prend selon lui un r&#244;le structurant pour le d&#233;bat moral. Si on n'a pas l'&#339;il riv&#233; sur la catastrophe, on risque dit-il de la consid&#233;rer improbable, et de ne rien faire avant qu'elle ne se produise ; puis, paradoxalement, une fois qu'elle s'est produite, on s'en accommodera comme d'un fait, et on cherchera alors des solutions. Il faut donc susciter un degr&#233; suffisant d'attention sur elle et il propose de &#171; raisonner comme si le fait d'envisager que la catastrophe est possible &#233;quivalait &#224; penser qu'elle se produira, et qu'elle se produira n&#233;cessairement &#187;. Cela revient &#171; &#224; se projeter dans l'apr&#232;s-catastrophe, et &#224; voir r&#233;trospectivement en celle-ci un &#233;v&#232;nement tout &#224; la fois n&#233;cessaire et improbable &#187;. Ce saut conceptuel est certes difficile, mais il est rendu selon lui n&#233;cessaire par le fait que nous avons maintenant le pouvoir de faire sauter la plan&#232;te. Comme dit Jonas &#171; nous devons traiter ce qui certes peut &#234;tre mis en doute, tout en &#233;tant possible, &#224; partir du moment o&#249; il s'agit d'un possible d'un certain type, comme une certitude en vue de la d&#233;cision &#187;. Il ne s'agit pas de r&#233;tablir le sacr&#233;, car il a &#233;t&#233; d&#233;truit selon lui par les Lumi&#232;res et la science, mais de ne pas &#233;luder le besoin d'&#233;thique. &#171; Il n'y a pas d'action qui exprime plus hautement la libert&#233; de l'homme que de fixer des limites &#224; sa capacit&#233; individuelle d'agir, sous forme d'imp&#233;ratifs, de normes ou de r&#232;gles &#224; validit&#233; universelle, et de s'y tenir &#187;. Nous retrouvons ici les limites &#224; l'action humaine.&lt;br class='autobr' /&gt;
Les impasses des raisonnements habituels face &#224; la catastrophe&lt;br class='autobr' /&gt;
S'agissant du principe de pr&#233;caution m&#234;me, il note que les d&#233;finitions officielles sont &#233;cartel&#233;es entre le souci du calcul &#233;conomique et la nouveaut&#233; de la situation, caract&#233;ris&#233;e par l'incertitude et l'ampleur du risque. On parle en effet de &#8216;mesures proportionn&#233;es et raisonnables', tout en reconnaissant l'ampleur de l'incertitude. Ce qui est contradictoire. On peut certes raffiner en distinguant entre le risque (ou risque av&#233;r&#233;), qui est probabilisable et objet de ce qu'on appelle pr&#233;vention ; et l'incertain (ou risque potentiel), objet de ce qu'on appelle pr&#233;caution. Certes, le premier peut &#234;tre trait&#233; dans le contexte dominant. Mais pour le deuxi&#232;me le probl&#232;me est qu'on n'a pas le moyen de formaliser la d&#233;cision dans le cadre du calcul &#233;conomique. Quant &#224; introduire la notion de probabilit&#233;s subjectives, ou celle d'aversion pour le risque ou pour l'incertain, cela pose de s&#233;rieux probl&#232;mes sur le plan &#233;thique. En effet aucune &#233;thique ne saurait se fonder sur une psychologie particuli&#232;re ; ses r&#233;ponses doivent &#234;tre objectives, publiquement accessibles et universelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il poursuit en relevant une limite majeure du raisonnement rationaliste habituel, &#224; savoir qu'il n'inclut par construction aucune information qui n'est disponible qu'apr&#232;s qu'on ait agi. Mais ce n'est selon lui pas la mani&#232;re de fonctionner du jugement moral. Il reprend un exemple du philosophe anglais Williams, celui d'un peintre, un nouveau &#8216;Gauguin', qui abandonnerait sa famille pour vivre &#224; Tahiti au nom de son art. Ce n'est dit-il qu'apr&#232;s coup qu'on pourra juger ce comportement, selon qu'il se r&#233;v&#232;le &#234;tre un g&#233;nie ou non ; et au fond, m&#234;me lui ne saura qu'apr&#232;s coup le jugement qu'il faut porter sur lui (c'est ce qu'il appelle moral luck, fortune morale). On observe le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne aujourd'hui dans le cas du droit de la responsabilit&#233; : le progr&#232;s de la science a conduit par exemple &#224; faire payer les producteurs d'amiante du pass&#233;. Or &#224; l'&#233;poque ils ne savaient pas que c'&#233;tait nocif. Plus g&#233;n&#233;ralement, aujourd'hui &#171; l'humanit&#233; prise comme sujet collectif a fait un choix de d&#233;veloppement de ses capacit&#233;s virtuelles qui la fait tomber sous la juridiction de la fortune morale. Il se peut que son choix m&#232;ne &#224; de grandes catastrophes irr&#233;versibles ; il se peut qu'elle trouve le moyen de les &#233;viter, de les contourner ou des les d&#233;passer. Personne ne peut dire ce qu'il en sera. Le jugement ne peut &#234;tre que r&#233;trospectif. &#187; D&#232;s lors, on peut et doit anticiper le fait que le jugement ne sera port&#233; qu'apr&#232;s coup. &#171; Il est donc encore temps de faire que jamais il ne puisse &#234;tre dit par nos descendants : &#8216;trop tard !'&#8230; C'est donc l'anticipation de la r&#233;troactivit&#233; du jugement qui fonde et justifie la posture catastrophiste &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le probl&#232;me central qui se pose ici est que, compte tenu de l'ampleur de la catastrophe possible, notre savoir devrait &#234;tre en proportion. Or ce n'est pas le cas. Comme dit Jonas : &#171; le savoir pr&#233;visionnel reste en de&#231;&#224; du savoir technique qui donne son pouvoir &#224; notre agir&#8230;Reconna&#238;tre l'ignorance devient ainsi l'autre versant de l'obligation de savoir et cette reconnaissance devient aussi une partie de l'&#233;thique qui doit enseigner le contr&#244;le de soi toujours plus n&#233;cessaire de notre pouvoir excessif &#187;. Nous devons savoir pour agir, mais nous ne le pouvons pas. Et cette impossibilit&#233; n'est pas contingente, elle d&#233;coule n&#233;cessairement de plusieurs faits. On citera par exemple : la complexit&#233; des &#233;cosyst&#232;mes (qui peuvent basculer &#224; la suite d'un effet mineur), les effets cumulatifs qu'on observe dans les syst&#232;mes techniques, l'impr&#233;visibilit&#233; (logique) de toutes les futures inventions etc. Plus g&#233;n&#233;ralement, c'est notre finitude qui nous emp&#234;chera de toute fa&#231;on de mener &#224; leur terme l'ensemble des calculs n&#233;cessaires. Ceci mine le principe de pr&#233;caution dans son fondement m&#234;me. L'incertitude est radicale. Son incoh&#233;rence appara&#238;t aussi quand on l'applique &#224; lui-m&#234;me : &#171; si l'on est dans l'incertain, alors on peut tr&#232;s bien ne pas savoir qu'on est dans l'incertain. &#187; On ne sait donc jamais si les conditions d'application du principe de pr&#233;caution sont r&#233;unies. Il est m&#234;me probable que la v&#233;ritable pr&#233;caution consisterait &#8230;&#224; ne pas l'appliquer, puisqu'il peut bloquer sans motif des choses utiles, et moins risqu&#233;es que le monde actuel. &lt;br class='autobr' /&gt;
Appr&#233;ciation d'&#233;tape : on reste dans la morale du calcul&lt;br class='autobr' /&gt;
Le r&#244;le strat&#233;gique dans ce raisonnement de la perspective de la catastrophe est assur&#233; par combinaison de deux points. D'une part, sa gravit&#233;, du point de vue de ce qui se passe apr&#232;s, est telle qu'elle devient le point dominant du raisonnement. A sa suite, c'est l'&#233;thique qui prend un r&#244;le central, puisque la rationalit&#233; instrumentale, dont on a vu les limites, est d&#233;faillante pour construire m&#234;me une probl&#233;matique al&#233;atoire, avec ce qu'on a vu sur les limites du principe de pr&#233;caution. D'autre part, il se refuse &#224; reconna&#238;tre &#224; cette &#233;thique une origine ou un fondement ext&#233;rieur : il note qu'il est de type religieux, mais refuse une croyance religieuse explicite. La confluence de ces deux remarques se situe son projet : construire cette &#233;thique &#224; partir de la notion m&#234;me de catastrophe. Mais comme celle-ci est reconnue non certaine, il lui faut construire l'imp&#233;ratif sur une base stable. D'o&#249; sa solution, que nous allons examiner plus en d&#233;tails : tenir la catastrophe comme assur&#233;e. Mais notons d'ores et d&#233;j&#224; la difficult&#233; : au lieu de reconna&#238;tre explicitement la notion de finalit&#233;, comme la morale traditionnelle, on continue &#224; rester dans une forme d'immanence ; cela oblige &#224; reconstruire la morale, ce qui est in&#233;vitablement artificiel. Car comment orienter l'action des gens si aucune finalit&#233; ne leur est donn&#233;e ? Nous le voyons dans l'exemple ci-dessus du deuxi&#232;me Gauguin. Dans une perspective traditionnelle, on reconnaissait l'existence d'un principe de loyaut&#233;, qui donne un primat moral au fait de s'occuper de sa famille. Une fois ces devoirs remplis, c'est une question de vocation : on peut avoir l'&#233;toffe d'un peintre de g&#233;nie, et &#234;tre appel&#233; &#224; autre chose. Pour un croyant la r&#233;f&#233;rence sera Dieu et sa Providence. Ce n'est que dans une approche utilitaire qu'on estime que le fait d'&#234;tre un g&#233;nie (m&#234;me r&#233;el) peut donner tous les droits. L'id&#233;e qu'on juge apr&#232;s coup ne peut pas fonder rationnellement un comportement (bien que cela puisse l'&#233;clairer en pratique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en reconnaissant qu'elle suppose un imp&#233;ratif non utilitariste, Dupuy la construit cependant par un raisonnement qui reste bas&#233; sur les cons&#233;quences de notre action. Et qui donc ne s'&#233;loigne en d&#233;finitive pas du &#8216;cons&#233;quentialisme', qu'il critique par ailleurs au motif que l'on ne peut pas juger d'un acte par ses cons&#233;quences, puisqu'on ne peut pas conna&#238;tre ces cons&#233;quences. Ce qu'il fait c'est simplement substituer comme cons&#233;quence la catastrophe, au motif que sa gravit&#233; est telle si elle se produit, qu'elle nous dispense de tout calcul de probabilit&#233;. De ce fait il ne fait pas v&#233;ritablement justice au primat moral. Primat qui suppose qu'on ait confiance dans la morale (ou plut&#244;t en Dieu qui lui donne son sens), et donc qu'on la suit m&#234;me lorsqu'on n'a pas de certitude sur les cons&#233;quences de nos actes. En d'autres termes le v&#233;ritable fondement de la morale, c'est la finalit&#233;, c'est-&#224;-dire un effet qui d&#233;passe tous nos desseins. Nous devons faire le bien parce que c'est bien ; non pas parce qu'un imp&#233;ratif arbitraire nous l'impose, mais parce c'est ce qui nous a fait aller, nous et les autres, vers ce qui est notre finalit&#233;. Reconna&#238;tre cette finalit&#233; devient alors un guide auquel il n'y a pas de motif d'&#233;chapper. Tandis que, nous allons le voir, la consid&#233;ration de la catastrophe n'y saurait suffire. Poursuivons donc l'examen. &lt;br class='autobr' /&gt;
Poser la catastrophe comme quasi certaine comme moyen d'y parer&lt;br class='autobr' /&gt;
Le point de vue qu'il propose &#224; la suite de Jonas diff&#232;re selon lui du cons&#233;quentialisme en cela qu'il il ne s'agit pas de regarder le futur &#224; partir du pr&#233;sent, mais le pr&#233;sent &#224; partir du futur. Le point de base est que &#171; on ne croit &#224; l'&#233;ventualit&#233; de la catastrophe qu'une fois celle-ci advenue. &#187; Pour tourner le probl&#232;me pos&#233; par l'irr&#233;alit&#233; de l'avenir, il faut donc accorder &#171; une valeur de r&#233;alit&#233;, vrai ou faux, &#224; des propositions relatives &#224; un &#233;v&#232;nement futur avant que le temps n'en d&#233;cide. &#187; Mais il faut r&#233;pondre alors &#224; l'objection que si on r&#233;ussit, c'est-&#224;-dire si la catastrophe ne se produit pas, on ruine la d&#233;marche en question, puisqu'on rend irr&#233;el ce qu'on avait pos&#233; comme r&#233;el. Il nous dit alors : allons plus loin, rendons cette catastrophe &#224; nos yeux in&#233;luctable, tout en sachant qu'elle n'est pas n&#233;cessaire. &#171; Il va nous falloir apprendre &#224; penser que, la catastrophe apparue, il &#233;tait impossible qu'elle ne se produise pas, mais qu'avant qu'elle ne se produise elle pouvait ne pas se produire. C'est dans cet intervalle que se glisse notre libert&#233; &#187;. Comment ? La question est subtile, c'est celle de notre rapport au futur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;voque ici le proph&#232;te Jonas dont la particularit&#233; du message dans la Bible est que, quoi qu'il dise, il ne se v&#233;rifie pas. Si en effet il proph&#233;tise le repentir des Ninivites, ils n'en font rien. S'il proph&#233;tise leur ruine, ils se repentent, et cette ruine est &#233;vit&#233;e. Hans Jonas est selon lui dans le m&#234;me cas. Manquant de point fixe, il cherche &#224; fabriquer des proph&#233;ties auto-r&#233;alisatrices (self-fulfilling). Comme certains des proph&#232;tes bibliques, on croit &#224; la fois &#224; la fatalit&#233; du futur, et au fait qu'on participe &#224; sa r&#233;alisation. Mais traditionnellement, on tient le pass&#233; pour fixe et l'avenir pour ouvert et d&#233;pendant du pr&#233;sent (c'est ce qu'il appelle &#8216;temps de l'histoire'). Peut-on avoir &#224; la fois d&#233;pendance causale du futur &#224; l'&#233;gard du pr&#233;sent, et cependant ind&#233;pendance de ce futur &#224; l'&#233;gard de nos actions (ce qui veut dire qu'il se produira quoi que nous fassions) ? Ce n'est selon lui pas impensable. Prenons en effet le m&#233;canisme de formation des prix sur un march&#233; : ils r&#233;sultent des d&#233;cisions de chacun, qui cependant prend l'&#233;tat de ces prix &#224; un moment donn&#233; comme donn&#233;e fixe. Il y a donc bien les deux &#233;l&#233;ments ci-dessus. Ce que nous visons est toutefois un peu diff&#233;rent : il s'agit de se coordonner autour d'un avenir tenu pour fixe. C'est comme des agents &#233;conomiques qui se concerteraient sur un niveau de prix souhaitable et faisable : leur pr&#233;vision, pesant sur le march&#233;, s'autov&#233;rifierait. L'id&#233;e est donc que nous devons choisir un avenir tel que la perspective de cet avenir d&#233;bouche pr&#233;cis&#233;ment sur sa r&#233;alisation, parce que ce que nous ferons alors le fera se r&#233;aliser. Il appelle cette temporalit&#233; le &#8216;temps du projet'. Dans un tel contexte, on a une sorte de temporalit&#233; en boucle. L'avenir y est tenu comme fixe, et &#171; tout &#233;v&#232;nement qui ne fait partie ni du pr&#233;sent ni de l'avenir est un &#233;v&#232;nement impossible &#187;. Qu'est-ce que cela donne dans la pratique ? Pas de probl&#232;me si ce projet est positif : on se mobilise pour le r&#233;aliser, ce qui est coh&#233;rent s'il se r&#233;alise. Mais dans le cas des catastrophes le paradoxe subsiste ; en effet &#171; il s'agit de se coordonner sur un projet n&#233;gatif qui prend la forme d'un avenir fixe dont on ne veut pas &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; une derni&#232;re &#233;tape, dans laquelle il prend appui sur le d&#233;bat sur la dissuasion nucl&#233;aire, et l'hypoth&#232;se de la destruction mutuelle assur&#233;e. Pour fonctionner, elle doit &#234;tre cr&#233;dible : il faut convaincre l'autre qu'en cas d'attaque, on n'h&#233;sitera pas &#224; accomplir cet acte pourtant suicidaire et donc qu'on voit cela comme possible. Le paradoxe est qu'on organise tout cela pr&#233;cis&#233;ment pour que cela ne se produise pas. Ce qui en mine par construction la cr&#233;dibilit&#233;. En cas d'agression, l'Etat agress&#233; avec des armes conventionnelles a en fait int&#233;r&#234;t &#224; s'incliner et &#224; ne pas d&#233;clencher la catastrophe nucl&#233;aire, pour sauver ce qui peut &#234;tre sauv&#233;. Donc sa dissuasion n'est pas cr&#233;dible. La seule solution pour la r&#233;tablir est d'&#233;liminer le concept d'intention dissuasive, et de pr&#233;senter la menace comme une fatalit&#233;. En d'autres termes, la cr&#233;dibilit&#233; viendra de la peur sous-jacente qu'en cas de crise tr&#232;s grave la dissuasion pourrait &#233;chouer. Et alors &#171; on ne tente pas le destin &#187;. En r&#233;sum&#233; &#171; la dissuasion parfaite est auto-r&#233;futante, &#8230;la dissuasion imparfaite peut &#234;tre efficace &#187;. Le recours &#224; l'al&#233;a ou &#224; l'incertain offrirait donc une r&#233;ponse &#224; notre probl&#232;me, pas dans le temps de l'histoire, mais dans celui du projet.. Dans le temps de l'histoire, il peut en effet &#234;tre rationnel de mimer l'irrationalit&#233;, en laissant l'adversaire dans l'incertitude &#224; ce sujet ; mais si la vuln&#233;rabilit&#233; est totale, il continuera &#224; penser que mis au pied du mur, on c&#232;dera. Dans le temps du projet, &#171; la solution consiste &#224; faire de l'an&#233;antissement mutuel un destin &#187;. Non une certitude, mais une boucle imparfaite, qu'on peut r&#233;sumer ainsi : &#171; obtenir une image de l'avenir suffisamment catastrophiste pour &#234;tre repoussante et suffisamment cr&#233;dible pour d&#233;clencher les actions qui emp&#234;cheraient sa r&#233;alisation, &#224; un accident pr&#232;s &#187;. Dans ce sch&#233;ma &#171; l'erreur n'est pas seulement, possible, elle est actuelle, inscrite dans le temps &#8211; comme un rat&#233; de plume en quelque sorte &#187;. C'est &#171; l'interpr&#233;tation la plus profonde de ce que Hans Jonas appelait l'heuristique de la peur &#187; . En d&#233;finitive dans ce sch&#233;ma, &#171; le temps se cl&#244;t sur la catastrophe annonc&#233;e, mais le temps continue, tel un suppl&#233;ment de vie et d'espoir, au-del&#224; de la cl&#244;ture&#8230;Le destin a le statut d'un accident, d'une erreur qu'il nous est loisible de ne pas commettre&#8230;.Nous sommes condamn&#233;s &#224; la vigilance permanente &#187;. &#171; Le catastrophisme &#233;clair&#233; consiste &#224; penser la continuation de l'exp&#233;rience humaine comme r&#233;sultant de la n&#233;gation d'une autodestruction &#8211; une autodestruction qui serait comme inscrite dans son avenir fig&#233; en destin. Avec l'espoir, comme dit Borges, que cet avenir, bien qu'in&#233;luctable, n'ait pas lieu &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Analyse et appr&#233;ciation&lt;br class='autobr' /&gt;
Nul doute que la question des risques et par l&#224; des catastrophes est clef pour la r&#233;flexion morale &#224; notre &#233;poque, et qu'elle constitue un &#233;l&#233;ment nouveau par rapport &#224; la r&#233;flexion ant&#233;rieure. Par ailleurs, la critique qu'il propose de suppos&#233;es solutions comme le principe de pr&#233;caution est juste : l'id&#233;e &#224; l'origine de ce principe est en effet qu'il faut agir avec prudence (et souvent s'abstenir) alors m&#234;me qu'on n'a pas de base scientifique claire. Mais comment aborder par la rationalit&#233; instrumentale une hypoth&#232;se dont on ne conna&#238;t rien de certain, ni m&#234;me de probable ? En revanche, nous avons quelque doute sur la possibilit&#233; r&#233;elle de faire fonctionner des soci&#233;t&#233;s enti&#232;res, car c'est de cela qu'il s'agit, sur le principe propos&#233; : celle d'une catastrophe quasi certaine (pour qu'on la prenne au s&#233;rieux), mais pas tout &#224; fait (sinon on ne ferait rien, puisqu'il n'y aurait rien &#224; faire, le pire &#233;tant s&#251;r). C'est-&#224;-dire une certitude de catastrophe, telle qu'elle conduirait &#224; des contre-mesures qui seraient &#224; la fois normalement reconnues efficaces (sinon pourquoi les prendre ?) sauf accident, &#233;tant entendu qu'il faudrait absolument consid&#233;rer acquis d'avance cet accident pour garder la cr&#233;dibilit&#233; de la menace&#8230;L'architecture des motivations est beaucoup trop incertaine et contourn&#233;e, beaucoup trop arbitraire pour &#234;tre op&#233;rante. En outre et peut-&#234;tre surtout, sur le plan pratique, la multitude des catastrophes possibles est telle qu'il faut quand m&#234;me faire choisir celles d'entre elles qu'on retiendra comme acquise d'avance : la disparition de l'humanit&#233; par sous-natalit&#233; ? Ou au contraire un surpeuplement catastrophique, par natalit&#233; excessive ? Un d&#233;sastre, naissant de la surconsommation d'&#233;nergie ? Ou au contraire un sous-d&#233;veloppement r&#233;sultant d'un &#233;cologisme malthusien, qui emp&#234;che de d&#233;velopper de nouvelles &#233;nergies ? Etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il nous faut aller au-del&#224; de ces consid&#233;rations de fait. Il nous faut repartir de l'incertitude, et du fait qu'elle ne peut &#234;tre lev&#233;e dans son enti&#232;ret&#233; et restera immense. Devant un tel fait, un croyant et un incroyant sont dans deux positions tr&#232;s diff&#233;rentes, quelles que soient leurs vues par ailleurs. Le second ne peut raisonner que dans l'immanence, et donc sur la base des cons&#233;quences de ses actes (en supposant qu'il s'en pr&#233;occupe). Il peut donc tout au plus affirmer des imp&#233;ratifs moraux, mais sans les fonder, et sans donner de garantie sur leur effet pratique. Nous avons &#233;voqu&#233; le sch&#233;ma de JP Dupuy parce qu'il repr&#233;sente de fa&#231;on &#233;loquente une tentative d&#233;sesp&#233;r&#233;e pour fonder une morale immanente sans foi. Mais comme on voit cela reste arbitraire, et dans son objet, et dans la motivation induite. Le croyant, lui, reconna&#238;t des finalit&#233;s fond&#233;es sur notre orientation vers une autre vie, qui est vie en Dieu. L'un ne voit dans les &#233;v&#232;nements que le jeu de nos actions, compliqu&#233; par des al&#233;as innombrables, et afin de se donner une motivation il cherche ici &#224; s'obs&#233;der par un point de r&#233;f&#233;rence arbitraire. L'autre y reconna&#238;t la pr&#233;sence d'une Providence. En d'autres termes, l&#224; o&#249; le non croyant, m&#234;me moral, cherche son point fixe dans une autosuggestion ou des raisonnements vari&#233;s et arbitraires, le croyant le trouve dans la confiance qu'il fait en l'Etre infini de Dieu. Il y puise &#224; la fois une confiance dans la rationalit&#233; ultime de tout ce qui se passe, et une force int&#233;rieure incomparable. Et en mati&#232;re &#233;conomique, son calcul, inclut le param&#232;tre infini qu'est la vie &#233;ternelle. C'est avec un tel arri&#232;re plan mental qu'on a vu les pays occidentaux, m&#234;me en partie la&#239;cis&#233;s, et avec tous leurs d&#233;fauts, d&#233;couvrir d'abord la plan&#232;te (Portugais) puis ce continent nouveau qu'est l'industrie (Britanniques). C'est aussi ce qui est le plus efficace pour que des familles fassent le pari d'&#233;lever des enfants, &#233;ventuellement nombreux, quitte &#224; ne pas s'assurer une consommation maximale, et leur assurent une &#233;ducation compl&#232;te, morale et esth&#233;tique comprises. Et si c'est plus efficace, c'est parce que c'est meilleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous savons maintenant que le d&#233;veloppement pr&#233;sente des dangers majeurs. D'o&#249; le besoin d'une r&#233;flexion sp&#233;cifique sur ces risques. Mais qu'on ne se fasse pas d'illusion : malgr&#233; tous les soins apport&#233;s, et ils sont (oh combien !) n&#233;cessaires, cela ne donnera pas de solution ma&#238;tris&#233;e par nous. La s&#233;curit&#233; absolue n'existe pas (ce qui bien entendu ne justifie pas pour autant l'aventurisme). Les chr&#233;tiens le savent, puisque les desseins de Dieu sont imp&#233;n&#233;trables. A ceci pr&#232;s que nous savons qu'Il nous aime, et que Ses desseins ne peuvent &#234;tre que bons. Donc que notre action, si elle est orient&#233;e vers nos finalit&#233;s, c'est-&#224;-dire suit Sa volont&#233;, sera bonne. La poursuite de l'aventure commune de l'humanit&#233; ne suppose pas moins de courage et de confiance, en un mot d'esp&#233;rance, que les &#233;tapes ant&#233;rieures, avec en revanche un retour vers une claire conscience de nos limites, de notre absence de certitude, ce qui comprend le risque du drame absolu, de la catastrophe. Donc aussi ce qu'on appelle dans la Bible la crainte de Dieu, commencement de la sagesse (timor Dei initium sapientiae). D'o&#249; l'int&#233;r&#234;t de scruter comment la r&#233;flexion chr&#233;tienne peut nous orienter face &#224; la prolif&#233;ration incontr&#244;l&#233;e de l'activit&#233; &#233;conomique. Non pour la ma&#238;triser selon un plan connu d'avance, encore moins pour brider l'action cr&#233;atrice des personnes. Mais pour savoir choisir et avancer avec confiance.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le point ultime, l'homme comme animal &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour confirmer a contrario cette analyse et en contrepoint des auteurs pr&#233;c&#233;dents on peut &#233;voquer une forme radicalis&#233;e de certains consid&#233;rations issues de la mouvance &#233;cologique. L'&#233;cologie telle que nous la rencontrons en g&#233;n&#233;ral est moralisante et exhorte l'homme &#224; une multitude de mesures g&#233;n&#233;ralement drastiques pour changer sa mani&#232;re de faire. En outres m&#234;me si son scepticisme &#224; l'&#233;gard de la science y est fort, les tenants de l'&#233;cologie philosophique y croient assez pour affirmer certaines choses (les dangers du r&#233;chauffement par exemple) et croire en certaines solutions. Mais certains vont plus loin et remettent carr&#233;ment en cause le statut de l'homme. Le point ultime de la d&#233;marche, c'est de voir l'homme tellement immerg&#233; dans la nature qu'il ne se distingue plus d'elle en rien ; en bref, c'est l'homme comme animal (un animal assez nuisible en outre). John Gray d&#233;veloppe cette th&#232;se jusqu'&#224; son terme logique. Elle est int&#233;ressante non seulement comme exemple clinique d'une id&#233;e en fait r&#233;pandue, quoique de fa&#231;on latente, mais aussi pour mieux discerner en creux ce qu'il importe de promouvoir, ce qui fait au contraire de l'homme un &#234;tre unique et pr&#233;cieux dans la nature, et qui ne peut se comprendre sans un au-del&#224;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le id&#233;es de John Gray &lt;br class='autobr' /&gt;
Son id&#233;e premi&#232;re est que l'id&#233;ologie progressiste aujourd'hui dominante est la forme la&#239;cis&#233;e du christianisme, en moins logique. Darwin a selon lui montr&#233; que nous sommes des animaux, et &#233;limin&#233; toute possibilit&#233; de croire en un progr&#232;s. Nous croyons avoir le libre-arbitre ; or cette id&#233;e aussi ne vient pas de la science, mais de la religion chr&#233;tienne. L'humanisme n'est donc pas selon lui de nature scientifique mais religieuse ; c'est la s&#233;cularisation de l'id&#233;e chr&#233;tienne du salut (le p&#233;ch&#233; suivi de la r&#233;demption), de la foi en la possibilit&#233; de cr&#233;er un monde meilleur fond&#233; sur l'&#233;mancipation humaine universelle. Le progr&#232;s est en bref la s&#233;cularisation de la Providence. Ce &#224; quoi s'est ajout&#233; l'impact de la science, dans laquelle il y a ind&#233;niablement progr&#232;s, parce que la connaissance y est cumulative. Mais en morale et politique c'est dit-il contestable : la connaissance augmente le pouvoir, donc le mal autant que le bien : on cr&#233;e de la richesse, mais on d&#233;truit l'environnement. Les hommes sont incapables de se transformer eux-m&#234;mes ; ils ne vivront d&#232;s lors jamais dans un monde qu'ils auront fait eux-m&#234;mes ; et c'est bien ainsi (m&#234;me d&#233;nonciation de l'utopie terrestre que chez Jonas, m&#234;me si les termes sont diff&#233;rents). Et les Verts officiels ne sortent pas de ce sch&#233;ma, car ils croient eux aussi &#224; une voie alternative, &#233;galement ma&#238;tris&#233;e par l'humanit&#233;. En r&#233;sum&#233;, si on abandonne le christianisme, il fait aussi abandonner l'id&#233;e que l'histoire a un sens. Car seul le christianisme le pr&#233;tend, fort de sa foi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus pr&#233;cis&#233;ment, le progr&#232;s est compris par lui comme la capacit&#233; &#224; se lib&#233;rer des limites qui encadrent la vie des autres animaux. C'est donc bien un salut ouvert &#224; tous, ce qui vient des chr&#233;tiens, mais sous une forme s&#233;cularis&#233;e. Or une telle id&#233;e, et plus g&#233;n&#233;ralement celle d'une &#233;volution humaine consciemment planifi&#233;e est &#224; ses yeux un mirage. Ce sont pour lui les animistes qui avaient raison, lesquels ne voyaient pas de diff&#233;rence majeure entre l'homme et les animaux. La multiplication du nombre des hommes sur les deux derniers si&#232;cles est compar&#233;e par lui &#224; celle des rats, nocive donc. Mais note-t-il, face &#224; un stress &#233;motionnel, les hommes r&#233;agissent comme les autres animaux : ils engendrent moins. On peut donc pr&#233;voir une r&#233;action du m&#234;me type, et un effondrement de la population humaine, ce qui selon lui sera une r&#233;action salutaire de la nature&#8230; D'ailleurs de nouvelles technologies feront la basse besogne si n&#233;cessaire, y compris des mutations g&#233;n&#233;tiques. En outre, ces hommes qui pr&#233;tendent prendre en charge le destin de la plan&#232;te sont selon lui les plus pr&#233;dateurs de tous les animaux. Loin d'&#234;tre un fait isol&#233;, le g&#233;nocide est universel, et fruit d'un certain progressisme. Le nazisme est un bric-&#224;-brac, mais il serait erron&#233; de le voir comme totalement oppos&#233; aux Lumi&#232;res. Certes, il s'opposait &#224; la tol&#233;rance. Mais lui aussi avait de grands projets d'avenir pour l'humanit&#233;, qu'il voulait r&#233;aliser par une s&#233;lection rigoureuse de l'esp&#232;ce. De m&#234;me les plus grands massacres du si&#232;cle ont &#233;t&#233; le fait d'un r&#233;gime progressiste (le communisme). C'est ce qui fait qu'on a mis tant de temps &#224; les reconna&#238;tre. Le paradoxe ultime serait &#224; son sens qu'on puisse arriver &#224; obtenir par les progr&#232;s de la science une possibilit&#233; d'immortalit&#233; personnelle, alors qu'on vit dans des soci&#233;t&#233;s qui seront, elles, plus que jamais mortelles : les corps congel&#233;s se perdront avant d'&#234;tre r&#233;chauff&#233;s, du fait des guerres, des r&#233;volutions, ou des crises &#233;conomiques. Et devant l'utopie du loisir perp&#233;tuel, ou sur longue dur&#233;e, il n'y aurait plus qu'un excitant, la transgression, &#233;ventuellement virtuelle, et la violence (on retrouve ici Jonas). Le d&#233;veloppement de technologies virtuelles &#233;chappera lui aussi &#224; l'humanit&#233;, et cela peut devenir un axe futur de l'&#233;volution, lequel peut l&#233;gitimement conduire &#224; son d&#233;passement, selon dit-il les desseins de Gaia (la Terre personnifi&#233;e comme organisme vivant). L'esprit peut en effet appara&#238;tre &#224; tous les niveaux de la mati&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au del&#224;, Gray remet en cause jusqu'&#224; l'id&#233;e de conscience et de rationalit&#233;, et cons&#233;quemment celle de morale. Notre libert&#233; doit &#234;tre selon lui comme celle d'un animal ou d'une machine, qui ne sait pas ce qu'il fait. Notre foi dans la possibilit&#233; de transformer le monde est par exemple un moyen illusoire de fuir notre mortalit&#233; : l'action nous donne un sentiment de notre propre existence. Aucune autre culture n'a &#233;t&#233; si obs&#233;d&#233;e par le travail et braqu&#233;e contre l'oisivet&#233;. C'est le mythe de Sisyphe ; ou la transposition dans l'action pratique du r&#234;ve illusoire des mystiques. Les animaux eux r&#233;solvent ce probl&#232;me en ne vivant pas dans le temps. Il faut donc rejeter l'id&#233;e que le but de l'homme est l'action ; dans la conception ancienne, c'&#233;tait plut&#244;t la contemplation : il s'agissait de voir les choses comme elles sont. Mais pour lui la vraie contemplation n'est pas l'immobilit&#233; des mystiques, mais un abandon volontaire &#224; des moments qui ne reviendront jamais. En conclusion, il faut vivre sans avoir un objectif dans la vie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le&#231;ons &#224; en tirer&lt;br class='autobr' /&gt;
De notre point de vue la position de Gray est claire : parmi les grandes doctrines il y a le christianisme et le reste. Les autres solutions religieuses (le bouddhisme par exemple) sont interm&#233;diaires. Et surtout les grandes r&#233;cits la&#239;ques, notamment celui du progr&#232;s, sont des variantes s&#233;cularis&#233;es du christianisme. Certes Gray est radicalement incroyant. Mais comme on voit, la position la&#239;que appara&#238;t ici comme une sorte de mi-chemin irrationnel : il est plus rationnel de croire dans un avenir rationnel et radieux parce qu'on croit en Dieu, et notamment dans un autre monde, que de croire dans un monde futur id&#233;al purement s&#233;culier et contraire &#224; toute notre exp&#233;rience. Reprenant &#224; son compte les conclusions de la science, per&#231;ue dans un sens critique corrosif, il en d&#233;duit une vision strictement mat&#233;rialiste de l'homme. Crois&#233;e avec le relativisme ambiant, cela d&#233;truit toute signification &#224; la notion m&#234;me de but, de finalit&#233; et donc de bien ou de beau. Notons en m&#234;me temps son incons&#233;quence : s'il en &#233;tait ainsi, on pourrait au fond croire n'importe quoi. Mais il y a chez lui une id&#233;e normative sous-jacente typique d'une certaine pens&#233;e &#233;cologique et qui pointe dans l'allusion &#224; Gaia : il existe un &#233;quilibre supr&#234;me, qui d&#233;passe infiniment l'homme, mais il est naturaliste, et l'homme comme tel lui est indiff&#233;rent. Il est donc en quelque sorte l&#233;gitime que l'homme, coupable de ses exc&#232;s, soit puni. Mais non pas comme dans la foi, parce que c'est un moyen de s'ouvrir &#224; la sollicitude infiniment aimante de Dieu. Ici on &#233;limine une vermine. Mais en m&#234;me temps, pourquoi ces tons de procureur et ces jugements, s'il n'y a pas de morale ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, prenons conscience par contraste avec cet exemple extr&#234;me, de la signification ultime de la foi. Par opposition aux cons&#233;quences extr&#234;mes du nihilisme mat&#233;rialiste, elle appara&#238;t comme une sorte d'arche de No&#233; : m&#234;mes s'il n'y avait pas d'autre motif de croire, qui ne ferait le pari pascalien de la rejoindre, plut&#244;t que de subir l'existence terrifiante que propose le mat&#233;rialisme, une fois d&#233;barbouill&#233; des oripeaux scientistes ? Et qui n'est pas alors conduit &#224; remonter le raisonnement et &#224; conclure : si je veux garder quoi que ce soit qui ait un sens, ne faut-il pas prendre &#224; rebours tous ces raisonnements sans issue, et restaurer le langage, l'esprit, la volont&#233;, la conscience etc. ? Mais alros comment le faire sans une immense affirmation positive ? Et donc la foi. Une fois de plus et plus que jamais, foi et raison apparaissent comme les meilleurs complices du monde&#8230;Et l'&#233;cologie dans tout cela ? Eh bien la le&#231;on est claire : l'&#233;cologie sera subordonn&#233;e &#224; la nature spirituelle de l'homme ou ne sera pas. Une &#233;cologie non spirituelle est un bagne, ou une jungle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mai 2007&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Publi&#233; initialement dans Libert&#233; politique)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en lire plus voir notre L'Economie et le christianisme&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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