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	<title>Pierre de Lauzun | Le blog officiel</title>
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		<title>Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? </title>
		<link>https://pierredelauzun.fr/Qu-est-ce-qu-une-economie-juste.html</link>
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		<dc:date>2025-12-19T15:59:53Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Juste prix</dc:subject>
		<dc:subject>Economie et bien commun</dc:subject>
		<dc:subject>Participation &#224; la soci&#233;t&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Justice</dc:subject>
		<dc:subject>Economie juste</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Texte de conf&#233;rence &#224; l'Acad&#233;mie d'Etudes et sciences sociales&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? Je prends ici le mot justice au sens propre, comme le fait de rendre &#224; chacun ce qui lui est d&#251;. Une &#233;conomie juste est alors une &#233;conomie qui rend &#224; chacun son d&#251;. Ce sens ne se confond pas avec l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; ou d'une &#233;conomie bonne : la justice en est une composante, mais c'est un angle d'appr&#233;ciation &#224; c&#244;t&#233; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qui sera pr&#233;sente dans cette intervention est que l'&#233;conomie n'a de sens qu'ins&#233;r&#233;e dans la soci&#233;t&#233; ; sa justice n'est alors qu'un aspect de la justice d'ensemble au sein de celle-ci. Soci&#233;t&#233; qui est compos&#233;e de personnes formant communaut&#233; : la justice traite du rapport qui est d&#251; entre ces personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une perspective classique, on distingue deux types principaux de justice : la commutative et la distributive. On verra ensuite la question de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite...&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Economie-juste-+.html" rel="tag"&gt;Economie juste&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://pierredelauzun.fr/IMG/logo/legal-5211993_640.jpg?1787417301' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Qu'est-ce qu'une &#233;conomie juste ? Je prends ici le mot justice au sens propre, comme le fait de rendre &#224; chacun ce qui lui est d&#251;. Une &#233;conomie juste est alors une &#233;conomie qui rend &#224; chacun son d&#251;. Ce sens ne se confond pas avec l'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; ou d'une &#233;conomie bonne : la justice en est une composante, mais c'est un angle d'appr&#233;ciation &#224; c&#244;t&#233; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e qui sera pr&#233;sente dans cette intervention est que l'&#233;conomie n'a de sens qu'ins&#233;r&#233;e dans la soci&#233;t&#233; ; sa justice n'est alors qu'un aspect de la justice d'ensemble au sein de celle-ci. Soci&#233;t&#233; qui est compos&#233;e de personnes formant communaut&#233; : la justice traite du rapport qui est d&#251; entre ces personnes. On se limitera ici &#224; une &#233;conomie de type national, la seule s'appuyant sur une forme de communaut&#233; &#8211; m&#234;me si on ne peut oublier que cette &#233;conomie s'ins&#232;re dans un contexte mondial, peu r&#233;gul&#233; et extr&#234;mement h&#233;t&#233;rog&#232;ne ; on y fera allusion au besoin. On n'&#233;voquera pas non plus, cette fois pour des raisons de format, la justice envers les g&#233;n&#233;rations futures, &#224; travers les questions de l'&#233;cologie ou de la dette ; ni certains sujets &#233;voqu&#233;s dans d'autres conf&#233;rences du m&#234;me cycle, comme la fiscalit&#233; ou les entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une perspective classique, on distingue deux types principaux de justice : la commutative et la distributive. On verra ensuite la question de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice commutative &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La justice commutative vise les rapports d'une personne &#224; une autre. En &#233;conomie, elle r&#233;git les &#233;changes. Elle suppose une soci&#233;t&#233; d'agents autonomes, et donc de propri&#233;t&#233; priv&#233;e. La propri&#233;t&#233; priv&#233;e est d'ailleurs elle-m&#234;me un outil majeur de justice, puisqu'elle donne &#224; la personne humaine le moyen d'agir de fa&#231;on autonome, sous sa responsabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces personnes sont conduites &#224; interagir dans le cadre d'&#233;changes. La justice commutative vise &#224; ce que ces &#233;changes se fassent dans le respect de chacun et de ses droits. Mais aussi &#224; la recherche d'un optimum collectif, le bien commun, car la justice implique aussi que chacun inscrive son action en mati&#232;re &#233;conomique au service du bien de la soci&#233;t&#233;, sans laquelle ces personnes n'existeraient pas et ne pourraient pour l'essentiel pas agir. Elle suppose donc une &#233;conomie libre, mais dont les march&#233;s sont &#233;quitables et l'action des agents ordonn&#233;e au bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le juste prix&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier point d'application de la justice commutative est le juste prix. Le prix est au centre de l'id&#233;e de march&#233;, car par lui se transmet une part d&#233;cisive de l'information &#233;conomique. Qui dit justice dans les transactions dit donc d'abord juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les scolastiques &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le juste prix jouait une r&#244;le important dans la scolastique, ainsi chez Thomas d'Aquin et ses successeurs . Analysant le march&#233; dans une perspective morale, il part du principe qu'on ne doit pas faire &#224; quelqu'un ce qu'on ne voudrait pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. Ce prix est le prix d'&#233;quilibre localement constat&#233; dans un endroit et &#224; un moment donn&#233;s, qui d&#233;pend notamment de l'offre et de la demande localement. Ce prix ne se r&#233;f&#232;re donc pas &#224; la nature du bien, mais &#224; la mesure dans laquelle il satisfait les besoins de l'homme ; il sera donc l&#233;gitimement mouvant et variable. Il ajoute que la transaction est invalide en cas de violence, de fraude ou d'ignorance - y compris cette violence qu'est l'intensit&#233; du besoin &lt;i&gt;(indigentia&lt;/i&gt;), notamment du c&#244;t&#233; de l'acheteur, car la libert&#233; est alt&#233;r&#233;e si le besoin est trop fort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi cette confrontation appel&#233;e march&#233; est-elle juste ? Personne n'est tenu de faire une transaction : si on ach&#232;te ou on vend, c'est qu'on y a convenance ; sauf &#224; frustrer ou voler les uns ou les autres, le prix doit donc &#234;tre optimal au vu de l'offre et avec la demande de l'ensemble des parties au march&#233;, compris de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale. La confrontation g&#233;n&#233;rale, dans un lieu donn&#233; et &#224; un moment donn&#233;, sous r&#233;serve qu'il s'agisse de personnes de bonne foi, cherchant la justice, sans manipulation, est en justice la meilleure r&#233;f&#233;rence collective. Les march&#233;s r&#233;els sont souvent &#233;loign&#233;s de ce sch&#233;ma ? Certes, mais cela ne retire pas sa valeur au principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le juste prix aujourd'hui&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que peut-on en dire aujourd'hui ? Le souci du juste prix a en grande partie disparu, soit qu'on se confie au march&#233; tel qu'il existe de fait, soit qu'on consid&#232;re que des adultes libres peuvent faire n'importe quelles transactions. Mais en terme de justice, on ne peut pas se contenter de dire que le prix r&#233;sulte du jeu du march&#233; ; il faut regarder comment ce march&#233; fonctionne . Comme je le notais dans La finance peut-elle &#234;tre au service de l'homme ? cela suppose un juste comportement des acteurs, qui, &#224; l'int&#233;rieur des r&#232;gles peuvent ou non &#8216;abuser'. D'o&#249; l'importance de valeurs comme la diligence, la loyaut&#233; et l'&#233;quit&#233; dans le respect des int&#233;r&#234;ts de tous et de l'int&#233;grit&#233; du march&#233;. Et l'id&#233;e que le bon fonctionnement du march&#233; est dans l'int&#233;r&#234;t de tous. La justice implique en outre que le produit vendu soit de bonne qualit&#233;, ou au moins, que les d&#233;fauts non visibles imm&#233;diatement soient signal&#233;s ; un produit &#224; obsolescence programm&#233;e est donc contraire &#224; la justice. S'agissant des march&#233;s imparfaits ou bilat&#233;raux, les m&#234;mes consid&#233;rations valent, mais impliquent une vigilance morale particuli&#232;re. L'absence de r&#233;f&#233;rence objective laisse en effet une marge &#224; la n&#233;gociation, en soi l&#233;gitime si on se contr&#244;le assez pour ne pas en abuser. Et donc notamment en se pla&#231;ant aussi du point de vue de la contrepartie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste le cas tr&#232;s fr&#233;quent aujourd'hui de la capacit&#233; de nombreuses firmes de fixer unilat&#233;ralement leurs prix, en dehors m&#234;me des monopoles. Une des d&#233;rives de la soci&#233;t&#233; de consommation est qu'il est de l'int&#233;r&#234;t de ces firmes de diff&#233;rencier leurs produits et de cr&#233;er des effets de marque, au fond artificiels. Sans parler de la propri&#233;t&#233; intellectuelle et ses abus. Les prix pratiqu&#233;s perdent alors leur justification. Les produits dits de luxe sont un exemple caract&#233;ristique. De m&#234;me celui des GAFAM, car ils sont devenus chacun dans son secteur l'&#233;quivalent d'un monopole naturel. Plus largement, en termes de sympt&#244;me, une forte croissance des in&#233;galit&#233;s de revenus d'une cat&#233;gorie ou d'un secteur &#233;conomique signale que quelque chose ne va pas. Il faut alors en examiner les causes, et notamment les causes &#233;conomiques : un disfonctionnement, qui rel&#232;ve de la justice commutative : monopole, exploitation abusive d'un d&#233;faut de march&#233; etc. On en a un exemple avec le gonflement des produits de la finance apr&#232;s la lib&#233;ralisation relative du secteur depuis 30-40 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre ordre d'id&#233;e, le niveau des prix peut varier consid&#233;rablement s'il est influenc&#233; par l'ouverture internationale, qui peut par exemple les casser et mettre les producteurs nationaux hors march&#233;. Ou, dans le cas du march&#233; du travail, par les migrations : la tol&#233;rance d'une immigration massive aboutit &#224; l&#233;ser toute une partie de la population, qui fait partie de la communaut&#233; nationale. Dans tous ces cas, c'est une d&#233;cision politique (ouverture ou contr&#244;le) qui conditionne le march&#233;. Or le juste prix doit s'inscrire dans la perspective du bien commun de la communaut&#233; consid&#233;r&#233;e, et celui-ci n'est pas compatible avec la ruine d'une partie de la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Extension du concept&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on peut et doit aller au-del&#224; du seul prix mon&#233;taire. Pour Mary Hirschfeld r&#233;fl&#233;chir au juste prix a l'avantage de nous d&#233;tourner de la maximalisation de notre r&#233;sultat mon&#233;taire, et de prendre conscience du service qui nous est rendu par les personnes concern&#233;es, et que nous pouvons leur rendre. C&#244;t&#233; acheteur, cela implique une r&#233;f&#233;rence au niveau de vie de celui qui a fabriqu&#233; le produit, afin qu'il puisse mener une vie d&#233;cente. Des prix peuvent &#234;tre tr&#232;s bas parce que ceux qui produisent sont sous-pay&#233;s : mati&#232;res premi&#232;res, agriculteurs, PME. Le souci du juste prix peut alors conduire &#224; ne pas acheter, ou &#224; payer plus (commerce &#233;quitable). Id&#233;alement, il faudrait donc se livrer &#224; une v&#233;ritable analyse des conditions d'&#233;tablissement du prix de ce qu'on ach&#232;te. Naturellement c'est hors de port&#233;e de la plupart ; mais c'est possible dans une certaine mesure dans la soci&#233;t&#233;. Soit sous forme associative, soit comme service payant. Comme on voit, la justice commutative dans les relations &#233;conomiques au sens de transaction s'&#233;tend au-del&#224; du prix : au juste traitement du partenaire. Cela inclut le fait de livrer les biens vendus de fa&#231;on loyale et transparente, et que ce soient des produits ou des services qui correspondent &#224; ce que l'acheteur peut raisonnablement attendre. On pourrait ajouter : sans tromperie verbale, comme c'est le cas de bien des publicit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus largement, la consid&#233;ration peut aussi conduire &#224; substituer &#224; la relation marchande, &#224; la transaction, un autre type de rapport, lorsqu'elle est inad&#233;quate &#224; son objet. Ce peut &#234;tre un don, un service rendu par une association, parfois une prestation publique. Mais on sort alors de la justice commutative (on &#233;voquera ci-apr&#232;s la question du travail domestique et de la famille).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De telles consid&#233;rations s'&#233;tendent &#224; un sujet familier en &#233;conomie, les externalit&#233;s : cela vise tout impact positif ou n&#233;gatif non pris en compte dans la comptabilit&#233;, par exemple toute action n&#233;gative sur l'environnement. Il y a collectivement un int&#233;r&#234;t majeur &#224; ce qu'elles soient r&#233;int&#233;gr&#233;es dans les comptes, c'est-&#224;-dire impactent les r&#233;sultats des entreprises et le prix pay&#233; par le consommateur. Car c'est le r&#244;le des prix en &#233;conomie : transmettre une information avec un impact concret et mat&#233;riel. Cela inclut notamment toute la dimension &#233;cologique, question consid&#233;rable qu'on ne peut traiter ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, le souci de la justice commutative est le souci de la pertinence de ce qu'on fait dans tout &#233;change ayant un caract&#232;re &#233;conomique : le fait qu'on rende pr&#233;cis&#233;ment &#224; l'autre ce qu'on lui doit, en regard de ce qu'il nous doit. Elle incombe &#224; chacun dans les transactions qu'il op&#232;re, et &#224; la soci&#233;t&#233; en ce qui concerne le bon fonctionnement des march&#233;s ; dans les cas o&#249; le march&#233; ne parvient pas &#224; un r&#233;sultat &#233;quitable, il faut alors le redresser ou y suppl&#233;er. La transaction d&#233;passe alors la seule perspective de l'int&#233;r&#234;t mon&#233;taire et refl&#232;te le fonctionnement m&#234;me de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice distributive&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans le second cas, la justice distributive, on consid&#232;re la relation de la personne &#224; la soci&#233;t&#233;. La question est alors ce qu'il est l&#233;gitime que chacun obtienne dans ce cadre. Cela va donc bien au-del&#224; de ce qu'on appelle aujourd'hui la redistribution. Ce d&#251; est d'autant plus grand que la partie consid&#233;r&#233;e, la personne, a un r&#244;le plus grand dans le tout, selon une r&#232;gle de proportionnalit&#233;, qui d&#233;pend, nous dit Thomas d'Aquin, de l'organisation de la soci&#233;t&#233;. On int&#232;gre alors une dimension sociale et politique plus large, qui peut aller jusqu'au prestige dont quelqu'un jouit dans la soci&#233;t&#233;. Mais pour ce qui est des aspects proprement &#233;conomiques, la question prend deux formes. Des flux : les revenus (r&#233;mun&#233;rations et prestations), et des stocks : les patrimoines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une question pr&#233;alable : la pauvret&#233; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au pr&#233;alable il faut mettre &#224; part la question de la pauvret&#233;. Elle est d'une grande importance pour appr&#233;cier comment la soci&#233;t&#233; traite ses membres. Mais c'est en m&#234;me temps une question sp&#233;cifique. La justice consiste ici &#224; faire en sorte que chaque personne re&#231;oive au minimum ce que toute personne humaine doit recevoir de ce seul fait. En soi donc, la pauvret&#233; est l'indice d'une forme d'injustice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est l&#224; une question distincte de celle des in&#233;galit&#233;s. Dans bien des cas, des m&#233;canismes &#233;conomiques peuvent &#234;tre en cause et leur r&#233;vision peut apporter une r&#233;ponse ; c'est le meilleur moyen de rem&#233;dier &#224; la pauvret&#233;, car ce faisant on donne &#224; la personne la possibilit&#233; de contribuer &#224; son tour. Mais il est aussi possible que des personnes soient r&#233;ellement dans l'impossibilit&#233; d'apporter une contribution &#233;conomiquement suffisante pour justifier une contrepartie &#224; ce titre. Et bien entendu la soci&#233;t&#233; ne doit pas s'en d&#233;sint&#233;resser. Mais ce sera alors par des moyens sortant de la r&#233;flexion &#233;conomique ; m&#234;me si elle peut y avoir sa part, notamment par le don, ou &#224; d&#233;faut par des prestations publiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les revenus&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quelle justice dans les r&#233;mun&#233;rations ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;mun&#233;rations des personnes, dans une soci&#233;t&#233; d&#233;centralis&#233;e, sont d'abord la r&#233;sultante de l'interaction des agents sur un march&#233;. La justice commutative ne s'oppose pas &#224; l'in&#233;galit&#233; des revenus s'ils sont justement acquis, et consid&#233;rera m&#234;me injuste une redistribution fiscale excessive. On objectera que bien des hauts revenus sont le fruit d'un rapport de force ou de circonstances ; c'est vrai (mais pas toujours) ; mais si on remet en cause pour ce motif un revenu &#233;lev&#233;, ce sera parce qu'il n'est pas m&#233;rit&#233;, pas pour des motifs &#233;galitaires. En justice distributive, on cherche &#224; faire autant que possible en sorte que chacun re&#231;oive de la soci&#233;t&#233; ce qu'on estime juste qu'il re&#231;oive (sans cr&#233;er par ailleurs par son intervention un mal plus grand que le bien qu'on veut obtenir) : cela d&#233;pend donc ce qu'il fait pour la soci&#233;t&#233;. L'&#233;galitarisme pur n'est alors pas justifi&#233;, car les r&#244;les et apports des uns et des autres sont diff&#233;rents. Cela donne donc un angle de regard diff&#233;rent mais compl&#233;mentaire de celui de la justice commutative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les patrons par exemple ont une responsabilit&#233; importante et utile ; d&#232;s lors, en justice distributive, il est normal que leur r&#233;mun&#233;ration soit &#233;lev&#233;e. Cela dit, tr&#232;s souvent dans la pratique la prestation ne justifie pas le revenu en question ; ces r&#233;mun&#233;rations parfois tr&#232;s &#233;lev&#233;es sont injustifi&#233;es &#8211; m&#234;me si le march&#233; de ces dirigeants fonctionne et a conduit &#224; de tels niveaux. Il faut en effet pour cela que ce dirigeant ait apport&#233; une valeur ajout&#233;e exceptionnelle &#224; l'entreprise ou &#224; la soci&#233;t&#233;. Dans le contraire, une r&#233;action r&#233;solue s'impose, de la part des actionnaires et des pouvoirs publics. Il faut en particulier d&#233;connecter ces r&#233;mun&#233;rations de crit&#232;res de court terme, et privil&#233;gier les prestations &#224; long terme, consid&#233;r&#233;es selon une vari&#233;t&#233; de crit&#232;res. En outre, on doit pouvoir en r&#233;cup&#233;rer tout ou partie, si on constate ult&#233;rieurement que des erreurs d'appr&#233;ciation ont &#233;t&#233; commises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre exemple, soulign&#233; par S. Zamagni , est celui des limites du processus d'agr&#233;gation des d&#233;cisions individuelles sur un march&#233;. Prenons le cas d'un chanteur ou d'un footballeur qui gagne &#233;norm&#233;ment d'argent. L'achat individuel de places peut &#234;tre justifi&#233; en justice commutative ; mais il ne signifie pas approbation du niveau de revenu du chanteur. En justice distributive, on peut alors consid&#233;rer qu'il y a exc&#232;s, voir exemple pervers pour la soci&#233;t&#233;. Soit pour exiger un geste g&#233;n&#233;reux de l'int&#233;ress&#233;. Soit pour le taxer si c'est r&#233;ellement aberrant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sens inverse, on prendra le cas de magistrats ou de militaires, souvent mal pay&#233;s. En justice commutative, on pourrait peut-&#234;tre tol&#233;rer que ces fonctionnaires aient un niveau de salaire modeste, si on parvient &#224; les recruter &#224; ce tarif. Mais en justice distributive, l'importance de leurs responsabilit&#233;s et la gravit&#233; de leur t&#226;che imposent une r&#233;mun&#233;ration exprimant la reconnaissance de ce r&#244;le par la soci&#233;t&#233;. Et donc mieux plac&#233;e dans l'&#233;chelle des revenus. De m&#234;me pour les enseignants &#8211; moyennant r&#233;forme en profondeur du syst&#232;me &#233;ducatif. Mais on pourra citer aussi ici des acteurs comme les soignants ou m&#234;me les &#233;boueurs, dont la crise sanitaire a fait percevoir l'importance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut enfin citer la question majeure de la reconnaissance du travail accompli au sein des familles, qui est pour l'essentiel gratuit, et vital pour la soci&#233;t&#233;, notamment pour l'&#233;ducation des enfants. La justice distributive impose ici qu'une aide substantielle leur soit apport&#233;e, m&#234;me si cet aide ne sera jamais &#224; la hauteur du service ainsi rendu.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je renvoie ici &#224; plusieurs de mes articles et surtout au livre de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La question des in&#233;galit&#233;s, la justice sociale et de la redistribution &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on sait, la question de ce qu'on appelle les in&#233;galit&#233;s fait l'objet de d&#233;bats anim&#233;s dans la soci&#233;t&#233;. Une in&#233;galit&#233; mat&#233;rielle trop forte a plusieurs d&#233;fauts graves, comme on l'a vu, outre le fait &#233;ventuel de mal utiliser les ressources : elle donne un r&#244;le excessif &#224; l'argent ; elle accro&#238;t l'influence des riches dans la soci&#233;t&#233; ; elle accro&#238;t la s&#233;gr&#233;gation spatiale entre riches et pauvres et r&#233;duit la solidarit&#233;. Mais dans nos soci&#233;t&#233;s, ce probl&#232;me est rarement per&#231;u sous l'angle de la v&#233;ritable justice, qu'on vient d'&#233;voquer, car on aplatit l'id&#233;e de justice sur l'&#233;galitarisme. Comme on &#233;vite de toucher &#224; la logique &#233;conomique, on traite en g&#233;n&#233;ral la question dans une perspective qu'on peut appeler social-d&#233;mocrate : pour sch&#233;matiser, on distingue la vie &#233;conomique et la redistribution &#233;tatique, laquelle intervient ensuite par l'imp&#244;t - si elle ne perturbe pas la premi&#232;re. Cela revient &#224; consid&#233;rer la justice comme une correction dans un sens &#233;galitaire du jeu spontan&#233; de la soci&#233;t&#233; ; elle n'est alors pas fond&#233;e sur le r&#244;le de chacun, mais sur la recherche de l'&#233;galit&#233;. Plus on redistribuera, mieux ce sera, sauf &#224; obtenir des r&#233;sultats &#233;conomiques contreproductifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si les &#233;changes ont &#233;t&#233; raisonnablement &#233;quitables et libres, et si le jeu des r&#233;mun&#233;rations est jug&#233; refl&#233;ter le r&#244;le r&#233;el de chacun, ce que quelqu'un a gagn&#233; a &#233;t&#233; gagn&#233;. Une in&#233;galit&#233; ne justifie pas &#224; elle seule la redistribution, qu'il faudrait motiver par un dol ; car il n'est pas juste non plus que des gens soient priv&#233;s de ressources qu'ils ont acquises par leur activit&#233;, et &#224; laquelle ils ont droit. En outre, il n'est pas bon qu'un revenu soit d&#233;coupl&#233; de toute contribution de celui qui le re&#231;oit ; c'est m&#234;me injuste, sauf motif particulier (incapacit&#233; de la personne). Dit autrement, en justice le premier pas est de consid&#233;rer les revenus bruts ; si on les accepte comme justes dans leur principe, il n'y a sous cet angle pas de raison de redistribuer massivement ; sauf en termes de justice distributive comme on l'a vu. La redistribution comprise comme mesure balai introduit une contradiction dans le fonctionnement de la soci&#233;t&#233; : on vous laisse gagner ce que vous pouvez, mais on le confisque ensuite en bonne partie. Sur le plan &#233;conomique en outre, s'il s'agit d'am&#233;liorer la situation mat&#233;rielle des personnes, la question n'est pas d'abord d'enlever aux uns pour le donner aux autres, mais de faire en sorte, si c'est justifi&#233;, que ces derniers aient plus. Ce peut &#234;tre par la croissance &#233;conomique et la cr&#233;ation d'emplois, mais aussi &#233;ventuellement par la r&#233;organisation de l'&#233;conomie, pour favoriser certaines activit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout autre est la question fiscale de la juste r&#233;partition des charges au sein de la soci&#233;t&#233;. Elle conduit naturellement &#224; demander plus &#224; ceux qui ont plus de moyens et b&#233;n&#233;ficient plus du jeu social, notamment du fait que s'ils ont fait fortune, la soci&#233;t&#233; y est pour beaucoup aussi. D'o&#249; un imp&#244;t d'abord simplement proportionnel , et ensuite plus que proportionnel dans certaines limites (bar&#232;me de l'imp&#244;t sur le revenu). Par-l&#224;, on r&#233;duit de fait les fameuses in&#233;galit&#233;s, mais c'est un r&#233;sultat indirect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive donc, sauf &#224; agir sur les revenus bruts si effectivement ils sont injustes, un objectif purement &#233;galitaire obtenu par une fiscalit&#233; lourde va contre les exigences non seulement de la justice commutative, mais aussi de la justice distributive, la soci&#233;t&#233; reposant sur des r&#244;les et des responsabilit&#233;s diff&#233;rents. En revanche une redistribution &#171; raisonnable &#187;, c'est-&#224;-dire coh&#233;rente avec la libert&#233; des personnes et le bon fonctionnement de la soci&#233;t&#233;, est bienvenue, en termes de justice distributive, dans la mesure o&#249; elle donne &#224; chacun des moyens l'aidant &#224; mieux participer &#224; la communaut&#233; en tant que personne, par les prestations qu'il re&#231;oit, financ&#233;es par des contributions &#224; la mesure des moyens de chacun. M&#234;me si comme on le verra cela ne suffit pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les patrimoines&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Patrimoines et propri&#233;t&#233; priv&#233;e&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas des in&#233;galit&#233;s de patrimoine est diff&#233;rent. D'un c&#244;t&#233;, certains peuvent accumuler des fortunes &#233;normes, qui par leur taille fa&#231;onnent l'image et le fonctionnement de la soci&#233;t&#233;. D'un autre c&#244;t&#233;, les in&#233;galit&#233;s sont en partie h&#233;rit&#233;es : ce n'est alors pas l'int&#233;ress&#233; qui a fourni le service payant qui, une fois &#233;pargn&#233;, s'est accumul&#233; en patrimoine. M&#234;me donc quand ces fortunes sont acquises l&#233;gitimement, on peut s'interroger sur les effets cumulatifs que cela peut entra&#238;ner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une question majeure pr&#233;alable est cependant celle de la propri&#233;t&#233; des biens et des actifs &#233;conomiques. Sauf &#224; les faire confisquer pour l'essentiel par l'Etat, ils sont propri&#233;t&#233; de quelqu'un. Mais alors la tendance &#224; une tr&#232;s forte in&#233;galit&#233; est in&#233;vitable, m&#234;me si on peut vouloir la corriger. Les fondateurs des GAFAM (Google Amazon Facebook Apple Microsoft) n'ont par exemple rien vol&#233; &#224; qui que ce soit - hors comportements non-concurrentiels. Quand Oxfam explique que 65 milliardaires poss&#232;dent autant qu'un milliard de personnes, cela n'a pas de sens direct : certes, ce milliard de personnes ne poss&#232;de rien ; mais les Gates, Bezos ou autres ne leur ont rien pris ; ils ont cr&#233;&#233; des entreprises qui se sont appr&#233;ci&#233;es &#233;norm&#233;ment. Cette situation pose un gros probl&#232;me en termes de pouvoir, et ils ont du fait de leur fortune des devoirs immenses. Mais comme tel ce n'est pas &#224; proprement parler injuste. De fa&#231;on plus fondamentale, une soci&#233;t&#233; libre ou d&#233;centralis&#233;e est une soci&#233;t&#233; o&#249; la propri&#233;t&#233; n'est pas pour l'essentiel entre des mains uniques, y compris celles de l'Etat. Les actifs sont n&#233;cessairement d&#233;tenus par quelqu'un, et hors institutions publiques, c'est par des personnes, directement ou non. Il y a donc l&#233;gitimement une fonction de d&#233;tention priv&#233;e d'actifs, si possible g&#233;r&#233;s dans le sens du bien commun. Et cela peut concerner des biens tr&#232;s importants. Inversement, l'alternative &#224; l'in&#233;galit&#233; risque d'&#234;tre l'&#233;tatisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre question est celle de l'h&#233;ritage. Mais dans un cadre de libert&#233; et d'autonomie, un propri&#233;taire transmet normalement ses biens librement, y compris &#224; des h&#233;ritiers. Ce faisant, il ne contrevient ni &#224; la justice commutative, ni &#224; la distributive. Il est l&#233;gitime que quelqu'un veuille l&#233;guer sa propri&#233;t&#233;, sinon le terme de propri&#233;t&#233; a peu de sens : avoir un bien veut dire pouvoir en disposer. En outre, ces fortunes ont en partie importante une dimension familiale. Une des raisons de leur constitution est de permettre aux g&#233;n&#233;rations futures de disposer de moyens qui leur permette d'agir &#224; leur tour, dans le sens du bien commun &#8211; sachant que cela suppose qu'on les ait &#233;duqu&#233;s pour cela. Et on ne voit pas le progr&#232;s collectif qui r&#233;sulterait de la disparition syst&#233;matique de fortunes priv&#233;es au profit du seul Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Peut-on envisager le nivellement de ces in&#233;galit&#233;s ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut objecter que cela d&#233;bouche sur des in&#233;galit&#233;s consid&#233;rables, avec un effet d&#233;l&#233;t&#232;re sur la communaut&#233;, rongeant le lien social ; ou surtout s'il y a mauvais usage de cette fortune. D'o&#249; le d&#233;sir de beaucoup de niveler ces diff&#233;rences et surtout leur accumulation, par une forme ou une autre de redistribution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, quand on regarde les faits en perspective historique, la question appara&#238;t intraitable. Un panorama historique fouill&#233; a &#233;t&#233; dress&#233; par Walter Scheidel . Il montre qu'au cours de l'histoire les in&#233;galit&#233;s n'ont &#233;t&#233; r&#233;duites de fa&#231;on r&#233;elle et forte qu'&#224; l'occasion de violences consid&#233;rables et exceptionnelles, dans quatre familles : les guerres totales du XXe si&#232;cle ; les r&#233;volutions radicales (notamment communistes) ; un effondrement d'Etat (chute de l'Empire romain) ; et enfin des pand&#233;mies (peste noire). Et encore, dit-il, leurs effets finissent toujours par s'&#233;roder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai qu'apr&#232;s la r&#233;duction consid&#233;rable des in&#233;galit&#233;s apr&#232;s les guerres mondiales, la tendance est &#224; nouveau &#224; leur remont&#233;e, surtout dans les pays anglosaxons ; m&#234;me si d'autres, comme les Scandinaves ou la France, ont sensiblement att&#233;nu&#233; le ph&#233;nom&#232;ne. L'&#233;volution risque d'accentuer ces tendances, avec la mont&#233;e des pays &#233;mergents et le d&#233;veloppement des nouvelles technologies. La premi&#232;re question que cela pose est fiscale : savoir si ces fortunes contribuent &#224; due proportion aux charges communes. On l'a dit, l'imp&#244;t conduit &#224; contenir en partie ces in&#233;galit&#233;s, mais par d&#233;finition il ne les fait pas dispara&#238;tre. Mais vouloir redistribuer bien au-del&#224; de cela revient &#224; entreprendre une transformation en profondeur de la r&#233;alit&#233; sociale, qui comme on l'a dit n'est r&#233;alisable que par des r&#233;volutions aux effets d&#233;sastreux ou des chocs d'une violence comparable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela n'aurait de sens que si cela permettait de d&#233;boucher sur une soci&#233;t&#233; fonctionnant manifestement mieux. Mais si c'est simplement passer sur la dur&#233;e d'une soci&#233;t&#233; in&#233;galitaire &#224; une autre, l'int&#233;r&#234;t est mince. Et si cela d&#233;bouche sur une soci&#233;t&#233; fortement &#233;tatis&#233;e, cela revient au fond &#224; niveler par le bas, en r&#233;duisant la libert&#233;, et par l&#224; la justice rendue &#224; la personne. Dans la pratique, l'extraordinaire &#233;nergie politique qu'exige un tel bouleversement n'est normalement pas disponible, les avantages &#233;ventuels &#233;tant en outre douteux pour la grande majorit&#233; en regard de l'incertitude et des risques associ&#233;s. L&#224; n'est donc pas la v&#233;ritable justice. Il n'est pas d&#251; &#224; chacun de vivre dans une soci&#233;t&#233; &#233;galitaire ; mais dans une soci&#233;t&#233; qui lui donne son d&#251;, ce qui correspond &#224; son r&#244;le et &#224; son apport. L'&#233;galitarisme ne le permet pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc sous un autre angle qu'il faut envisager la justification d'une &#233;ventuelle intervention : savoir si ces fortunes sont raisonnablement utilis&#233;es dans le sens du bien commun, ce qui pose la question du pouvoir qu'elles conf&#232;rent et de son usage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;In&#233;galit&#233;s et pouvoir&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette probl&#233;matique est beaucoup plus significative. La question de ce que les gens fortun&#233;s apportent &#224; la soci&#233;t&#233; est essentielle, car en justice s'ils ont beaucoup re&#231;u, ils doivent aussi beaucoup apporter. La question se pose &#233;galement en termes de pouvoir sur la soci&#233;t&#233; ; c'est en un sens la question des &#233;lites, dans sa dimension &#233;conomique. Outre le niveau politique, cela vise leur culture : leur syst&#232;me de valeurs et leur action effective. J'ai &#233;voqu&#233; le sujet plus en d&#233;tails dans d'autres livres . Historiquement, &#224; c&#244;t&#233; des pouvoirs publics et de l'Eglise, les gens fortun&#233;s ont jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif dans le d&#233;veloppement de la civilisation. Mais ils avaient &#224; l'&#233;poque une forme de devoir social, sinon de vanit&#233; bien orient&#233;e, quels que soient par ailleurs les d&#233;fauts de ces soci&#233;t&#233;s. Or il n'en est plus de m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre &#233;poque fait en effet appara&#238;tre un risque bien plus important qu'il y a 30 ans : l'&#233;mergence de fortunes consid&#233;rables donnant un pouvoir sans pr&#233;c&#233;dent. D'o&#249; une classe surpuissante et privil&#233;gi&#233;e de multimilliardaires, issues des nouvelles entreprises apr&#232;s la vague internet, de la rente mini&#232;re et p&#233;troli&#232;re, ou d'autres sources, ainsi de sp&#233;culateurs comme Soros. Une telle &#233;mergence n'est historiquement pas fr&#233;quente &#224; un tel niveau, m&#234;me dans le monde capitaliste. Elle est porteuse d'effets consid&#233;rables. Car ces personnes disposent de moyens leur permettant d'orienter la soci&#233;t&#233; dans un sens ou un autre, par leurs investissements, leurs dons, ou leur activit&#233; (Facebook, Twitter etc.). Certes, on l'a dit, il est en soi bon que des riches investissent et donnent. Mais ici les sommes sont exceptionnelles, et surtout les orientations de leurs d&#233;tenteurs sont domin&#233;es par l'id&#233;ologie de l'&#233;poque, qui n'est pas toujours bonne. Ce danger collectif est consid&#233;rablement sous-estim&#233;. Il peut impliquer une action r&#233;solue des pouvoirs publics soit pour r&#233;guler ce pouvoir, soit pour inciter ces gens dans le sens du bien. Soit dans le cas extr&#234;me pour r&#233;duire directement ce pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, comme on le voit, , la justice distributive va bien au-del&#224; d'une compl&#233;ment &#224; la justice commutative. Mais c'est une question plus complexe, sans formule simple ou solution g&#233;n&#233;rale. Elle implique un jugement de situation. Au fond, ce qui est en jeu est l'image que l'on se fait de la soci&#233;t&#233; concern&#233;e, comme saint Thomas l'avait bien not&#233; : ce qu'elle r&#233;compense ou valorise, et ce qu'elle sanctionne.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La justice g&#233;n&#233;rale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces consid&#233;rations nous conduisent &#224; &#233;largir la perspective au-del&#224; des aspects surtout quantitatifs que nous venons d'&#233;voquer ; c'est la question du rapport des personnes &#224; la soci&#233;t&#233; : quelle est leur place, qu'est-ce qu'elles donnent et re&#231;oivent, et quel sens cela prend pour elles. Une soci&#233;t&#233; juste sera id&#233;alement une soci&#233;t&#233; organis&#233;e pour que chacun puisse agir avec justice en vue du bien commun, lequel permet le bien de chacun et en m&#234;me temps d&#233;pend de la juste action de chacun, et o&#249; chacun trouve raisonnablement moyen de s'&#233;panouir. C'est ce qu'on peut appeler justice g&#233;n&#233;rale. Cela conduit &#233;videmment &#224; d&#233;passer la seule perspective &#233;conomique. Mais celle-ci en est une composante essentielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La recherche de dispositifs&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut d'abord explorer comment assurer cette justice g&#233;n&#233;rale par des dispositifs. Le premier est le plus familier &#224; tous consiste &#224; viser l'&#233;galit&#233; des chances, afin que seul le m&#233;rite personnel soit cause de l'&#233;tat o&#249; chacun se trouve. Mais on peut aussi chercher directement &#224; favoriser la position de chacun par des mesures sur la propri&#233;t&#233; ou sur le travail. Comme on va le voir, ce peuvent &#234;tre des contributions utiles, mais elles restent partielles, car elles ne touchent pas au c&#339;ur de la pr&#233;occupation qui est &#224; la base de la justice g&#233;n&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'&#233;galit&#233; des chances et ses limites &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re id&#233;e r&#233;pandue est la suivante : ce qui est juste, c'est que chacun ait eu au d&#233;part des chances &#233;gales ; dans ce cas le r&#233;sultat diff&#233;renci&#233; refl&#233;tera les m&#233;rites de chacun. En r&#233;alit&#233;, bien que souvent utile, ce n'est pas un solution g&#233;n&#233;rale .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224;, comme le notait Hayek lui-m&#234;me, le march&#233; m&#234;me fonctionnant bien n'a rien &#224; voir avec la r&#233;mun&#233;ration du m&#233;rite : son verdict r&#233;sulte du fait qu'on se trouve mieux plac&#233; pour satisfaire les pr&#233;f&#233;rences collectives &#8211; et bien souvent la chance, le hasard ou le rapport de forces sont le facteur d&#233;cisif. Gagner dans cette course peut avoir un sens en justice commutative, mais on est loin du sch&#233;ma o&#249; ce sont les m&#233;rites intrins&#232;ques qui sont r&#233;compens&#233;s. Inversement, il y a un risque &#233;lev&#233; que se constitue une sous-classe permanente de d&#233;favoris&#233;s, peu dou&#233; ou peu dot&#233;s pour la course de vitesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela s'ajoutent les in&#233;galit&#233;s r&#233;sultant de l'&#233;ducation, donc des familles. On note &#224; ce sujet des diff&#233;rences croissantes, car bien plus qu'autrefois les familles d'en-haut s'occupent plus de leurs enfants et y investissent plus que les autres. Celui qui r&#233;ussit mieux gr&#226;ce &#224; cela n'a pas de m&#233;rite particulier de ce fait. Mais, contrairement &#224; l'id&#233;ologie dominante, en soi il n'est pas mauvais que ces savoirs et cette &#233;ducation soient ainsi transmis au sein des familles ; c'est m&#234;me excellent et socialement b&#233;n&#233;fique. Rompre la transmission serait en r&#233;alit&#233; un appauvrissement collectif. Il faut donc bien s&#251;r aider les moins avantag&#233;s, activement, pour leur permettre de participer au mieux, mais pas d&#233;truire la transmission et l'&#233;ducation l&#224; o&#249; elle existe. Et l'&#233;galit&#233; des chances n'est pas une r&#233;ponse, m&#234;me s'il est l&#233;gitime de la rechercher. Car quels que soient les termes de la comp&#233;tition, les mieux dot&#233;s socialement s'organiseront pour la gagner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce cadre qu'il faut &#233;voquer les m&#233;canismes de quota mis en place en faveur d'une cat&#233;gorie ou d'une autre, jug&#233;e d&#233;favoris&#233;e : quota de femmes, quota raciaux etc. Cette approche a tous les d&#233;fauts de la recherche de l'&#233;galit&#233; des chances, mais elle occasionne en outre, ce qui est per&#231;u in&#233;vitablement comme une injustice par ceux que cela d&#233;savantage, tout en faisant peser un soup&#231;on d'ill&#233;gitimit&#233; pour ceux qu'elle promeut. Sauf cas exceptionnel, pour casser des tendances r&#233;ellement constat&#233;es, et provisoirement, c'est donc une approche &#224; &#233;carter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On l'a dit, il faut viser si possible la possibilit&#233; de d&#233;veloppement, d'autonomie et de responsabilit&#233; de tous pendant la vie active. Et pour cela, il n'est ni n&#233;cessaire ni suffisant que les gens aient eu des chances &#233;gales au d&#233;part, m&#234;me cela peut y contribuer, car la recherche de cet effet peut aussi nuire. Notamment, comme disait R&#246;pke , m&#234;me si elle fonctionnait parfaitement, une telle comp&#233;tition ne ferait que nourrir encore plus le ressentiment : ceux qui se trouveraient en bas y seraient parce qu'ils auraient &#233;chou&#233; dans la course, et la faute reposerait enti&#232;rement sur eux, de fa&#231;on en r&#233;alit&#233; souvent injuste. Dans les r&#233;gimes ant&#233;rieurs, le pauvre pouvait garder sa dignit&#233;, car rien ne prouvait qu'il &#233;tait inf&#233;rieur. En outre, cela &#233;limine la question de ce que doivent les gagnants envers les autres : ils peuvent consid&#233;rer qu'ils ont pleinement m&#233;rit&#233; ce qu'ils ont et ne doivent rien &#224; personne. On l'a vu, le fait qu'on soit parvenu &#224; telle ou telle position peut &#234;tre d&#251; &#224; de multiples causes, r&#233;sultant du fonctionnement de la soci&#233;t&#233;. D&#232;s lors, m&#234;me si le r&#233;sultat obtenu est conforme &#224; la justice commutative et distributive, il ne faut pas voir la soci&#233;t&#233; comme un concours o&#249; un vainqueur gagne et d'autres perdent. Ce qui importe en effet est que chacun y trouve un moyen ou une autre de s'&#233;panouir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour cela, nous dit Sandel, ce qui nous manque est le sens de la communaut&#233;. Celui qui se retrouve avec un r&#233;sultat mat&#233;riellement plus avantageux le doit aussi en partie &#224; la soci&#233;t&#233;, et la justice implique qu'il contribue au bien commun en proportion, et pas seulement fiscalement ; ce qui est en outre essentiel pour donner un sens &#224; sa vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Participation et propri&#233;t&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un deuxi&#232;me angle d'action envisageable est d'agir sur la structure m&#234;me de la propri&#233;t&#233;. Si en effet on veut donner &#224; chacun les moyens de son &#233;panouissement, un acc&#232;s &#224; celle-ci est n&#233;cessaire, ce qui conduit &#224; travailler &#224; la diffusion de la propri&#233;t&#233;. C'est la piste ouverte par le &#8216;distributisme' anglais de H. Belloc et G. K. Chesterton , d'inspiration catholique, recommandant comme alternative au socialisme et au capitalisme la diffusion la plus large possible de la propri&#233;t&#233; des moyens de production &#8211; m&#234;me si leurs id&#233;es ne sont pas toujours tr&#232;s pr&#233;cises. Cela consiste par exemple &#224; favoriser la paysannerie, l'artisanat ou le petit commerce, la petite entreprise et la propri&#233;t&#233; directe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces id&#233;es sont sympathiques et utiles. Mais cela ne r&#233;soudrait que partiellement la question des entreprises un peu grandes. Comme on se voit mal les morceler syst&#233;matiquement, la seule voie possible alors est la d&#233;tention plus diffuse d'actions, notamment dans le personnel. C'est bien en soi. Mais une telle propri&#233;t&#233; est in&#233;vitablement trop divis&#233;e pour assurer un vrai contr&#244;le personnel de ces moyens de production, comme le voudraient les distributistes. Cette voie ne peut donc &#234;tre qu'une voie partielle ; m&#234;me si elle est appr&#233;ciable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Participation de tous, progr&#232;s technique et emploi&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, dans une large mesure, dans nos soci&#233;t&#233;s, participer &#224; la soci&#233;t&#233; signifie avoir un emploi. Ce r&#244;le crucial de l'emploi est dans l'ensemble reconnu dans nos soci&#233;t&#233;s ; on n'insistera donc pas ici sur cette vaste question. Mais ce qui est certain est que la justice l'exige ; et cela peut conduire &#224; utiliser des moyens sortant du cadre &#233;conomique habituel. On peut avoir par exemple &#224; favoriser l'emploi volontariste de personnes qui seraient difficilement recrut&#233;es sinon (handicap&#233;s par exemple). Mais naturellement le souci de l'emploi n'atteint v&#233;ritablement son but que si cela cr&#233;e de vrais emplois, qui donnent une vraie dignit&#233; &#224; ceux qui les occupent. De son c&#244;t&#233;, l'approche en termes de capacit&#233;s (Amartya Sen) vise aussi &#224; donner une r&#233;ponse, de fa&#231;on &#233;videmment bienvenue : on cherche &#224; augmenter les capacit&#233;s de tous de fa&#231;on &#224; pratiquer au mieux &#224; la vie commune. Mais elle ne suffit pas, car d'une part il reste en sous-jacent dans son mod&#232;le une forme de comp&#233;tition m&#233;ritocratique, et d'autre part cela ne cr&#233;e pas n&#233;cessairement les emplois voulus. Quoi qu'il en soit, des emplois abondants, dignes et convenablement r&#233;mun&#233;r&#233;s font beaucoup plus pour la justice (justice g&#233;n&#233;rale) que la redistribution fiscale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, l'emploi salari&#233; classique lui-m&#234;me ne suffit pas : beaucoup de personnes trouveront un sens &#224; leur vie dans d'autres formes d'expression, notamment associative, ou dans le cadre de solidarit&#233;s comme la famille ; le tout supposant une soci&#233;t&#233; moins obs&#233;d&#233;e par la seule activit&#233; &#233;conomique au sens &#233;troit. Et donc un r&#244;le bien plus important de la solidarit&#233; et du don. Dans les soci&#233;t&#233;s ant&#233;rieures, malgr&#233; toutes leurs limites, l'id&#233;e de communaut&#233; &#233;tait centrale ; la situation normale &#233;tait l'insertion, le travail de chacun &#233;tait attendu, mais ne se reliait pas &#224; ce que nous appelons un emploi. Il serait &#224; l'&#233;vidence souhaitable que se reconstituent au moins de fa&#231;on partielle ces solidarit&#233;s, sous une forme adapt&#233;e &#224; notre temps. Mais cette question d&#233;passe l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La participation &#224; la vie commune : un changement du regard&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mener une vie qui soit bonne&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, la question centrale en justice g&#233;n&#233;rale est bien : comment assurer mieux la participation de tous &#224; la communaut&#233; et &#224; ses bienfaits, pour pouvoir donner et recevoir ? Un certain recul est ici n&#233;cessaire. Mary Hirschfeld nous rappelle ici que si on se limite &#224; la seule dimension mon&#233;taire, on laisse entendre que le niveau mat&#233;riel seul importe. Or les biens mat&#233;riels sont instrumentaux : ils servent &#224; autre chose qu'&#224; eux-m&#234;mes, et notamment &#224; mener une vie bonne ; et la vie bonne suppose la vie dans la communaut&#233;. Le niveau de vie ne peut y suppl&#233;er. Et on ne r&#233;glera pas cette question uniquement en ponctionnant plus encore les plus riches &#8211; m&#234;me si la question se pose aussi sous cet angle. En outre, ce faisant on ne redonne pas leur dignit&#233; aux professions jug&#233;es plus humbles que d'autres (&#233;boueurs par exemple).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La question doit donc &#234;tre &#233;largie. Car au fond, si la question v&#233;ritable est la juste participation de tous &#224; la vie commune, cela inclut de fa&#231;on essentielle la juste reconnaissance de ce r&#244;le, ce qu'on donne comme ce qu'on re&#231;oit ; et c'est ensuite et plus encore celle de la qualit&#233; de cette vie commune, et les perspective d'am&#233;lioration et de r&#233;alisation que chacun y rencontre. Le bien commun est le bien de tous, obtenu en commun, et n&#233;cessaire au plein d&#233;veloppement de chacun. L'oppos&#233; en est l'exclusion, qui ne se limite pas aux plus pauvres. A notre &#233;poque, on est tent&#233; d'exprimer cela dans le langage des droits de l'homme ; mais ce n'est pas d'abord une revendication de droits : c'est la recherche de la participation optimale de tous &#224; la communaut&#233;, dans le cadre de ce bien commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En un sens, on pourrait dire que l'injustice est ce qui prive la personne du bienfait qu'il pourrait retirer de la soci&#233;t&#233; humaine et lui apporter. Et ce qui contribue &#224; la participation ne se limite pas &#224; l'activit&#233; &#233;conomique, mais est aussi d'ordre social et personnel. Cela vise aussi toute personne participant &#224; la soci&#233;t&#233; : l'&#233;boueur ou la femme de message exerce un m&#233;tier digne et estimable, profond&#233;ment utile. Il faut donc lui reconna&#238;tre cette dignit&#233;, tout autant que la personne concern&#233;e doit participer avec la pleine conscience de ce qu'elle apporte. Inversement, l'in&#233;galit&#233; &#233;conomique peut &#234;tre bienvenue, voire n&#233;cessaire, si elle d&#233;veloppe le bien commun, et par l&#224; une forme enrichie de participation. Les gens acceptent la richesse des autres si elle r&#233;sulte d'une vraie cr&#233;ation et apporte quelque chose &#224; la soci&#233;t&#233;. Mais &#233;videmment pas si le gagnant rafle tout, et ne se reconna&#238;t aucun devoir sp&#233;cifique d&#233;coulant de cette position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Apporter &#224; son niveau ce qu'on doit &#224; la soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui nous conduit en d&#233;finitive &#224; rappeler une dimension tout &#224; fait essentielle de la justice g&#233;n&#233;rale, &#233;voqu&#233;e ici ou l&#224; : ce que les personnes apportent &#224; la soci&#233;t&#233;, et pas seulement ce qu'elles re&#231;oivent. On l'a vu : une &#233;conomie juste suppose d'abord des personnes recherchant la justice, et attach&#233;es au bien commun. Et donc agissant en ce sens. Cela vise plus particuli&#232;rement les d&#233;tenteurs de moyens importants, les propri&#233;taires, les entrepreneurs, les dirigeants d'entreprise ; et c'est aussi ce qui inspire la r&#233;flexion sur l'investissement &#233;thique . Mais en r&#233;alit&#233; cela nous touche tous ; cela concerne le regard chacun sur la vie &#233;conomique et sur la soci&#233;t&#233;. La vie &#233;conomique est comme le march&#233; : le r&#233;sultat en d&#233;pend dans une large mesure des priorit&#233;s de ses membres, et de leur comportement au sens large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, cette action suppose aussi en retour une forme ou une autre de soutien public, au moins juridique ou fiscal. Ainsi, si on veut que les entreprises privil&#233;gient le long terme et des orientations &#233;thiques, cela suppose que la loi favorise la d&#233;tention longue des actions et le maintien de certaines orientations une fois prises par les entreprises. Il en est de m&#234;me pour la gratuit&#233; et le don, instrument majeur pour les personnes pour assurer &#224; leur niveau leur part de souci du bien commun.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, en conclusion, poser la question de la participation de tous &#224; la soci&#233;t&#233; conduit d'abord &#224; changer notre regard en profondeur. Non que la lutte contre les in&#233;galit&#233;s excessives ou pour une plus grande &#233;galit&#233; des chances, n'ait pas son sens ; mais ce n'est pas la r&#233;ponse principale. Celle-ci doit &#234;tre orient&#233;e vers ce que les personnes apportent &#224; la soci&#233;t&#233; et ce qu'elles en en retirent effectivement. L&#224; aussi, cela appelle un grand retournement politique, culturel et mental. Bien s&#251;r un tel retournement ne se commande pas. Mais s'il ne se produit pas, il est illusoire d'attendre de mesures fiscales ou purement financi&#232;res seules une am&#233;lioration v&#233;ritable de nos soci&#233;t&#233;s, de ce que chacun lui apporte et en re&#231;oit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela gouverne le juste traitement des personnes avec qui nous avons un rapport, avec qui nous commer&#231;ons au sens large du terme, comme avec la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re. Mais aussi de la part de celle-ci, dans la reconnaissance du r&#244;le de chacun et sa contribution, comme dans les politiques suivies. Vues sous cet angle, des questions comme de l'ouverture des fronti&#232;res, des migrations, de la r&#233;mun&#233;ration des enseignants et des juges, ou du mark&#233;ting du luxe prennent un tout autre relief. La notion m&#234;me de justice garde plus que jamais sa valeur, mais prend un sens tr&#232;s diff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Intervention &#224; l'Acad&#233;mie d'Etudes et sciences sociales, le 11 d&#233;cembre 2025.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Je renvoie ici &#224; plusieurs de mes articles et surtout au livre de Jean-Didier Lecaillon &lt;i&gt;La famille au c&#339;ur de l'&#233;conomie&lt;/i&gt;, Salvator, 2024.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les in&#233;galit&#233;s et la justice sociale (troisi&#232;me article) : in&#233;galit&#233;s et participation &#224; la soci&#233;t&#233;</title>
		<link>https://pierredelauzun.fr/Les-inegalites-et-la-justice-sociale-troisieme-article-inegalites-et.html</link>
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		<dc:date>2020-12-20T10:15:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>In&#233;galit&#233;s</dc:subject>
		<dc:subject>Participation &#224; la soci&#233;t&#233;</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Les in&#233;galit&#233;s sociales, la question obsessionnelle dans nos soci&#233;t&#233;s. Que devons-nous faire ? Qu'est-ce qui est un devoir moral, qu'est-ce qui est utopique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je propose ici trois articles : un sur les in&#233;galit&#233;s de revenus, un sur les patrimoines, et un troisi&#232;me sur ce qui est sans doute la vraie question : quelle est la participation de chacun &#224; la soci&#233;t&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce troisi&#232;me article, deux id&#233;es de base. L'une, que la fameuse &#233;galit&#233; des chances, outre qu'elle est partiellement utopique, ne r&#233;sout pas la question : avoir perdu dans la comp&#233;tition ne dit pas quelle est votre place dans la soci&#233;t&#233;, et le sens que celle-ci a pour vous. La deuxi&#232;me, que la concentration du regard sur le besoin d'aider chacun &#224; trouver sa place, reconnue, dans la soci&#233;t&#233;, est bien plus essentielle que l'&#233;galitarisme, et peut conduire &#224; r&#233;orienter de fa&#231;on consid&#233;rable les efforts collectifs pour aider chacun de nous, et notamment ceux qui en ont le plus besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite &#8230;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/-Fortune-et-inegalites-.html" rel="directory"&gt;In&#233;galit&#233;s, fortune&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Inegalites-+.html" rel="tag"&gt;In&#233;galit&#233;s&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://pierredelauzun.fr/+-Participation-a-la-societe-+.html" rel="tag"&gt;Participation &#224; la soci&#233;t&#233;&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On l'a dit dans les pr&#233;c&#233;dents articles, en termes d'in&#233;galit&#233;s une perspective plus f&#233;conde que le raisonnement arithm&#233;tique, est sans doute de prendre la question dans l'autre sens, c'est-&#224;-dire du rapport des personnes &#224; la soci&#233;t&#233; : quelle est leur place, qu'est-ce qu'ils donnent et re&#231;oivent, et surtout quel sens cela prend pour eux. Cela conduit &#224; r&#233;fl&#233;chir sur les fondements politico-culturels de la soci&#233;t&#233; concern&#233;e, et sur ses priorit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une &#233;cole bien repr&#233;sent&#233;e centre justement son approche sur la capacit&#233; de tous &#224; participer au jeu social. Le lien avec les id&#233;es du prix Nobel Amartya Sen est ici &#233;vident : plus que la distribution, c'est l'exercice des &#8216;capabilit&#233;s' qui compte (capacit&#233;s en bon fran&#231;ais), et plus profond&#233;ment de r&#233;alisation de soi. La privation de cette capacit&#233; est distincte de la privation &#233;conomique ; et il est manifestement plus important de l'accro&#238;tre que d'accro&#238;tre les subventions (sauf pour ce qui est indispensable &#224; la satisfaction des besoins de base).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#233;galit&#233; des chances et ses limites&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans cette perspective, la recherche de l'&#233;galit&#233; des conditions de d&#233;part (&#233;galit&#233; des chances) n'est d'embl&#233;e pas la solution principale. M&#234;me si elle fonctionnait parfaitement, elle ne ferait que nourrir encore plus le ressentiment, car ceux qui se trouveraient au bout du compte en bas y seraient alors parce qu'ils auraient &#233;chou&#233; dans la comp&#233;tition, et la faute reposerait enti&#232;rement sur eux, d'une fa&#231;on qui est en fait humainement injuste. La discrimination faite sur la base de l'efficacit&#233; est aussi pesante qu'une autre, et elle est source d'exclusion elle aussi. Dit autrement, le fait qu'un autre soit choisi et pas vous pour une position avantageuse, m&#234;me si le choix est justifi&#233; et que vous avez eu vos chances, laisse entier le probl&#232;me de savoir comment vous vous situez dans la soci&#233;t&#233;. Au contraire, il faut viser si possible &lt;i&gt;la possibilit&#233; de d&#233;veloppement, d'autonomie et de responsabilit&#233; de tous pendant toute la vie,&lt;/i&gt; notamment active. Et pour cela, il n'est ni n&#233;cessaire ni suffisant que les gens aient eu des chances &#233;gales au d&#233;part (m&#234;me si l'&#233;galit&#233; peut y contribuer beaucoup).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sandel et la m&#233;ritocratie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de l'&#233;galit&#233; des chances pose celle de la m&#233;ritocratie. Elle a &#233;t&#233; r&#233;cemment trait&#233;e avec lucidit&#233; par Michael Sanders (&lt;i&gt;The Tyranny of Merit&lt;/i&gt;). Comme il le note dans la ligne des r&#233;flexions pr&#233;c&#233;dentes, le probl&#232;me de base de toute m&#233;ritocratie est d'abord qu'elle induit chez le gagnant l'id&#233;e que ce qu'il a obtenu r&#233;sulte de ses seuls efforts ; et inversement pour le perdant qu'on doit imputer ses &#233;checs &#224; soi-m&#234;me. Il n'y a alors plus d'al&#233;a ou de chance : on a ce qu'on nous devait. Ce n'est m&#234;me plus d&#251; &#224; notre vertu morale : nous avons gagn&#233; parce que nous sommes meilleurs dans une comp&#233;tition. Mais &#224; nouveau, pour les perdants, c'est pire que tout : ils sont mauvais en soi, alors que dans les r&#233;gimes ant&#233;rieurs, le pauvre pouvait garder sa dignit&#233;, car rien ne prouvait qu'il &#233;tait en soi inf&#233;rieur. Sans parler de la corr&#233;lation limit&#233;e entre des r&#233;sultats &#233;conomiques et la mesure r&#233;elle du bien commun ; ou entre les r&#233;sultats acad&#233;miques et la vraie contribution &#224; la soci&#233;t&#233;. R&#233;sultat d'autant plus paradoxal que le bilan depuis 40 ans de ces &#8216;&#233;lites' n'est pas convaincant - d'o&#249; la r&#233;volte populiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan &#233;conomique, comme le notait Hayek lui-m&#234;me, le r&#233;sultat du march&#233; n'a rien &#224; voir avec la r&#233;mun&#233;ration d'un m&#233;rite : son verdict r&#233;sulte simplement de l'agencement des pr&#233;f&#233;rences collectives. En fait, pour &#234;tre compl&#233;tement &#233;quitable, il faudrait juger les go&#251;ts qui s'expriment sur le march&#233;. Plus profond&#233;ment, m&#234;me si comme Rawls on voudrait que le m&#233;rite des gagnants prenne en compte leur contribution &#224; la situation des autres (en supposant que ce soit possible), on garderait ce faisant une comp&#233;tition m&#233;ritocratique, m&#234;me si ce serait avec d'autres crit&#232;res. Pas plus que le march&#233;, Rawls ne m&#232;ne de consid&#233;ration sur le bien : il ne raisonne que sur des droits, et au fond sur un m&#233;canisme. Or, dit Sandel, m&#234;me si celui qui gagne beaucoup plus l'a r&#233;ellement m&#233;rit&#233; parce qu'il a &#339;uvr&#233; pour la soci&#233;t&#233;, cela ne r&#233;sout pas le probl&#232;me pour le perdant, qui est le vrai dilemme m&#233;ritocratique ; cela pourrait cr&#233;er tout autant de ressentiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait dit Sandel, ce qui manque est le sens de la communaut&#233;. La conception civique du bien commun suppose notamment une r&#233;flexion sur le &lt;i&gt;travail&lt;/i&gt;, car c'est par l&#224; que nous contribuons &#224; la soci&#233;t&#233;. Or la contribution au bien commun est essentielle pour donner un sens &#224; notre vie. Pourquoi alors, dit-il, ce th&#232;me n'&#233;merge-t-il pas dans le d&#233;bat ? Ce n'est pas seulement du fait de notre culte effr&#233;n&#233; de la consommation ; c'est dit-il plut&#244;t li&#233; au pluralisme des valeurs : on n'est pas d'accord sur ce qui signifie un vrai d&#233;veloppement personnel. Pour &#233;mettre les choses en ordre, ajoute-t-il, reconna&#238;tre la dignit&#233; du travail est quand m&#234;me un bon point de d&#233;part. Mais il reconna&#238;t que si on va dans cette logique on remet en cause la globalisation, au moins en partie, ainsi que la financiarisation, car une partie appr&#233;ciable de cette activit&#233; nuit plus qu'elle n'aide. Et comme l'activit&#233; &#233;conomique aboutit in&#233;vitablement &#224; ce que certains gagnent de l'argent sans v&#233;ritable m&#233;rite au sens qualitatif du terme, on doit remettre en cause l'id&#233;e ambiante que ce qu'on gagne refl&#232;te son m&#233;rite : ce gain peut &#234;tre l&#233;gal, il n'est pas le signe d'une sup&#233;riorit&#233;. En d'autres termes, il pose la question de l'estimation par la soci&#233;t&#233; de ce qui est le vrai bien commun, ainsi que des valeurs collectives, m&#234;me s'il ne d&#233;veloppe pas assez ce point.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sortir de l'obsession de l'&#233;galit&#233; des chances&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, contrairement &#224; un conception bas&#233;e sur le bien commun, dans un syst&#232;me o&#249; une &#233;galit&#233; des chances serait suppos&#233;e r&#233;alis&#233;e, ceux qui r&#233;ussissent consid&#233;reront volontiers leur position comme un d&#251; et ils tendront &#224; ne se reconna&#238;tre aucun devoir correspondant. Ainsi les &#233;lites cosmopolites qui dominent actuellement. Or m&#234;me si leur m&#233;rite est r&#233;el (ce qui n'est pas exact), il est aussi d&#251; en partie &#224; la soci&#233;t&#233; &#8211; et &#224; la chance. D'o&#249; la question de ce que les gagnants doivent aux autres. Cela implique au minimum qu'ils rendent &#224; la soci&#233;t&#233;, &#224; la communaut&#233;, dans la mesure de leurs moyens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela s'ajoute la question des in&#233;galit&#233;s r&#233;sultats de l'&#233;ducation, notamment entre les familles. Dans le contexte moderne, on note des diff&#233;rences croissantes dans les niveaux &#233;ducatifs des familles, car les familles d'en-haut s'occupent beaucoup plus qu'autrefois de leurs enfants et y investissent beaucoup plus que les autres. Cela avantage m&#234;me les peu dou&#233;s de ces familles privil&#233;gi&#233;es. Sur ce plan-l&#224; aussi, les analyses montrent la persistance des in&#233;galit&#233;s, y compris sur la tr&#232;s longue p&#233;riode, tant en haut qu'en bas. C'est d&#251; semble-t-il pour l'essentiel &#224; la culture familiale. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, et contrairement &#224; ce que dit l'id&#233;ologie dominante, en soi il n'est pas du tout mauvais que ces talents soient transmis au sein des familles ; c'est m&#234;me excellent et socialement b&#233;n&#233;fique. A condition qu'on s'occupe aussi des autres ; et pour cela l'&#233;galit&#233; des chances formelle ne veut pas dire grand-chose. Ni d'ailleurs la suppression stupide et destructive de la culture g&#233;n&#233;rale qu'on pratique actuellement, au pr&#233;texte qu'elle favoriserait les bourgeois. Car &lt;i&gt;quels que soient les termes de la comp&#233;tition, les mieux dot&#233;s s'organiseront pour la gagner.&lt;/i&gt; D'un c&#244;t&#233;, on se fonde trop sur la s&#233;lection. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, s'il y a s&#233;lection, qu'au moins elle se fasse sur la base de vrais valeurs, d'une vraie culture, d'une vraie &#233;ducation. I&lt;i&gt;l faut aider les moins avantag&#233;s et non d&#233;truire la transmission et l'&#233;ducation l&#224; o&#249; elle existe.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Albino Barrera ajoute que du fait des exigences de l'&#233;conomie de la connaissance, le co&#251;t d'entr&#233;e &#224; la participation au march&#233; s'est relev&#233; pour tous. En outre, notre place dans la soci&#233;t&#233; d&#233;pend du chemin que nous avons emprunt&#233; au cours de notre vie. Les handicaps dont d&#232;s lors cumulatifs. Ce qui implique un risque &#233;lev&#233; que se constitue une sous-classe permanente de d&#233;favoris&#233;s. L'&#233;galit&#233; formelle des chances n'est pas ici une r&#233;ponse, m&#234;me s'il est l&#233;gitime de la rechercher. Il faut donc l&#224; aussi une aide sp&#233;cifique aux plus d&#233;favoris&#233;s, de la part de la soci&#233;t&#233; au sens large (pas seulement de l'Etat), pour leur permettre de participer, surtout s'il y a comp&#233;tition, et ouverture mondialis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Justice et participation &#224; la soci&#233;t&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mener une vie qui soit bonne&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'approche en termes de capacit&#233;s vise &#224; donner une r&#233;ponse &#224; tout cela, mais elle ne suffit pas, car il reste en sous-jacent une forme de comp&#233;tition m&#233;ritocratique. Il faut donc &#233;largir la question. Dans la tradition de pens&#233;e classique, Mary Hirschfeld reconna&#238;t par exemple la pertinence de l'interrogation sur les in&#233;galit&#233;s excessives dans nos soci&#233;t&#233;s, mais elle rappelle que si on se limite &#224; la seule dimension mon&#233;taire, on ne r&#233;pond pas vraiment &#224; la question de ce que peut &#234;tre la vie de chacun, et on laisse m&#234;me entendre que c'est le niveau mat&#233;riel qui seul importe. Que veut dire en fait une vie d&#233;cente ? C'est, dit-elle, un point essentiel pour analyser la justice &#233;conomique. Le point qu'elle souligne est que les biens mat&#233;riels sont instrumentaux : ils servent &#224; autre chose qu'&#224; eux-m&#234;mes, et notamment &#224; mener une &lt;i&gt;vie bonne&lt;/i&gt;. On raisonne trop souvent sur la croissance des in&#233;galit&#233;s en fonction des seuls moyens mat&#233;riels. Certes, une in&#233;galit&#233; mat&#233;rielle trop forte a plusieurs d&#233;fauts graves, outre le fait de mal utiliser les ressources en en privant certains : elle donne un r&#244;le excessif &#224; l'argent qui appara&#238;t alors comme socialement d&#233;cisif ; elle accro&#238;t l'influence des riches dans la soci&#233;t&#233; et sur le pouvoir politique ; elle peut m&#234;me d&#233;stabiliser l'&#233;conomie ; enfin, elle accro&#238;t la s&#233;gr&#233;gation spatiale entre riches et pauvres et r&#233;duit d'autant la solidarit&#233;. Face &#224; ce probl&#232;me r&#233;el, dit-elle, la redistribution des revenus (notamment par la fiscalit&#233;) peut &#234;tre un bien, mais elle ne suffit pas &#224; r&#233;gler le probl&#232;me, et elle risque elle aussi d'accr&#233;diter l'id&#233;e que seul l'argent compte. Et comme on l'a dit, l'&#233;galit&#233; des chances en soi ne r&#233;sout pas la question. En outre, ce faisant on ne redonne pas leur dignit&#233; aux professions jug&#233;es plus humbles que d'autres (&#233;boueurs par exemple). La crise du coronavirus a montr&#233; &#224; nouveau l'importance cruciale de ces professions pour la vie commune, d'autant que ces travailleurs se sont souvent trouv&#233;s plus expos&#233;s au risque que les autres (y compris les transporteurs, caissi&#232;res, ouvriers, agriculteurs bien s&#251;r etc.). Et on ne r&#233;glera pas non plus cette question uniquement en les payant plus &#8211; m&#234;me si la question se pose &#233;videmment aussi sous cet angle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La question doit donc &#234;tre &#233;largie. Car au fond, notamment dans l'optique de la justice distributive, &lt;i&gt;la question v&#233;ritable est d'abord la juste participation de tous &#224; la vie commune&lt;/i&gt;, ce qui inclut la juste reconnaissance de ce r&#244;le, de ce qu'on donne comme de ce qu'on re&#231;oit ; et c'est ensuite et plus encore celle de la &lt;i&gt;qualit&#233; de cette vie commune, et les perspectives d'am&#233;lioration et de r&#233;alisation v&#233;cue que chacun rencontre&lt;/i&gt;. Une telle participation &#224; la soci&#233;t&#233; repose en derni&#232;re analyse sur la nature sociale de la personne humaine : le bien commun est le bien de tous, et il est n&#233;cessaire au plein d&#233;veloppement de chacun. Il y a donc de ce point de vue ce qu'on pourrait appeler une &#8216;&lt;i&gt;justice participative&lt;/i&gt;' (partie elle aussi de la justice g&#233;n&#233;rale). L'oppos&#233; en est la marginalisation, l'exclusion, qui ne se limite pas aux plus pauvres. Cette justice est un d&#233;veloppement de la justice distributive, si on comprend par distribution ce que la soci&#233;t&#233; donne &#224; chacun. Mais le terme de &#8216;participatif' y ajoute une nuance importante : le fait qu'&lt;i&gt;en participant, chacun non seulement re&#231;oit, mais donne, et donc &#233;change avec la communaut&#233;&lt;/i&gt;. A notre &#233;poque, on sera tent&#233; d'exprimer cela dans le langage des droits de l'homme, mais ce faisant on ne saisira pas l'objet du d&#233;bat, qui n'est pas d'abord une revendication de droits, mais la recherche de la participation optimale de tous, dans le cadre de ce qu'on appelle au sens propre le bien commun. En un sens, on pourrait dire que pour cette forme de justice, l'organisation collective est injuste si elle marginalise la personne et la prive du bienfait de la soci&#233;t&#233; humaine, ou d'une partie de celui-ci, y compris d'ailleurs en amoindrissant ce que produit et offre cette soci&#233;t&#233;. Et ce qui contribue &#224; cette participation ne se limite pas &#224; l'activit&#233; &#233;conomique, mais est aussi d'ordre social et personnel. Inversement, l'in&#233;galit&#233; &#233;conomique est bienvenue, et m&#234;me n&#233;cessaire, si elle d&#233;veloppe le bien commun, donc ce qui est disponible, permettant aussi une forme enrichie de participation. Les gens acceptent la richesse des autres si elle r&#233;sulte d'une vraie cr&#233;ation, et qu'elle apporte quelque chose &#224; la soci&#233;t&#233;. Mais pas si le gagnant rafle tout, et ne se reconna&#238;t aucun devoir sp&#233;cifique d&#233;coulant de cette position. Et &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt; s'il pille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Participation et propri&#233;t&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous l'angle purement mat&#233;riel, un des moyens pour cela (mais &#233;videmment pas suffisant) est la diffusion de la propri&#233;t&#233;. C'est ici qu'on peut &#233;voquer la piste ouverte par un courant de pens&#233;e tournant autour de l'id&#233;e de diffusion de la propri&#233;t&#233;, la propri&#233;t&#233; de sa maison et surtout celle des moyens de production. Ainsi dans le &#8216;distributisme' anglais de H. Belloc et G. K. Chesterton, d'inspiration catholique, recommandant comme alternative au socialisme et au capitalisme la diffusion la plus large possible de la propri&#233;t&#233; directe des moyens de production. Ces id&#233;es ne sont toutefois pas tr&#232;s pr&#233;cises, au-del&#224; de ce principe. Cela consiste par exemple en un &#233;loge appuy&#233; de la paysannerie d'une part, ainsi que de l'artisanat ou du petit commerce. Et d'autre part, dans le cas des entreprises, par une action volontariste, et notamment un avantage donn&#233; dans la loi et la fiscalit&#233; &#224; la petite entreprise, et &#224; la propri&#233;t&#233; directe. Cela peut prendre par exemple la forme de taxe en cas de vente de la petite propri&#233;t&#233; &#224; la grande, de mesures pour favoriser l'&#233;clatement de celle-ci, la protection de l'exp&#233;rimentation ou de la cr&#233;ation dans la petite propri&#233;t&#233; ; plus bien s&#251;r une lutte renforc&#233;e contre les monopoles ou l'abus de pouvoir et de position, et la recr&#233;ation de la responsabilit&#233; des d&#233;tenteurs. Belloc admet que tout cela va contre des tendances &#233;conomiques naturelles, li&#233;es soit &#224; la plus grande efficacit&#233; de la concentration, soit &#224; son pouvoir. Mais le b&#233;n&#233;fice social lui para&#238;t nettement sup&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous l'angle qui nous concerne ici, cette diffusion n'a de sens que si la personne devient vraiment par-l&#224; plus ma&#238;tre de son destin. L'id&#233;e de restauration d'un vraie paysannerie a des affinit&#233;s avec les tendances &#233;cologiques actuelles ; il serait bon de la favoriser, mais on peut douter que cela puisse devenir un ph&#233;nom&#232;ne significatif dans nos soci&#233;t&#233;s, sauf grande crise ou mutation majeure. Quant &#224; des mesures visant &#224; favoriser les petites entreprises ou l'artisanat, ainsi que les coop&#233;ratives vraies, ou &#224; les prot&#233;ger par rapport au plus grandes, ainsi qu'&#224; lutter contre les monopoles et concentrations excessives etc., elle est en soi attractive et m&#233;rite d'&#234;tre approfondie. Mais cela ne r&#233;soudrait l&#224; aussi que partiellement la question de la plupart des entreprises et donc du gros de l'&#233;conomie. Comme on voit mal comment les morceler syst&#233;matiquement, la seule voie possible est en effet alors la d&#233;tention plus diffuse d'actions, notamment dans le personnel. Mais une telle propri&#233;t&#233; serait alors trop divis&#233;e pour assurer un vrai contr&#244;le personnel, individuel, des moyens de production, comme le voudraient les distributistes. C'est bien, mais ce ne peut donc &#234;tre qu'une voie partielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Participation de tous, progr&#232;s technique et emploi&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une large mesure, dans nos soci&#233;t&#233;s participer &#224; la soci&#233;t&#233; signifie d'abord avoir un &lt;i&gt;emploi&lt;/i&gt;. Comme on sait, cela n'a pas toujours &#233;t&#233; le cas ; dans les soci&#233;t&#233;s ant&#233;rieures, malgr&#233; leurs limites, l'id&#233;e de communaut&#233; &#233;tait centrale ; la situation normale &#233;tait l'insertion dans la communaut&#233;, le travail de chacun &#233;tait attendu mais ne se reliait pas &#224; ce que nous appelons de nos jours un emploi. Il serait &#224; l'&#233;vidence hautement souhaitable que se reconstituent au moins de fa&#231;on partielle ces solidarit&#233;s communautaires. Mais cette question d&#233;passe l'&#233;conomie : elle est un de ces nombreux exemples o&#249; l'&#233;conomie n'a pas la r&#233;ponse, parce qu'elle n'a de sens que comme partie d'une r&#233;flexion sociale, culturelle et politique au sens large. Ajoutons que la question n'est pas seulement financi&#232;re : donner &#224; quelqu'un de quoi vivre ne suffit pas en soi pour l'ins&#233;rer dans la soci&#233;t&#233;. Il reste cependant qu'en g&#233;n&#233;ral un emploi est n&#233;cessaire (ou l'&#233;quivalent), donnant la possibilit&#233; de se r&#233;aliser ou au moins de contribuer par son travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui peut conduire, pour l'assurer, &#224; utiliser des moyens sortant du cadre &#233;conomique habituel, par exemple par emploi volontariste de personnes difficilement recrut&#233;es par l'&#233;conomie au sens habituel du terme. Ce qui suppose aussi des moyens, et pas d'abord publics, mais notamment par solidarit&#233; ou don. Ajoutons que cette importance cruciale du travail prend une acuit&#233; particuli&#232;re dans le contexte actuel, avec le double effet de la mondialisation et du d&#233;veloppement technique, notamment de l'intelligence artificielle (IA). La seconde peut devenir un facteur majeur de d&#233;structuration s'il s'av&#232;re plus destructrice que cr&#233;atrice d'emploi. On dit que par le pass&#233; le progr&#232;s technique a toujours &#233;t&#233; cr&#233;ateur d'emplois, ce qui est en gros vrai ; mais cela ne veut pas dire que ce sera toujours le cas, surtout dans le contexte de la mondialisation, et en tout cas pas n&#233;cessairement tout de suite. Inversement les m&#234;mes d&#233;veloppements peuvent cr&#233;er d'autres emplois, ce &#224; quoi on peut ajouter les emplois issus de la conversion &#233;cologique, ainsi que des services &#224; la personne. La question d&#233;passe notre propos ici, mais elle est majeure, et elle peut conduire &#224; revoir en profondeur notre conception de l'emploi, c'est-&#224;-dire de l'insertion de la plupart des personnes dans l'&#233;conomie ; insertion qui est en tout &#233;tat de cause une priorit&#233; absolue. Il s'agit alors de favoriser une cr&#233;ation d'activit&#233; socialement b&#233;n&#233;fique, et &#224; la r&#233;mun&#233;rer de fa&#231;on ad&#233;quate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'emploi lui-m&#234;me ne suffit pas : beaucoup de personnes trouveront un sens dans la vie dans d'autres formes d'expression, notamment associative, ou dans le cadre de solidarit&#233;s comme la famille ; le tout supposant une soci&#233;t&#233; moins obs&#233;d&#233;e par la seule activit&#233; &#233;conomique au sens &#233;troit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin nous avons &#233;voqu&#233; surtout les aspects &#233;conomiques, mais d'autres questions essentielles seraient &#224; &#233;voquer dans cette perspective. On ne citera que celle, fondamentale, de l'&#233;ducation, qui doit s'arracher &#224; l'obsession de la comp&#233;tition, tout &#233;tant exigeante et tourn&#233;e vers la qualit&#233;, comme elle l'a &#233;t&#233; &#224; une &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, en conclusion, la question de la participation de tous &#224; la soci&#233;t&#233; conduit &#224; changer notre regard en profondeur. Non que la lutte contre les in&#233;galit&#233;s excessives, ou mal orient&#233;es, ou pour une plus grande &#233;galit&#233; des chances, n'ait pas son sens ; mais elle n'est pas la r&#233;ponse principale. Celle-ci doit &#234;tre orient&#233;e vers ce que les personnes apportent &#224; la soci&#233;t&#233; et ce qu'elles en en retirent effectivement. L&#224; aussi, cela appelle un grand retournement politique (pour reprendre le titre d'une de mes livres r&#233;cents). Politique, mais aussi culturel et mental.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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