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	<title>Pierre de Lauzun | Le blog officiel</title>
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		<title>Saint Thomas d'Aquin et la monnaie </title>
		<link>https://pierredelauzun.fr/SAINT-THOMAS-D-AQUIN-ET-LA-MONNAIE.html</link>
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		<dc:date>2025-11-02T14:33:50Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Monnaie</dc:subject>
		<dc:subject>Condamnation de l'usure</dc:subject>
		<dc:subject>Saint Thomas d'Aquin</dc:subject>
		<dc:subject>L'argent</dc:subject>
		<dc:subject>Les myst&#232;res de l'argent</dc:subject>
		<dc:subject>L'argent st&#233;rile</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Saint Thomas d'Aquin a apport&#233; sa pierre de fa&#231;on significative dans l'immense effort accompli par la scolastique dans ce que nous appelons Moyen Age, posant les bases de ce qui sera plus tard l'&#233;conomie politique, mais en gardant une inscription &#233;thique qui sera abandonn&#233;e par celle-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela vise essentiellement deux grands sujets impliquant directement une r&#233;flexion sur la monnaie : la justice des &#233;changes (et du juste prix) ; et le taux d'int&#233;r&#234;t ou usure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pure convention sociale permettant l'&#233;change, l'argent est un pur instrument. Il n'est pas par lui-m&#234;me productif ; il ne l'est que dans son association avec du travail humain au sens large, dans le cadre d'une activit&#233; productrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire ici les points principaux de mon intervention au colloque Aquinomix &#171; La pens&#233;e &#233;conomique de Thomas d'Aquin : une approche interdisciplinaire &#187; ; Paris 11-13 septembre 2025.&lt;/p&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://pierredelauzun.fr/IMG/logo/cash-1169650_640.webp?1787417295' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='109' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;SAINT THOMAS D'AQUIN ET LA MONNAIE
&lt;p&gt;En perspective &#233;conomique&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Intervention au colloque Aquinomix&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La pens&#233;e &#233;conomique de Thomas d'Aquin : une approche interdisciplinaire/Thoma&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous utiliserons ici les passages de saint Thomas qui visent des sujets que nous classons de nos jours comme &#233;conomiques, en nous concentrant sur la question de l'argent ou monnaie.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le texte est ici all&#233;g&#233;, notamment des mentions pr&#233;cises de sources et de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; On sait que m&#234;me si cette cat&#233;gorie n'existait pas comme telle du temps de Thomas, et que l'&#233;tat d'avancement de l'&#233;conomie &#233;tait &#233;loign&#233; du n&#244;tre, il a apport&#233; sa pierre de fa&#231;on significative dans l'immense effort alors accompli par la scolastique, posant les bases de ce qui sera plus tard l'&#233;conomie politique, mais en gardant une inscription &#233;thique qui sera abandonn&#233;e dans celle-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre des notions g&#233;n&#233;rales ayant une dimension &#233;conomique (les biens, la propri&#233;t&#233;), cela vise essentiellement deux grands sujets impliquant directement une r&#233;flexion sur la monnaie : la justice des &#233;changes (et du juste prix) ; et le taux d'int&#233;r&#234;t ou usure. Ces analyses ont un objectif fondamentalement normatif, mais elles ont le m&#233;rite d'&#233;tudier les faits &#233;conomiques sous-jacents, avant de se prononcer sur le plan moral. J'ai abord&#233; par ailleurs ces points dans un article de la Revue thomiste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Tome CXX 2020 n&#176;4.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, sur lequel je m'appuierai pour examiner le r&#244;le particulier et central que joue l'argent dans cette r&#233;flexion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'aborderons donc pas le cadre plus g&#233;n&#233;ral dans lequel cela s'inscrit, au titre notamment de la question g&#233;n&#233;rale du d&#233;sir humain, de ce qu'on peut appeler la vie bonne, ordonn&#233;e &#224; notre bonheur et &#224; notre finalit&#233;. Je n'aborderai pas non plus la question plus g&#233;n&#233;rale du juste emploi de nos moyens mat&#233;riels, que Thomas traite en d&#233;tail et de fa&#231;on f&#233;conde &#224; propos du don et de l'aum&#244;ne ; en effet, c'est une question qui ne porte pas directement sur l'argent comme tel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Consid&#233;rations pr&#233;alables &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit trois consid&#233;rations pr&#233;alables sont n&#233;cessaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qu'est-ce qu'un bien ? &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re porte sur ce qu'on peut appeler un bien. Comme on sait, saint Thomas distingue trois sortes de biens : le bien &#8216;honn&#234;te' (qui est aim&#233; en lui-m&#234;me et pour lui-m&#234;me), le bien &#8216;d&#233;lectable', et le bien &#8216;utile'. Ce dernier nous concerne directement ici : c'est un bien recherch&#233; en vue d'un autre bien, de fa&#231;on instrumentale. On y trouve tous les biens n&#233;cessaires &#224; notre vie mat&#233;rielle, qui rel&#232;vent de l'analyse &#233;conomique ; or la vie mat&#233;rielle n'est pas notre fin ultime. Et donc les biens utiles doivent rester instrumentaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est a fortiori le cas avec l'argent, lequel est repr&#233;sentatif de tous les biens, du moins en tant qu'on peut se les procurer &#233;conomiquement. D'une certaine fa&#231;on m&#234;me, c'est un instrument au second degr&#233; : un instrument d'instruments. En effet, il peut se substituer dans notre regard aux diff&#233;rents biens utiles, en les d&#233;tachant plus encore de leur finalit&#233; r&#233;elle, qui est en dehors d'eux-m&#234;mes. Cette universalit&#233; de possibilit&#233;s qu'il offre fait comprendre la fascination qu'il exerce &#224; qui regarde les choses dans une perspective purement instrumentale, car il peut finir par &#234;tre per&#231;u comme d&#233;sirable en lui-m&#234;me, par excellence : c'est en effet le moyen absolu pour acc&#233;der &#224; tout ce qui est r&#233;ductible &#224; une dimension &#233;conomique. C'est donc en g&#233;n&#233;ral &#224; travers lui que se court le risque d'un renversement radical des finalit&#233;s, comme les Evangiles le soulignent &#224; plusieurs reprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qu'est-ce que le pouvoir sur un bien, ou propri&#233;t&#233; ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second point porte sur la propri&#233;t&#233;. Une angle majeur de l'analyse de Thomas est celui de la justice, qui implique qu'on rende &#224; chacun son d&#251;. Mais pour cela, il faut qu'il y ait un d&#251;. En mati&#232;re &#233;conomique, qu'il y ait un d&#251; suppose dans bien des cas ce qu'on appelle la propri&#233;t&#233;, puisque c'est par la propri&#233;t&#233; que quelqu'un acquiert un droit particulier sur un objet. Comme on sait, pour Thomas, la distribution de la propri&#233;t&#233; ne rel&#232;ve pas directement du droit naturel, mais d'un accord entre les hommes (humanum condictum), qui rel&#232;ve du droit positif et qui est une cr&#233;ation de la raison humaine. Et elle s'inscrit dans un cadre qui est celui de l'utilit&#233; commune ; c'est ce qu'on appellera plus tard la destination universelle des biens, pilier de la Doctrine sociale de l'Eglise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une certaine fa&#231;on donc, la destination universelle des biens ne peut se r&#233;aliser que dans la propri&#233;t&#233;, qui confie &#224; chaque homme un certain nombre de biens ; mais l'usage en est subordonn&#233; au bien commun. Nous sommes donc en un sens &#224; nouveau dans le registre instrumental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Qu'est-ce que l'argent ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des moyens majeurs d'exercice de la propri&#233;t&#233; est la possibilit&#233; de changer le propri&#233;taire, c'est-&#224;-dire soit de donner des biens, soit de les &#233;changer - et donc d'acheter et de vendre, ce qui correspond en g&#233;n&#233;ral &#224; ce qu'on appelle un march&#233; (on y reviendra). Mais cet &#233;change implique normalement l'usage de l'argent, par lequel presque exclusivement (hors le cas marginal du troc, et les dons) s'exerce la possibilit&#233; de changer la propri&#233;t&#233; d'un bien contre celle d'un autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on sait, classiquement la monnaie a une triple fonction : comme &#233;talon de mesure pour fixer les prix des biens &#233;changeables ; comme moyen de paiement pour cet &#233;change ; et comme r&#233;serve de valeur, pour garder de mani&#232;re disponible de quoi faire une d&#233;pense ult&#233;rieurement. Ces trois fonctions ne sont pas distingu&#233;es explicitement comme telles par saint Thomas. Mais elles apparaissent clairement dans son analyse, et notamment les deux premi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelons quelques donn&#233;es sur la monnaie, qui se d&#233;duisent de son r&#244;le. Elle doit &#234;tre &#233;changeable contre tout ce qui peut &#234;tre c&#233;d&#233; ou acquis, raisonnablement stable dans le temps, et disponible de fa&#231;on commode pour &#234;tre stock&#233;e ou pour payer. Son r&#244;le est alors majeur, puisqu'il structure toute la vie &#233;conomique. Mais inversement cela veut dire aussi qu'elle a ses limites : elle ne dit rien sur les objets qu'elle permet de vendre ou d'acheter, en dehors du prix. Elle ne dit rien non plus de la relation qui peut ou pourrait exister entre les personnes qui &#233;changent ; elle se limite &#224; un chiffre. Cette neutralit&#233; est son principal avantage, puisque cela la rend en principe utilisable face &#224; n'importe quel bien. Mais c'est aussi sa limite : elle peut conduire &#224; oublier un ensemble de consid&#233;rations humaines essentielles, que par construction elle ne prend pas en compte, notamment les relations entre personnes. Sur cette base, les politiques comme les moralistes ont critiqu&#233; &#224; juste titre les limites de l'argent et de la monnaie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une certaine fa&#231;on, ceci appara&#238;t en sous-jacent des analyses de saint Thomas que nous allons &#233;voquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les &#233;changes commerciaux et le juste prix&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thomas examine en d&#233;tail deux cat&#233;gories d'&#233;changes volontaires : les achats et ventes d'un c&#244;t&#233;, et le pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t. Ce faisant, il ne consacre pas la m&#234;me attention &#224; d'autres op&#233;rations de la vie &#233;conomique (pourtant importantes de son temps aussi), notamment parce qu'il voit moins s'y poser la question d'un jugement moral. Mais on les verra appara&#238;tre ici ou l&#224; dans les analyses qui suivent. Ainsi l'investissement en fonds propres, ou la location d'un immeuble, qui tous deux comportent une dimension mon&#233;taire &#233;vidente. De son point de vue, ils ne paraissent pas soulever de probl&#232;me &#233;thique dans leur principe. La question du contrat de travail ne para&#238;t pas non plus faire l'objet de d&#233;veloppement sp&#233;cifique chez lui, malgr&#233; la nature particuli&#232;re du travail, dont on pourrait s'interroger sur l'appr&#233;ciation &#224; porter sur le fait qu'en un sens on l'&#233;change contre de l'argent. Mais &#224; vrai dire les &#233;vangiles &#233;voquent aussi, sans les critiquer comme tels, des cas d'embauche &#224; leur contrepartie mon&#233;taire. On l'&#233;voquera aussi &#224; l'occasion ci-apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Un juste prix objectif, r&#233;sultant de la confrontation des besoins, et mesur&#233; par la monnaie &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse du juste prix a &#233;t&#233; souvent mal comprise. Prenons ici la Somme th&#233;ologique, qui l'examine dans un contexte moral. Saint Thomas pose en premier lieu (q 77 a. 1) la question du prix : peut-on vendre quelque chose plus que cela ne vaut ? Comme on sait sa r&#233;ponse est n&#233;gative, notamment au motif que l'Evangile nous dit de ne pas faire &#224; quelqu'un ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. Ce qui implique qu'il est reconnu que ce que quelque chose vaut, dans le cadre d'une transaction, est son prix, au sens de la quantit&#233; de monnaie qu'il faut donner pour l'obtenir. On retrouve ici les deux premi&#232;res fonctions de la monnaie (pr&#233;ciser une valeur et permettre de payer).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais s'il y a un prix qui sert de r&#233;f&#233;rence, c'est qu'il est ext&#233;rieur aux parties. Le crit&#232;re purement subjectif n'est donc pas suffisamment pertinent pour lui, comme le montrent ses commentaires sauf cas. On notera en outre que Thomas ne pr&#233;voit pas que ce prix soit fix&#233; par la loi. Sinon la question ne se poserait normalement pas (la loi imposerait la r&#233;ponse), et d'ailleurs il mentionne la diff&#233;rence entre ce qu'il pr&#233;conise et la loi civile. Le cadre du raisonnement est implicitement que la transaction est libre : le prix est assum&#233; par les deux parties.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'article 2 ensuite est &#233;voqu&#233;e la question des d&#233;fauts des produits &#233;chang&#233;s. Comme on peut s'y attendre, la fraude est condamn&#233;e. On notera en particulier sa remarque selon laquelle le prix ne se r&#233;f&#232;re pas &#224; la nature des choses, mais &#224; la mani&#232;re dont ces choses sont utilis&#233;es par les hommes, &#224; leurs besoins, ce que de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale acheteurs et vendeurs sont suppos&#233;s en &#233;tat de juger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui est symptomatique est l'analyse qu'il fait du cas d'une diff&#233;rence de prix &#224; deux endroits. C'est l'exemple d'un marchand de bl&#233; qui va vendre l&#224; o&#249; les prix sont &#233;lev&#233;s suit &#224; une disette ; or il sait que d'autres vendeurs vont venir en nombre et donc faire baisser le prix. S'il donne cette information, le prix baissera et il vendra moins cher. Mais contrairement &#224; un d&#233;faut, qui est l&#224; objectivement d&#232;s maintenant ( et qu'on a le devoir moral de r&#233;v&#233;ler, sauf si le vice est &#233;vident), dans l'exemple qu'il cite, c'est &#224; l'avenir qu'on peut s'attendre &#224; une baisse de prix, laquelle reste donc al&#233;atoire. Cela veut dire que notre vendeur peut licitement vendre au prix qu'il trouve dans l'endroit concern&#233; ; il n'est pas oblig&#233; d'&#233;voquer un changement possible de ce prix dans l'avenir. M&#234;me si naturellement il e&#251;t &#233;t&#233; plus &#8216;vertueux' de le dire, ou de baisser un peu son prix. Ce que l'on voit donc ici est que le prix en question est un prix local, d&#233;rivant des conditions locales, et qu'il est fluctuant. On retrouve clairement ce qu'on appellera plus tard un effet de l'offre et la demande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le juste prix ne se r&#233;f&#232;re donc ni &#224; une caract&#233;ristique intrins&#232;que de la chose, ni aux particularit&#233;s de l'acheteur ou du vendeur, ni de leur relation, sauf exception. Il r&#233;sulte de la confrontation large des besoins humains d'un c&#244;t&#233; et des ressources disponibles &#224; un moment donn&#233; dans un endroit donn&#233;. Dans ce texte, il n'est ni fix&#233; par une autorit&#233;, ni donn&#233; par un expert. Ce prix trouv&#233; est donc a priori un genre de prix de march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Compl&#233;ment&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui ne veut pas dire que le juste prix co&#239;ncide exactement avec le prix de march&#233; au sens habituel aujourd'hui. D'une part, il ne se r&#233;sume pas &#224; un accord entre acheteur et vendeur, puisque le prix de r&#233;f&#233;rence a un caract&#232;re objectif : dans l'exemple pr&#233;c&#233;dent, il est &#233;tabli implicitement sur un &#8216;march&#233;' large, ouvert, o&#249; tous participent, et o&#249;, en outre, tous sont l&#224; pour rechercher la justice. Le prix se d&#233;gage alors de ce qu'on peut appeler un processus commun de confrontation des besoins (indigentia). Un tel prix est un fait social, et il est par nature fluctuant. D'o&#249; ce fait remarquable : une norme de justice prend ici comme &#233;talon un fait social fluctuant, qui r&#233;sulte de l'interaction des relations humaines, du moins si elles sont de bonne foi. Et l'outil pour assurer un d&#233;bouch&#233; &#224; cette interaction, c'est la monnaie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve dans les commentaires sur l'Ethique d'Aristote une r&#233;flexion compl&#233;mentaire de saint Thomas, qui &#233;claire notamment la r&#233;ponse parfois donn&#233;e par certains &#224; la question du juste prix, consistant &#224; baser le prix sur le travail incorpor&#233;. Il prend le cas d'un &#233;change concret, celui d'une maison ou de nourriture contre des chaussures ; il explique qu'il n'y aura pas d'&#233;change si le ma&#231;on ou l'agriculteur ne re&#231;oivent pas suffisamment de chaussures pour que leur travail et leurs d&#233;penses d&#233;passent ceux du cordonnier. L'exemple est exprim&#233; de fa&#231;on tr&#232;s condens&#233;e. Mais on aurait tort de voir l&#224; une th&#233;orie de la valeur travail, au sens de Ricardo ou de Marx. En r&#233;alit&#233;, il dit simplement que le ma&#231;on ou l'agriculteur doivent recevoir assez de chaussures pour que cela couvre le travail et les d&#233;penses incorpor&#233;s dans leur propre prestation. Sans quoi on n'aura pas d'&#233;change, ce qui est du bon sens ; mais cela ne dit pas comment on mesure cette comparaison. Et d'ailleurs il parle &#224; la fois du travail et des d&#233;penses, or celles-ci ne sont pas du travail. Surtout, il ajoute ensuite que ce qui mesure tout selon la v&#233;rit&#233; des choses est le besoin (indigentia) : tout &#233;change se rapporte au besoin humain ; on n'appr&#233;cie pas les choses selon la dignit&#233; de leur nature, mais selon le besoin des hommes. Ainsi une souris est situ&#233;e plus haut dans la hi&#233;rarchie des &#234;tres qu'une perle, car c'est un &#234;tre anim&#233; ; mais &#233;conomiquement elle vaut beaucoup moins. Il note enfin et surtout que la monnaie a &#233;t&#233; justement &#233;tablie selon une convention entre les hommes afin de permettre l'&#233;change.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;veloppe ensuite ces points et indique notamment qu'une des raisons d'&#234;tre de la monnaie est de conserver la valeur, en pr&#233;vision d'un besoin &#224; venir. Nous retrouvons ici la troisi&#232;me fonction de la monnaie, qui est la conservation de la valeur en vue d'une utilisation future. Il reconna&#238;t qu'il est possible que l'argent ne maintienne pas la valeur initiale ; mais, dit-il, il doit &#234;tre institu&#233; pour mieux maintenir sa valeur que tout autre instrument. On parvient &#224; une unicit&#233; de mesure op&#233;rationnelle en prenant comme crit&#232;re le besoin (ou d&#233;sir), et on le mesure gr&#226;ce &#224; cet instrument qu'est la monnaie, &#233;tabli pour permettre cette forme de relation entre les hommes, de fa&#231;on commune. Comme on le voit, tant la monnaie elle-m&#234;me, que le march&#233; au sens large, sont des institutions humaines, conventionnelles, mais elles donnent un fondement ad&#233;quat &#224; la vertu de justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons incidemment que cette conception de la monnaie comme convention sociale ne fait aucun allusion au r&#244;le de l'or ou de l'argent comme fondement de cette monnaie (contrairement aux usages de son &#233;poque). Cela rappelle de fa&#231;on surprenante la r&#233;alit&#233; de la monnaie actuelle, cr&#233;&#233;e dans une large mesure par le syst&#232;me bancaire et plac&#233;e sous le contr&#244;le discr&#233;tionnaire de la banque centrale, mais sans lien avec une base ext&#233;rieure comme autrefois l'or.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;sum&#233;, le point de d&#233;part est donc l'utilit&#233; et le besoin, dans un monde o&#249; la d&#233;tention des biens est personnelle (propri&#233;t&#233;). D'o&#249; l'&#233;change. Mais celui-ci suppose une mesure : l'outil en est la monnaie, et la base l'utilit&#233; et le besoin. Or ceux-ci sont &#8216;subjectifs' et variables tant dans le temps que selon les personnes. Et donc le prix aussi. Mais il n'est pas pour autant arbitraire et bilat&#233;ral : il fait habituellement l'objet d'une confrontation au sein de la soci&#233;t&#233; ; ce &#224; quoi s'ajoute le r&#244;le du marchand . Les prix r&#233;els de l'&#233;poque &#233;taient d'ailleurs loin d'&#234;tre stables. Comme on voit, saint Thomas constate des faits sociaux : la confrontation des besoins ou d&#233;sirs, qui s'op&#232;re par cet outil conventionnel qu'est la monnaie, qui n'est que cela. Et c'est sur cette r&#233;alit&#233; concr&#232;te que s'exerce le jugement moral. On constate alors le prix pratiqu&#233; en un lieu et &#224; un moment ; on ne p&#232;che pas contre la justice si on le prend comme r&#233;f&#233;rence. Mais cela n'&#233;rige pas le prix du &#8216;march&#233;' local en absolu moral. Cela ne veut pas dire non plus qu'il y a confrontation sauvage de choix arbitraires, car la recherche de la justice est toujours pr&#233;sente. Le juste prix est la version &#233;pur&#233;e et normalis&#233;e d'une confrontation qui est en fait celle du march&#233;, si celui-ci fonctionne convenablement. Il est d'ailleurs notable que dans un autre document&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;De emptione et venditione ad tempus (Lettre &#224; Jacques &#233;v&#234;que de Viterbe).&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;Thomas parle de prix trouv&#233; sur le march&#233; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La monnaie est donc une convention sociale permettant d'exercer la vertu de justice dans une pratique bien d&#233;termin&#233;e, celle de l'&#233;change commercial, o&#249; n'intervient aucune autre relation humaine particuli&#232;re. Il serait moralement hors de question que quelqu'un utilise le pouvoir que lui donne la monnaie qu'il d&#233;tient pour extraire un avantage maximal du jeu social. Malgr&#233; la similitude possible des m&#233;canismes, on est loin de la base anthropologique individualiste et relativiste qui sera plus tard celle de l'&#233;conomie politique. Et donc l'argent n'a pas le m&#234;me sens. C'est un outil collectif permettant une certaine justice dans des &#233;changes libres, eux-m&#234;mes bas&#233;s sur la confrontation honn&#234;te des besoins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le taux d'int&#233;r&#234;t ou usure&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de l'usure (c'est-&#224;-dire, dans ce contexte, du taux d'int&#233;r&#234;t) est plus complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'analyse de Thomas&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fond de la position de saint Thomas&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Elle se trouve notamment au IIa-IIae, q. 78 de la Somme Th&#233;ologique : De (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est qu'en demandant un int&#233;r&#234;t &#224; l'occasion d'un pr&#234;t, on vend ce qui n'existe pas, ou, ce qui revient au m&#234;me, on vend deux fois la m&#234;me chose. Il distingue ici les produits consomm&#233;s, comme du pain ou du vin, et les produits utilisables sans consommation, comme une maison. Dans le premier cas, l'objet et sa consommation se confondent. Il en d&#233;duit que si on vend du pain, on ne peut vendre s&#233;par&#233;ment le pain et l'usage du pain. En revanche, dans le cas de la location d'une maison, on reste propri&#233;taire, mais on conc&#232;de l'usage de la maison &#224; quelqu'un ; il est alors possible de distinguer le prix de la maison et son loyer. Ce qui est pertinent pour notre propos, est l'application qu'il fait de ce raisonnement au cas de l'argent. L'argent, dit-il, a &#233;t&#233; fait pour faciliter les transactions, et son usage r&#233;side dans sa consommation. Comme pour le pain, on ne peut donc pas facturer s&#233;par&#233;ment l'argent et l'usage de l'argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;veloppe ces points dans l'a. 2. Il examine pour les r&#233;futer plusieurs arguments donn&#233;s pour justifier l'int&#233;r&#234;t, comme de compenser la privation que subit le pr&#234;teur, ou la comparaison avec le gain l&#233;gitime d'un commer&#231;ant, ou le fait que si un gage est donn&#233; en garantie du pr&#234;t il peut produire un surplus, ou encore la n&#233;cessit&#233; de tenir compte de fluctuations de prix qui peuvent se produire &#224; l'occasion d'un pr&#234;t. Or, alors m&#234;me qu'il examine ces objections avec soin, montrant par l&#224; une connaissance de ces r&#233;alit&#233;s, il les r&#233;fute en bloc. Certes, il accepte qu'il y ait compensation d'un dommage effectif r&#233;sultant du pr&#234;t, mais &#224; condition qu'il ne consiste pas dans le seul fait que le pr&#234;teur cesse de gagner de l'argent avec cet argent. Ce qui para&#238;t refuser &#224; l'avance ce qu'on appellera apr&#232;s lui &#8216;&lt;i&gt;lucrum cessans&lt;/i&gt;', et que la scolastique consid&#233;rera en g&#233;n&#233;ral licite : le manque &#224; gagner du commer&#231;ant qui, ayant pr&#234;t&#233;, ne dispose plus de cet argent pour gagner sa vie. Pour saint Thomas, l'incertitude sur ce gain exclut qu'on le prenne en compte et le fasse payer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sens inverse, il distingue clairement le pr&#234;t de l'investissement en capital, qu'il consid&#232;re licite et qui, lui, peut &#234;tre r&#233;mun&#233;r&#233;. En effet, dans le premier cas, dit-il, il y a transfert de propri&#233;t&#233; sous r&#233;serve de restitution, et consommation par l'emprunteur. Dans le second, il y a toujours propri&#233;t&#233; quoique sous une forme diverse (par exemple des parts d'une soci&#233;t&#233;) et solidarit&#233; avec l'op&#233;rateur : on reste donc propri&#233;taire de ce qu'on investit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'article 4 examine si on peut accepter de l'argent pr&#234;t&#233; avec usure. On est tent&#233; de r&#233;pondre que non, car cela participe du p&#233;ch&#233; de l'usurier. Sa r&#233;ponse est en revanche de consid&#233;rer que seul l'usurier commet un p&#233;ch&#233;. A nouveau, pour lui l'emprunteur est presque par d&#233;finition quelqu'un dans le besoin, sans possibilit&#233; alternative ; ce qui peut justifier pour lui (mais pas pour le pr&#234;teur) d'accepter l'usure. Dans le De Malo, de m&#234;me, il r&#233;fute l'argument de la libert&#233; de l'emprunteur en consid&#233;rant qu'il subit toujours une violence, tout comme celui qui doit payer un prix abusif, et m&#234;me une contrainte. Inversement, dans la lettre &#224; l'&#233;v&#234;que de Viterbe, il consid&#232;re que le marchand qui accepte de payer des int&#233;r&#234;ts en vue de son commerce p&#232;che, car dit-il il a donn&#233; une occasion de p&#233;ch&#233; &#224; l'usurier. Car en l'esp&#232;ce l'a priori de saint Thomas selon lequel l'emprunteur est sous la contrainte, ne se v&#233;rifie plus : le d&#233;sir de d&#233;velopper ses affaires n'est pas suffisant en regard du &#8216;p&#233;ch&#233;' sous-jacent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une derni&#232;re pr&#233;cision est donn&#233;e par le Commentaire sur les Sentences&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;In III Sent., dist. 37, q. 1, a. 6.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, r&#233;pondant &#224; une objection fond&#233;e sur la comparaison de l'usure et du bail. Dans sa r&#233;ponse, saint Thomas s'appuie &#224; nouveau sur la distinction entre propri&#233;t&#233; et usage. Mais il ajoute une pr&#233;cision int&#233;ressante pour notre propos : c'est que, dit-il, les biens ont tous une utilit&#233; propre, sauf l'argent qui ne sert qu'&#224; mesurer l'utilit&#233; des autres choses. Il est d&#232;s lors, dit-il, inique d'utiliser une mesure diff&#233;rente selon qu'on pr&#234;te ou qu'on rend. En outre, le pr&#234;teur n'a pas &#224; profiter de l'usage que l'emprunteur fait de l'argent, puisque la propri&#233;t&#233; en a &#233;t&#233; transf&#233;r&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Examen de la question &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on le voit, l'argumentation de Thomas se base essentiellement sur des raisonnements , et plus pr&#233;cis&#233;ment sur une analyse du r&#244;le de l'argent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A c&#244;t&#233; notamment des textes bien connus de la loi mosa&#239;que, mais qu'il (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Comme il a &#233;t&#233; not&#233; dans la partie pr&#233;c&#233;dente, il voit l'argent comme une convention sociale permettant l'&#233;change sur la base d'une mesure de l'utilit&#233; des choses. Il s'y ajoute ici une autre id&#233;e : que cet argent est consomm&#233; lorsqu'il est d&#233;pens&#233;. Combin&#233; avec l'affirmation selon laquelle on ne peut vendre s&#233;par&#233;ment un bien consommable et son usage, cela fonde pour lui la condamnation de l'int&#233;r&#234;t ou usure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'argumentation de saint Thomas portait sur la nature m&#234;me de l'op&#233;ration de pr&#234;t ; elle assez rarement critiqu&#233;e directement par les commentateurs classiques. Le P. Labourdette par exemple valide la distinction de Thomas : pour lui, si on utilise de l'argent, on le d&#233;pense et donc on le consomme (comme du vin qu'on boit), contrairement &#224; une maison lou&#233;e. Or dit-il &#171; la consommation de la chose c'est sa destruction &#187;. Il ajoute que le pr&#234;t d'argent est un pr&#234;t de consommation : quand je pr&#234;te l'argent, je le c&#232;de, il y a transfert de propri&#233;t&#233;, et je ne peux pas en s&#233;parer son utilisation ; il ne sert qu'&#224; &#233;changer et ne fructifie pas. Il rappelle que le capitaliste souligne la productivit&#233; de l'argent ; mais il consid&#232;re cette assertion &#171; d&#233;bile &#187;, car l'argent, dit-il, n'a pas de productivit&#233; intrins&#232;que ; il ne sert que pour l'&#233;change et la d&#233;pense ; la productivit&#233; &#233;ventuelle r&#233;sulte des choses qu'il a permis d'acheter et du travail fait par ou sur elles. De m&#234;me le P. Spicq. Pour lui aussi, &#171; le travail est le titre lucratif essentiel &#187; ; l'argent n'est pas par lui-m&#234;me productif. S'il y a des gains, ils r&#233;sultent exclusivement de l'activit&#233; humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment l'analyser ? Le raisonnement propos&#233; repose en d&#233;finitive sur trois affirmations, diff&#233;rentes de la perception actuelle. La premi&#232;re, que dans une op&#233;ration de pr&#234;t il y a transfert de propri&#233;t&#233; pur et simple, &#224; la suite de quoi l'argent est consomm&#233; comme du pain. La deuxi&#232;me, que lorsqu'un pr&#234;t porte sur un produit qui est consomm&#233;, on n'est tenu qu'&#224; rendre ce produit tel quel, m&#234;me si du temps s'est &#233;coul&#233;. Ce qui implique qu'on estime qu'un pr&#234;t n'est jamais un service rendu, qui pourrait &#234;tre factur&#233; s&#233;par&#233;ment. La troisi&#232;me, que l'argent n'a aucune dimension productive, laquelle justifierait une r&#233;mun&#233;ration si elle existait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier argument est celui de la consommation. Mais si on pr&#234;te un pain pour &#234;tre mang&#233;, il dispara&#238;t effectivement. Si on pr&#234;te de l'argent, l'emprunteur dispose de l'argent, qui ne dispara&#238;t pas, et qu'il utilise &#224; son gr&#233; ; cet argent n'est donc pas consomm&#233;. Rappelons en outre que saint Thomas consid&#232;re souhaitable que l'argent conserve sa valeur dans le temps : ce n'est donc pas un pur signe qui dispara&#238;t dans la transaction. En outre, le pr&#234;teur perd la propri&#233;t&#233; de cet argent, mais il ne perd pas toute propri&#233;t&#233;, tant s'en faut : en effet, il obtient en &#233;change ce qu'on appelle une cr&#233;ance sur le d&#233;biteur, laquelle est un actif, pouvant &#234;tre consid&#233;r&#233; comme un &#233;quivalent de l'argent : il est d'ailleurs notable que notre monnaie actuelle est &#224; bien des points de vue une forme de cr&#233;dit. On peut ajouter que si l'argent &#233;tait consomm&#233; dans un pr&#234;t, il le serait aussi dans un investissement, dont pourtant saint Thomas consid&#232;re la r&#233;mun&#233;ration licite. Dans les deux cas, l'investisseur se dessaisit de son argent, que l'emprunteur utilise comme il veut, mais c'est en &#233;change d'un titre, que ce soit une action ou une cr&#233;ance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, au-del&#224;, la comparaison m&#234;me qu'utilise saint Thomas (avec un pain et avec un immeuble) montre qu'&#224; la base de son analyse se trouve le sous-jacent de la transaction : le pain ou l'immeuble. Or l'argent se situe sur un autre plan, qui n'est ni l'un ni l'autre : il n'est pas &#224; proprement parler consomm&#233; comme le dit &#224; tort saint Thomas ; mais il n'est pas non plus &#171; utilis&#233; &#187;, car en lui-m&#234;me il n'est pas directement utilisable. On l'a dit, c'est un signe permanent mais existant par lui-m&#234;me dans la soci&#233;t&#233; et donc objectiv&#233;. Il y a donc un aspect justifi&#233; dans le fait de le consid&#233;rer &#224; part des autres biens : il ne sert et n'a de sens que relativement &#224; ce qu'il permet d'acqu&#233;rir. Cela peut &#233;clairer le refus de saint Thomas de le consid&#233;rer productif ; en effet il ne l'est pas en lui-m&#234;me ; il ne l'est qu'en permettant d'acqu&#233;rir des moyens de production, eux-m&#234;mes utilis&#233;s en association avec du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut ensuite, sur le deuxi&#232;me point, contester l'id&#233;e que dans un pr&#234;t (mutuum) on doive rendre la chose ou son &#233;quivalent, ni plus ni moins. Cela suppose en effet en justice une &#233;quivalence totale entre la possession d'un bien aujourd'hui ou &#224; l'avenir. Mais, pr&#233;cis&#233;ment, cela ne va pas de soi : si une banque pr&#234;te &#224; un jeune couple de quoi s'acheter un r&#233;frig&#233;rateur, le jeune couple verra un bienfait entre le fait d'avoir l'appareil tout de suite et celui d'attendre d'avoir &#233;pargn&#233; 2 ou 3 ans avant de pouvoir en jouir. Dit autrement, un pr&#234;t est vraiment un service ; il apporte &#224; quelqu'un des ressources rares dont il ne dispose pas, et dont il a besoin. On ne voit pas au nom de quoi on ne pourrait pas facturer ce service, et a fortiori bien s&#251;r du fait que le pr&#234;teur se d&#233;fait d'un argent dont il pourrait avoir un autre usage profitable, par exemple en investissant (ce que d&#233;crit tr&#232;s bien la parabole des talents). L'exception qui va de soi est celle du n&#233;cessiteux, qui est celle pr&#233;vue dans les textes bibliques, et que saint Thomas avait en t&#234;te, car comme on l'a vu, il consid&#232;re que l'emprunteur est habituellement dans un besoin pressant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, sur le troisi&#232;me point, il est juste de dire &#224; nouveau que l'argent tout seul n'est pas productif, et que seul le travail humain (au sens large, y compris celui de l'entrepreneur et du marchand) permet de le faire fructifier. Mais il serait pour autant erron&#233; de nier la contribution du capital dans cette production. Un ouvrier sans machine ni outil produit massivement moins qu'un ouvrier avec machine. En d'autres termes, l'argent, mesure de l'&#233;change, est aussi moyen de paiement et donc aussi par-l&#224; moyen d'investir, c'est-&#224;-dire d'acqu&#233;rir des outils de production, qui contribuent &#224; la production et dont l'usage est d&#232;s lors l&#233;gitimement r&#233;mun&#233;r&#233;. D'ailleurs le pr&#234;teur aurait pu investir dans une part de soci&#233;t&#233; immobili&#232;re et en retirer un loyer (reconnu licite par Thomas), ce qui ne pr&#233;sente pas plus de risque qu'un pr&#234;t d'argent, et souvent moins. Il est notable que saint Thomas admet que la loi civile puisse autoriser le pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t, non seulement par tol&#233;rance, mais parce que cette autorisation peut &#234;tre source d'un certain bien : mais comment serait-ce possible, si c'&#233;tait fondamentalement injuste ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait objecter que le paiement d'int&#233;r&#234;ts ne se justifie alors que dans le cas du pr&#234;t &#224; une activit&#233; productive. Mais le r&#244;le de l'&#233;pargne, c'est de permettre l'investissement. Si on distrait une partie de cette &#233;pargne pour pr&#234;ter &#224; un couple de quoi s'acheter un r&#233;frig&#233;rateur, on perd ce que l'investissement aurait produit en pr&#234;tant &#224; d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Remarques compl&#233;mentaires&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Saint Thomas se situe relativement au d&#233;but de l'analyse &#233;conomique des Scolastiques. De ce fait on ne trouve pas ou peu chez lui certains th&#232;mes qui prendront de l'importance par la suite. Ainsi l'id&#233;e qu'avec l'int&#233;r&#234;t on pr&#233;tend vendre du temps, m&#234;me si une de ses remarques incidentes montre une certaine sensibilit&#233; &#224; la valeur du temps. Il ne d&#233;veloppe pas non plus l'id&#233;e, populaire ensuite, que bien utiliser l'argent, c'est le faire circuler de fa&#231;on utile ou cr&#233;ative ; m&#234;me s'il souligne par ailleurs la contribution du commerce au bien commun et la l&#233;gitimit&#233; de l'investissement en capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, pour notre propos, il n'&#233;voque pas, ou pour les r&#233;futer au moins implicitement, les notions reprises du droit romain qui ont permis ensuite de l&#233;gitimer des paiements visant &#224; d&#233;dommager le pr&#234;teur de ce qu'il aurait pu gagner avec l'argent pr&#234;t&#233; (&lt;i&gt;lucrum cessans&lt;/i&gt;), ou &#224; indemniser le risque pris (&lt;i&gt;periculum sortis&lt;/i&gt;). Sa condamnation est radicale. Cela dit, le d&#233;veloppement ult&#233;rieur de ces notions diverses laissera intacte son argumentation centrale, et cela jusqu'au XVIIIe si&#232;cle, m&#234;me si on le temp&#233;rera par ces notions et que dans la pratique la possibilit&#233; d'un int&#233;r&#234;t ait &#233;t&#233; largement mise en &#339;uvre. La prise en compte de ces facteurs, notamment le &lt;i&gt;lucrum cessans&lt;/i&gt;, a en effet conduit &#224; multiplier les cas o&#249;, au moins un commer&#231;ant pr&#234;teur subissait un manque &#224; gagner du fait qu'il soustrayait pour cela de l'argent de son activit&#233; ; ce qui a &#233;t&#233; une &#233;tape majeure dans la voie de l'acceptation d'un certain taux d'int&#233;r&#234;t. Il y aura donc ult&#233;rieurement une rupture sur ce point par rapport &#224; sa pens&#233;e. C'est a fortiori le cas dans nos &#233;conomies o&#249; il est possible &#224; tout instant d'investir dans une activit&#233; &#233;conomique cens&#233;ment productive et d'&#234;tre r&#233;mun&#233;r&#233; ; par cons&#233;quent, celui qui pr&#234;te renonce par construction &#224; un tel produit. Cela dit, il y a l&#224; justement une piste pour rendre compte de la divergence : &#224; notre &#233;poque, on peut montrer, au moment de la conclusion du pr&#234;t, le gain possible par un placement alternatif. Mais le marchand m&#233;di&#233;val, lui, devait expliquer qu'il aurait pu gagner de l'argent par telle ou telle op&#233;ration hypoth&#233;tique, et a priori risqu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le&#231;ons &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il va de soi que l'analyse de saint Thomas doit &#234;tre inscrite dans le contexte de son temps : l'usure, comprise notamment comme l'exploitation du besoin de personnes pauvres, repr&#233;sentait alors un risque majeur pour la soci&#233;t&#233;, un vrai fl&#233;au social ; et on pouvait percevoir que tout emprunteur agissait sous la contrainte d'un besoin pressant. Par ailleurs, compar&#233; &#224; la suite, il y avait relativement peu d'investissements productifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, il convient de rappeler le risque plus g&#233;n&#233;ral repr&#233;sent&#233; par l'argent, relev&#233; par les &#201;vangiles : le fait d'&#234;tre recherch&#233; activement, parce qu'il est repr&#233;sentatif de tout ce qui peut &#234;tre achet&#233;, ce qui le constitue en support par excellence de la d&#233;rive idol&#226;trique, de l'avidit&#233; appliqu&#233;e &#224; des biens qui ne devraient &#234;tre qu'instrumentaux. Remarque qui rencontre celle d'Aristote sur la chr&#233;matistique, o&#249; la volont&#233; d'accumuler ne rencontre aucune limite naturelle. Sa neutralit&#233; m&#234;me accentue paradoxalement ce risque, puisqu'il peut couper la personne de la relation aux choses qu'en un sens il repr&#233;sente, et par l&#224; de leur signification, dans la soci&#233;t&#233;, et pour les autres personnes. Il peut en outre y avoir rencontre entre ces d&#233;rives d'ordre moral avec une certaine pratique du maniement d'argent, de ce que nous appelons finance. Cela &#233;claire aussi les choix radicaux et abrupts de Thomas. Le paradoxe est en d&#233;finitive de voir ce pur outil prendre, du fait de son usage tr&#232;s large, sinon universel, une r&#244;le de synth&#233;tisation de toutes les tentations mat&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient donc de corriger son analyse en prenant en compte le fait que, parce que justement l'argent est une convention sociale permettant l'&#233;change, il ne dispara&#238;t pas dans l'op&#233;ration de pr&#234;t puis son utilisation ; il n'est pas consomm&#233; et il peut repr&#233;senter, aussi, l'acc&#232;s &#224; des biens de production. Le fait de le pr&#234;ter, c'est-&#224;-dire de l'affecter &#224; quelqu'un qui en demande l'usage, est un service v&#233;ritable rendu par le pr&#234;teur, qui en outre subit de ce fait, au moins implicitement, une perte de revenu potentiel. Une r&#233;mun&#233;ration &#233;quitable (&#224; un juste prix) peut donc &#234;tre tout &#224; fait licite moralement, en justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cela ne fait pas dispara&#238;tre ce qui a &#233;t&#233; reconnu de la nature de l'argent : convention sociale permettant l'&#233;change, il n'est pas par lui-m&#234;me productif ; il ne l'est que dans son association avec du travail humain au sens large (r&#244;le de l'entrepreneur compris), dans le cadre d'une activit&#233; productrice. Et de fait, cette r&#233;alit&#233; est moins imm&#233;diatement perceptible dans le cr&#233;dit r&#233;mun&#233;r&#233;, o&#249; on peut avoir particuli&#232;rement l'impression fausse que l'argent est productif par lui-m&#234;me. Il est donc essentiel &#224; la fois d'utiliser activement l'argent (la th&#233;saurisation &#233;tant, en perspective morale, le plus mauvais usage qu'on puisse en faire, comme le rappelle l'Evangile dans Luc 16, 9 : &#171; faites-vous des amis avec le Mammon d'iniquit&#233; &#187;) et en m&#234;me temps de le r&#233;ins&#233;rer dans le tissu des rapports humains et de nos responsabilit&#233;s &#224; cet &#233;gard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutons enfin que l'une des caract&#233;ristiques de l'int&#233;r&#234;t sur un pr&#234;t est d'&#234;tre exigible en justice, contrairement &#224; la r&#233;mun&#233;ration du capital investi en fonds propres ; cette derni&#232;re suppose qu'il y ait effectivement un profit (et donc une valeur ajout&#233;e), et une d&#233;cision (non obligatoire en soi) de versement de ce que nous appelons dividende. En ce sens, un pr&#234;teur est bien moins solidaire de l'emprunteur qu'un associ&#233;. En outre, du fait qu'il est exigible selon des modalit&#233;s stipul&#233;es &#224; l'avance, en g&#233;n&#233;ral ind&#233;pendantes des circonstances, le cr&#233;dit pr&#233;sente une rigidit&#233; dont l'histoire des crises financi&#232;res montre qu'il est la source de risques majeurs. Quand donc saint Thomas accepte comme licite l'investissement en fonds propres, qui est une forme d'association, mais exprime sa r&#233;serve pour le cr&#233;dit, en dehors du cr&#233;dit amical et sans paiement d'int&#233;r&#234;ts destin&#233; &#224; quelqu'un dans le besoin, il per&#231;oit une r&#233;alit&#233; importante, que notre &#233;poque, ivre de cr&#233;dit et de dette, devrait m&#233;diter. Le cr&#233;dit est utile, mais &#224; dose mod&#233;r&#233;e.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; La pens&#233;e &#233;conomique de Thomas d'Aquin : une approche interdisciplinaire/Thomas Aquinas' economic thought : an interdisciplinary approach &#187; ; Paris 11-13 septembre 2025.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le texte est ici all&#233;g&#233;, notamment des mentions pr&#233;cises de sources et de certains d&#233;veloppements.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Tome CXX 2020 n&#176;4.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;De emptione et venditione ad tempus&lt;/i&gt; (Lettre &#224; Jacques &#233;v&#234;que de Viterbe).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Elle se trouve notamment au IIa-IIae, q. 78 de la Somme Th&#233;ologique : &lt;i&gt;De peccato usurae, quod committitur in mutuis&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;In III Sent., dist.&lt;/i&gt; 37, q. 1, a. 6.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A c&#244;t&#233; notamment des textes bien connus de la loi mosa&#239;que, mais qu'il utilise tr&#232;s peu.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie</title>
		<link>https://pierredelauzun.fr/Saint-Thomas-d-Aquin-et-l-economie.html</link>
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		<dc:date>2021-03-07T15:05:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre de Lauzun</dc:creator>


		<dc:subject>Juste prix</dc:subject>
		<dc:subject>Christianisme et &#233;conomie</dc:subject>
		<dc:subject>Condamnation de l'usure</dc:subject>
		<dc:subject>Usure</dc:subject>
		<dc:subject>Saint Thomas d'Aquin</dc:subject>
		<dc:subject>Saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie</dc:subject>

		<description>&lt;p&gt;Je viens de publier dans la Revue thomiste un article fourni sur Saint Thomas et l'&#233;conomie (T. CXX n&#176; IV octobre-d&#233;cembre 2020). Je reprends ici les principaux points sous forme abr&#233;g&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objet de cet article est de faire le point sur les passages de saint Thomas qui visent des questions que nous voyons de nos jours comme &#233;conomiques, et d'examiner quelles le&#231;ons peuvent en &#234;tre tir&#233;es. Il va de soi que cette cat&#233;gorie n'existait pas comme telle du temps de Thomas. En revanche, comme on le verra, il a apport&#233; sa pierre de fa&#231;on significative dans l'immense effort alors accompli par la scolastique, posant les bases de ce qui sera plus tard l'&#233;conomie politique. Mais en menant cette analyse dans une perspective &#233;thique, celle de la recherche du bien&#8230;. Ce qui s'av&#232;re tout &#224; fait pertinent dans l'&#233;conomie d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite...&lt;/p&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je viens de publier dans la Revue thomiste un article fourni sur saint Thomas d'Aquin et l'&#233;conomie (T. CXX n&#176; IV octobre-d&#233;cembre 2020). Je reprends ici les principaux points sous forme abr&#233;g&#233;e, sans une partie des d&#233;veloppements et sans r&#233;f&#233;rences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objet de cet article est de faire le point sur les passages de saint Thomas qui visent des questions que nous voyons de nos jours comme &#233;conomiques, et d'examiner quelles le&#231;ons peuvent en &#234;tre tir&#233;es. Il va de soi que cette cat&#233;gorie n'existait pas comme telle du temps de Thomas. En outre, l'&#233;tat d'avancement de l'&#233;conomie &#233;tait bien s&#251;r &#233;loign&#233; de ce que nous connaissons depuis, ce qui limitait la contribution qu'il lui &#233;tait possible d'apporter. En revanche, comme on le verra, il a apport&#233; sa pierre de fa&#231;on significative dans l'immense effort alors accompli par la scolastique, posant les bases de ce qui sera plus tard l'&#233;conomie politique&#8230;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un point pr&#233;alable. L'&#233;conomie a pour objet ce qu'on appelle des biens, vus sous l'angle des moyens &#224; d&#233;ployer pour les produire ou les obtenir, ce qui suppose qu'on les d&#233;sire d'une fa&#231;on ou d'une autre, en les int&#233;grant &#224; un ordre de fins. Or saint Thomas distingue trois sortes de biens, en relation avec l'homme : le bien honn&#234;te (aim&#233; en lui-m&#234;me et pour lui-m&#234;me, la v&#233;rit&#233; par exemple), le bien d&#233;lectable, et le bien utile. Ce dernier est recherch&#233; en vue d'un autre bien, de fa&#231;on instrumentale ; parmi eux, on trouve notamment les biens n&#233;cessaires &#224; notre vie mat&#233;rielle. Ces biens ne sont que des auxiliaires dans la mesure o&#249; l'abondance mat&#233;rielle ne peut &#234;tre la fin ultime de l'homme. Les biens mat&#233;riels rel&#232;vent de l'analyse &#233;conomique. Si pour chercher Dieu je vais faire une retraite dans un monast&#232;re, donc en vue du bien par excellence, je vais d&#233;ployer des moyens &#233;conomiques : train, frais de s&#233;jour, achat de livres etc. Ce n'est pas le bien vis&#233; qui entre dans le champ de l'&#233;conomie : ce sont les biens utiles qui sont l&#233;gitimement recherch&#233;s pour l'obtenir. Ceci &#233;claire la tentation que l'&#233;conomie peut exercer : la consid&#233;ration exclusive de ces biens utiles, voire surtout la consid&#233;ration de tous les biens comme si c'&#233;taient des biens utiles. On rappellera ici le r&#244;le central de l'utilitarisme dans le champ de l'&#233;conomie...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois familles de th&#232;mes &#233;conomiques font l'objet d'analyses de saint Thomas : 1) des notions g&#233;n&#233;rales ayant une dimension &#233;conomique (la propri&#233;t&#233;, la justice, le travail), 2) la question de la justice des &#233;changes, 3) la question du taux d'int&#233;r&#234;t ou usure. Ces analyses ont un objectif fondamentalement normatif, mais elles ont le m&#233;rite d'&#233;tudier les faits &#233;conomiques sous-jacents, avant de se prononcer sur le plan moral. La notion de justice est au centre de cette r&#233;flexion.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1)	La justice commutative et les biens&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La justice consiste &#224; rendre &#224; quelqu'un ce qui lui est d&#251;. Thomas reprend la distinction classique entre justice commutative et justice distributive ; mais il d&#233;veloppe moins les aspects &#233;conomiques de la seconde qui est d'ordre plut&#244;t politique. S'agissant de la premi&#232;re, on parle dit-il de justice commutative dans le cas d'une vente, d'un pr&#234;t ou d'un d&#233;p&#244;t &#8211; mais pas d'un don car cela ne rel&#232;ve pas de la justice. Le principe pos&#233; alors est celui de l'&#233;galit&#233;, c'est-&#224;-dire que quelque chose est rendu de fa&#231;on commensurable, notamment au moyen de la monnaie&#8230;. L'&#233;galit&#233; est au fondement de la justice commutative, alors que la distributive est mesur&#233;e par la proportionnalit&#233;. L'explication para&#238;t en &#234;tre que la premi&#232;re met face &#224; face deux personnes, qui sont &#233;gales en tant que sujets ; alors que la distributive confronte la personne &#224; la soci&#233;t&#233; dans leur rapport de la partie au tout, du bien de chacun au bien commun de la soci&#233;t&#233;... Dans le premier cas, toute op&#233;ration faite sur des biens mat&#233;riels visera &#224; pr&#233;server l'&#233;galit&#233; des choses dans les mains de chaque propri&#233;taire. On y reviendra avec le juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2)	La propri&#233;t&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En mati&#232;re &#233;conomique, le d&#251; pr&#233;suppose ce qu'on appelle la propri&#233;t&#233;, puisque c'est par la propri&#233;t&#233; que quelqu'un acquiert un droit particulier sur un objet. Il faut donc que la propri&#233;t&#233; soit fond&#233;e. Notamment contre ceux qui soutiennent que, Dieu &#233;tant l'origine de toutes choses, Il est le seul propri&#233;taire. Pour ce faire, Thomas distingue entre le pouvoir sur la nature des choses qui d&#233;coule de la cr&#233;ation et n'appartient donc qu'&#224; Dieu, et le pouvoir sur l'usage des choses cr&#233;&#233;es. Par sa raison et sa volont&#233; l'homme peut utiliser les choses ext&#233;rieures pour son utilit&#233;, consid&#233;rant qu'elles sont comme faites pour lui, car les r&#233;alit&#233;s moins parfaites sont faites pour celles qui le sont davantage. Sachant qu'il doit reconna&#238;tre qu'elles ne sont pas &#224; lui comme s'il ne les avait pas re&#231;ues de Dieu. Ce faisant Thomas ne donne pas purement et simplement raison aux tenants d'un droit de propri&#233;t&#233; absolu. Car on peut objecter qu'en droit naturel les choses sont communes &#224; tous, et que ce qui est offert &#224; tous ne peut &#234;tre appropri&#233; par quelqu'un. Saint Thomas r&#233;pond en distinguant le pouvoir de g&#233;rer et de r&#233;partir les choses, de l'usage (ultime) de ces choses. Le premier est, dit-il, l&#233;gitimement allou&#233; sp&#233;cifiquement &#224; quelqu'un (c'est la propri&#233;t&#233;) pour trois raisons : d'abord parce que chacun se soucie plus de ce qui lui revient que de ce qui est commun, car alors on pr&#233;f&#232;re laisser le travail correspondant &#224; d'autres. Ensuite parce que cela nous dit de fa&#231;on plus claire et plus ordonn&#233;e &#224; qui le souci doit en incomber, contrairement au cas o&#249; la confusion r&#232;gne &#224; ce sujet. Enfin parce que la paix r&#232;gne si chacun se contente de ce qu'il a en propre. On le voit a contrario, dit-il, par les disputes qui se soul&#232;vent lorsque les choses sont poss&#233;d&#233;es en commun&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa mise en &#339;uvre en revanche, la propri&#233;t&#233; ne rel&#232;ve pas du droit naturel mais d'un accord entre les hommes, qui rel&#232;ve du droit positif et qui est une cr&#233;ation de la raison humaine. La norme positive doit en r&#233;guler l'usage mais l'homme ne doit pas poss&#233;der ces choses comme propres mais comme communes, afin de subvenir aux besoins des autres. C'est ce qu'on appellera plus tard le principe de destination universelle des biens, devenue un pilier de la Doctrine sociale de l'Eglise&#8230; A contrario, le vol va contre la justice qui attribue &#224; chacun ce qui lui revient. Mais cela ne s'applique ni &#224; celui qui trouve une chose qui n'appartenait &#224; personne, ni &#224; celui qui s'approprie quelque chose sous l'empire de la n&#233;cessit&#233;. Car en cas de besoin, on en revient au droit naturel, tout est commun pour subvenir aux besoins de tous. Ceux qui ont des biens en surabondance doivent subvenir volontairement aux besoins des pauvres. Toutefois, si le besoin des pauvres est pressant (menace imm&#233;diate pour leur vie) ils peuvent agir prendre ce qui leur est n&#233;cessaire, ce qui n'est pas moralement du vol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On retrouve apparemment le principe de propri&#233;t&#233; &#224; la base de l'&#233;conomie dite capitaliste ou lib&#233;rale. Avec deux diff&#233;rences majeures : l'une est l'exception qu'on a &#233;voqu&#233;e de l'appropriation en cas de besoin vital ; l'autre, bien plus significative et lourde de cons&#233;quences, est la destination de ces biens. La propri&#233;t&#233; est, pas moins que la destination universelle, de droit naturel. Il faut donc qu'il y ait un ordre entre les deux, que l'on pourrait &#233;noncer ainsi : la destination universelle ne peut se r&#233;aliser que dans la propri&#233;t&#233; ; mais la propri&#233;t&#233; d'un bien mat&#233;riel est finalis&#233;e par l'usage, et l'usage est subordonn&#233; au bien commun. Le propri&#233;taire, et lui seul, d&#233;cide ce qu'il fait de ses biens, y compris les acheter et les vendre. Mais il supporte ce que Jean-Paul II appellera bien plus tard une hypoth&#232;que : la destination universelle des biens. Une grande partie de ce qui sera la Doctrine sociale est en germe dans ces quelques paragraphes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3)	Le travail&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On le voit principalement &#233;voqu&#233;, de fa&#231;on un peu surprenante pour nous dans la Somme de th&#233;ologie, IIa-IIae q. 187, a. 3, sur ce que peuvent et doivent faire les religieux, mais en des termes pertinents aussi pour les la&#239;cs. Au centre est l'affirmation du pr&#233;cepte du travail qui a, dit-il, quatre finalit&#233;s : gagner son pain (m&#234;me si cela n'oblige que celui qui a effectivement besoin de travailler pour vivre) ; &#233;viter l'oisivet&#233; qui est m&#232;re des vices ; pratiquer une forme d'asc&#232;se ; et faire des aum&#244;nes (et plus g&#233;n&#233;ralement faire le bien). Saint Thomas pr&#233;cise que l'expression &#171; travailler de ses mains &#187; recouvre tout travail, m&#234;me intellectuel. Par ailleurs, &#8230;il admet la diversit&#233; des fonctions, d'o&#249; une l&#233;gitime division des t&#226;ches, ainsi que la possibilit&#233; de passer sa vie dans la pr&#233;dication ou d'autres activit&#233;s religieuses, sans travail au sens &#233;troit. Reconnu comme partie essentielle de notre pr&#233;sence dans ce monde, n&#233;cessaire au bien commun, le travail a donc une place bien sup&#233;rieure &#224; celle que lui reconnaissait l'Antiquit&#233;. On reste cependant en de&#231;&#224; des consid&#233;rations ult&#233;rieures que d&#233;veloppera la DSE, notamment en termes de vocation ou de r&#233;alisation de la personne (comme chez Jean-Paul II). Comme dans le cas de la propri&#233;t&#233;, la perspective de ces textes est strictement morale, mettant au centre la pr&#233;occupation d'ordonner efficacement la vie commune ainsi que le progr&#232;s personnel.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;4)	Le juste prix&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a)	Un juste prix objectif&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse du juste prix a &#233;t&#233; souvent mal comprise. Elle porte sur quatre questions bien distingu&#233;es. En premier lieu se pose la question du prix : peut-on vendre quelque chose plus que cela ne vaut ? Certains invoquaient en ce sens les lois civiles, d'autres la convenance de l'acheteur (s'il est en grand besoin) ou du vendeur (s'il veut faire plaisir). L'argument en sens contraire est que l'Evangile nous dit de ne pas faire &#224; quelqu'un ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fasse ; or personne ne veut payer quelque chose plus que cela ne vaut. On doit en tirer les cons&#233;quences morales : il faut acheter et vendre ce que cela vaut, au juste prix. Les lois civiles offrent souvent plus de souplesse car elles doivent &#234;tre tol&#233;rantes, mais elles ne peuvent elles-m&#234;mes admettre d'exc&#232;s manifeste. Il reste que la loi divine est plus stricte, n'admettant que la marge d'impr&#233;cision dans l'&#233;valuation du juste prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus pr&#233;cis&#233;ment, l'achat et la vente servent l'utilit&#233; commune des parties (l'un a besoin d'une chose qu'a l'autre et inversement) ce qui suppose de ne pas peser sur l'un plus que sur l'autre. En outre la monnaie a &#233;t&#233; invent&#233;e pour mesurer les quantit&#233;s en cause ; si donc on en demande trop ou n'en donne pas assez, il y a rupture de l'&#233;galit&#233; demand&#233;e par la justice. Cela dit, il admet le cas o&#249; le vendeur a grand besoin de la chose. Dans ce cas on peut nuancer, car le juste prix est &#233;tabli en tenant compte non seulement de la chose, mais aussi du dommage que souffre le vendeur. En revanche, dans la situation inverse o&#249; c'est l'acheteur qui est tr&#232;s d&#233;sireux, mais le vendeur sans besoin particulier, ce dernier n'a pas le droit de vendre plus cher. Autrement dit, le crit&#232;re subjectif n'est pas suffisant : le raisonnement suppose qu'il y a un prix objectif (&#224; pr&#233;ciser) et pose que les deux contractants ne doivent pas s'en &#233;carter, sauf s'il s'agit de compenser un vrai dommage (c&#244;t&#233; vendeur) ; mais pas pour jouer sur l'intensit&#233; du d&#233;sir de l'acheteur. Car cette intensit&#233; du d&#233;sir de l'autre n'est pas quelque chose que le vendeur produit ; il n'a donc pas &#224; la facturer&#8230; On notera en outre que Thomas ne pr&#233;voit pas que ce prix objectif soit fix&#233; par la loi, sinon d'une part la question ne se poserait normalement pas et d'autre part sa remarque sur la loi civile n'aurait pas de sens. Le prix existe donc objectivement &#8211; on y reviendra &#8211; ; il est une donn&#233;e pour les parties, mais seule la morale exige de le respecter. Les transactions, elles, sont libres...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b)	Les d&#233;fauts&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'article 2 est &#233;voqu&#233;e la question des d&#233;fauts et vices des produits &#233;chang&#233;s. La r&#233;ponse est claire s'il y a fraude car on ne doit ni mentir, ni nuire &#224; autrui, ni s'enrichir par ruse. La m&#234;me vaut d'ailleurs pour un acheteur face &#224; un vendeur dans l'erreur&#8230; Faut-il pour autant que le vendeur indique les d&#233;fauts de la chose vendue, m&#234;me si l'acheteur ne para&#238;t pas les voir ? Sa r&#233;ponse est n&#233;gative, car le vendeur est libre et doit prendre ses pr&#233;cautions, et en parlant des d&#233;fauts du produit il pourrait remettre en danger la vente envisag&#233;e. Reste qu'on ne doit pas mettre en danger autrui, ni lui nuire sauf si le vice est manifestement visible, ou le prix manifestement bas. L'acheteur ne peut en outre pas exercer son jugement notamment s'il lui manque une information, comme c'est le cas avec un vice cach&#233;. Le vendeur n'a pas &#224; proclamer ces d&#233;fauts partout et toujours (et encore moins s'ils sont &#233;vidents), mais s'ils ne sont pas manifestes il doit les expliquer &#224; son acheteur pour lui donner tous les &#233;l&#233;ments permettant un choix &#233;clair&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; fait diff&#233;rent, et directement pertinent pour notre sujet, est le cas d'une diff&#233;rence de prix &#224; deux endroits : par exemple, un marchand de bl&#233; sait que d'autres vendeurs vont venir en nombre l&#224; o&#249; il y a disette et o&#249; il compte vendre. S'il donne publiquement cette information, le prix baissera et il vendra moins cher. Certains arguent que ce probl&#232;me est le m&#234;me que lorsqu'on cache des d&#233;fauts mat&#233;riels de la marchandise. Mais saint Thomas fait ici une distinction majeure : les d&#233;fauts mat&#233;riels en question sont l&#224; d&#232;s maintenant, et donc il faut les expliciter (sauf on l'a vu si ces vices sont &#233;vidents). Alors que dans le cas du diff&#233;rentiel de prix, c'est &#224; l'avenir qu'on s'attend &#224; une baisse de prix, laquelle reste donc al&#233;atoire. Le vendeur qui vend au prix &#171; qu'il trouve &#187; dans l'endroit concern&#233; n'agit donc pas contre la justice s'il ne dit rien concernant cet avenir possible. Et donc il ne p&#232;che pas. M&#234;me si naturellement il e&#251;t &#233;t&#233; plus &#8216;vertueux' de le dire, ou de baisser son prix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce point est capital. Le prix en question appara&#238;t comme un prix d&#233;rivant de conditions locales et fluctuant, notamment en termes modernes selon l'offre et la demande (puisqu'il est suppos&#233; baisser si un arrivage de marchandise se produit, et qu'il d&#233;pend des besoins). C'est donc un prix de march&#233;, celui du march&#233; local. Pour autant, les remarques pr&#233;c&#233;dentes viennent temp&#233;rer la conception que nous avons aujourd'hui du march&#233; puisque le processus d'&#233;tablissement du prix ne doit pas &#234;tre soumis &#224; des pressions, manipulations, sp&#233;culations etc. ; il ne doit pas non plus r&#233;sulter d'un exc&#232;s de besoin chez les acheteurs (cas de famine). C'est un prix qui se d&#233;gage d'un processus commun de confrontation des besoins (indigentia) et des quantit&#233;s, celui du march&#233; s'il fonctionne honn&#234;tement, ce qui en fait une v&#233;ritable estimation commune... Et s'il est bon d'int&#233;grer dans ce prix des faits futurs al&#233;atoires, m&#234;me probables, ce n'est pas une obligation de justice... Il est &#224; noter que la norme de justice prend comme &#233;talon un fait social fluctuant. Ce point est important sur le plan th&#233;orique. Ce fait social est tout simplement celui des relations humaines, si elles sont de bonne foi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, le juste prix selon la Somme ne s'&#233;tablit ni &#224; partir d'une caract&#233;ristique intrins&#232;que de la chose, ni de la situation personnelle de l'acheteur ou du vendeur, ni de leur relation ; mais des circonstances locales et de la confrontation des besoins humains d'un c&#244;t&#233;, des r&#233;alit&#233;s de fait de l'autre (quantit&#233;s disponibles, priorit&#233;s). C'est le prix tel qu'il s'&#233;tablit dans une r&#233;gion donn&#233;e, en fonction des caract&#233;ristiques locales du march&#233;, qui d&#233;pend de l'offre et de la demande, comme on le voit dans l'exemple du bl&#233;. A condition que la confrontation en question se fasse honn&#234;tement&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;c)	Le cas du commer&#231;ant&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'activit&#233; commerciale vient ensuite. Tout en reconnaissant le risque propre r&#233;sultant du fait que cette activit&#233; utilise de l'argent pour gagner de l'argent, saint Thomas soutient que ce m&#233;tier de marchand peut &#234;tre tout &#224; fait honorable, allant contre Aristote et contre nombre de P&#232;res de l'Eglise (mais en s'autorisant de saint Augustin)&#8230; Il estime que la recherche du gain n'est certes pas en soi noble, mais il la juge en fonction de la finalit&#233; de ce gain. S'il reste mod&#233;r&#233;, rien n'emp&#234;che de le finaliser &#224; quelque n&#233;cessit&#233; ou activit&#233; vertueuse : subvenir &#224; sa famille par exemple, aider les indigents, ou procurer des ressources &#224; son pays (notion int&#233;ressante qui implique la reconnaissance du r&#244;le du commerce au service du bien commun). Rapport&#233; &#224; un autre but que lui-m&#234;me, le gain devient un moyen, et vient r&#233;mun&#233;rer un effort. On notera que de ce fait appara&#238;t une grande diff&#233;rence entre cette conception et le lib&#233;ralisme moderne, diff&#233;rence qui se situe dans la conscience morale du marchand : celui-ci doit viser un but moral, c'est-&#224;-dire un bien r&#233;el apport&#233; &#224; quelqu'un d'autre, ou &#224; la communaut&#233;. Ce qui suppose que l'apport &#224; la communaut&#233; soit v&#233;rifi&#233;&#8230; Par ailleurs, pour vendre plus haut que ce qu'on a achet&#233;, il faut qu'il y ait un mouvement conduisant &#224; un changement de prix. Plusieurs causes de ce changement sont l&#233;gitimes : le fait que le marchand ait attendu, qu'il ait am&#233;lior&#233; la chose, qu'il ait pris des risques et encouru des frais en le transportant etc. Et, directement pertinent pour notre propos, le prix a pu changer parce que le lieu a chang&#233; ou que du temps s'est &#233;coul&#233; (on retrouve le point pr&#233;c&#233;dent)&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;d)	Compl&#233;ment&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve ces d&#233;veloppements dans les commentaires sur l'Ethique d'Aristote&#8230;Cela le conduit &#224; une r&#233;flexion sur le fondement ultime des prix... Une premi&#232;re solution consiste &#224; baser le prix sur le travail. Si dit-il on &#233;change une maison ou de la nourriture contre des chaussures, il n'y aura pas d'&#233;change si le ma&#231;on ou l'agriculteur ne re&#231;oivent pas de quoi couvrir en quoi leur travail et leurs d&#233;penses d&#233;passent ceux du cordonnier. L'exemple choisi peut para&#238;tre un peu &#233;trange et il est exprim&#233; de fa&#231;on tr&#232;s ramass&#233;e ; il rappelle les conditions de tout &#233;change, qui est une compensation jug&#233;e suffisante entre les deux termes, et il donne une r&#233;f&#233;rence : le travail engag&#233; et les d&#233;penses subies. Mais on aurait tort de voir l&#224; une th&#233;orie de la valeur travail. Tout d'abord il parle &#224; la fois du travail et des d&#233;penses : comment alors mesurer celles-ci, qui ne sont pas du travail ? Ensuite et surtout, le reste de la le&#231;on propose justement un autre crit&#232;re, celui du besoin. En r&#233;alit&#233; ce paragraphe dit simplement que le ma&#231;on ou l'agriculteur doivent recevoir une valeur suffisante en chaussures pour que cela couvre le travail et les d&#233;penses incorpor&#233;s dans leur propre prestation. Sans quoi on n'aura pas d'&#233;change.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thomas ajoute aussit&#244;t qu'il faut une raison commune &#224; ces mesures, et cela se fait par la monnaie. La monnaie n'est pas un fait de nature mais une convention sociale r&#233;sultant des besoins de l'&#233;change. Ce qui mesure tout selon la v&#233;rit&#233; des choses est dit-il le besoin (indigentia) : tout &#233;change se rapporte au besoin humain ; on n'appr&#233;cie pas les choses selon la dignit&#233; de leur nature, mais selon le besoin des hommes et l'usage qu'ils en font (une souris est situ&#233;e plus haut dans la hi&#233;rarchie des &#234;tres qu'une perle car c'est un &#234;tre anim&#233;, mais &#233;conomiquement elle vaut beaucoup moins)... Thomas indique par ailleurs qu'une des raisons d'&#234;tre de la monnaie est de conserver la valeur, en pr&#233;vision d'un besoin &#224; venir dont il faudra assurer la contrepartie. Il est possible qu'on ne trouve pas toujours l'exacte contrepartie, et que l'argent ne maintienne pas la valeur initiale ; mais il doit &#234;tre institu&#233; pour le faire mieux que tout autre instrument. Il confirme que l'on ne pourrait pas &#233;changer les choses si on les mesurait selon leur v&#233;rit&#233; propre ; mais qu'on parvient &#224; une unicit&#233; de mesure en prenant comme crit&#232;re le besoin (ou d&#233;sir), exprim&#233; par cette convention qu'est la monnaie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;e) La justice dans l'&#233;change : analyse d'ensemble&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les biens mat&#233;riels &#233;tant des biens utiles, ils ont vocation non seulement &#224; &#234;tre &#233;chang&#233;s pour le bien commun, mais aussi &#224; &#234;tre mesur&#233;s par l'utilit&#233; et le besoin. Si donc l'utilit&#233; et le besoin sont la base des &#233;changes et donc des prix, ils sont en ce sens &#8216;subjectifs', et la valeur le sera aussi. Le prix sera mouvant et variable comme les besoins. Certains y voient une difficult&#233;, car on prend comme crit&#232;re du juste quelque chose qui ne r&#233;sulte pas d'un choix clair et lucide, mais d'une confrontation variable de besoins : le relativisme des prix contraste avec l'ordre du monde pris&#233; par ailleurs par les m&#233;di&#233;vaux. Cette objection ne rend toutefois pas compte du niveau auquel se situe s. Thomas. D'abord, il constate des faits sociaux : la soci&#233;t&#233; et son fonctionnement r&#233;el. Il y a un processus de d&#233;termination collectif du prix, d&#233;pendant de la confrontation des besoins, et r&#233;gi par les lois civiles. C'est un fait. Or c'est sur cette r&#233;alit&#233; concr&#232;te que s'exerce le jugement moral. Il prend en r&#233;f&#233;rence le prix pratiqu&#233; en un lieu et &#224; un moment ; par rapport &#224; ce prix, dans la soci&#233;t&#233;, j'ai &#224; me d&#233;terminer ; je ne p&#232;che pas contre la justice si je prends ce prix comme base. Mais cela ne me dispense pas de rechercher la justice par un acte conscient. Et cela n'&#233;rige pas non plus le prix du march&#233; local ainsi obtenu en absolu moral. Tout cela fait justice des id&#233;es h&#233;las r&#233;pandues selon lesquelles la conception thomiste du juste prix n'aurait rien &#224; voir avec un march&#233;, en particulier celles selon lesquelles ce sont les prix d&#233;termin&#233;s par des autorit&#233;s ou des experts qui font le juste prix. La d&#233;termination des prix se fait manifestement sur la base d'une situation locale o&#249; on confronte des besoins, id&#233;alement avec un souci de justice et o&#249; il n'y a de transaction que si chacun s'y retrouve. Cela ne veut pas dire qu'il y a confrontation sauvage de choix arbitraires, car la recherche de la justice est toujours pr&#233;sente en arri&#232;re-plan. Ecartons donc l'id&#233;e fausse d'un juste prix parachut&#233; d'on ne sait quel empyr&#233;e, ou encore celle de la valeur travail prise isol&#233;ment, comme facteur central. Le juste prix r&#233;sulte d'une confrontation qui est en fait celle du march&#233;, si celui-ci fonctionne convenablement. Il est d'ailleurs notable que dans un autre document Thomas parle de &#171; prix trouv&#233; sur le march&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'on constate donc chez saint Thomas est une prise de conscience lucide et raisonn&#233;e de ces r&#233;alit&#233;s que nous appelons &#233;conomiques, vues de fa&#231;on fondamentalement positive, et sur bien des points en rupture avec les conceptions antiques, notamment dans l'appr&#233;ciation morale. Loin d'&#234;tre neutres moralement, ces r&#233;alit&#233;s &#233;conomiques constituent une r&#233;f&#233;rence objective, sur la base de laquelle le jugement moral d'esp&#232;ce (au niveau de la simple justice) peut s'op&#233;rer. La justice est encastr&#233;e dans le jeu social, qui inclut une forme de march&#233;, laissant ouverte la possibilit&#233; d'aller au-del&#224; de la justice tout en r&#233;ordonnant la recherche du gain vers la v&#233;ritable finalit&#233; des &#233;changes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;5) Le taux d'int&#233;r&#234;t ou usure&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La question de l'usure est plus d&#233;licate et les conclusions de saint Thomas plus &#233;loign&#233;es de notre compr&#233;hension de l'&#233;conomie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a)	L'usure comme p&#233;ch&#233; dans la Somme th&#233;ologique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je passe ici sur l'analyse des Ecritures (loi mosa&#239;que, ou le c&#233;l&#232;bre texte de Luc VI &#8216;pr&#234;tez sans rien attendre en retour'). On remarquera cependant qu'y manque &#233;trangement toute &#233;vocation des textes pouvant justifier la perception d'int&#233;r&#234;ts, principalement la parabole des talents (ne serait-ce que pour tenter de montrer qu'elle n'est pas pertinente), &#233;vocation qu'on aurait naturellement attendue ici... Cela dit, aucune de ces r&#233;f&#233;rences n'est en soi d&#233;cisive. Le fond de la position thomasienne tourne autour de l'id&#233;e qu'avec l'int&#233;r&#234;t, on vend ce qui n'existe pas (ou on vend deux fois la m&#234;me chose). &#8216;Utiliser' du pain ou du vin et le consommer sont une seule et m&#234;me chose : si on en vend, on ne peut vendre s&#233;par&#233;ment le pain et l'usage du pain. Le cas d'une maison est diff&#233;rent : on peut rester propri&#233;taire et conc&#233;der l'usage de la maison &#224; quelqu'un ; d'o&#249; la possibilit&#233; de distinguer le prix de la maison et son loyer. Mais l'argent, lui, a &#233;t&#233; fait pour faciliter les transactions, et son usage r&#233;side dans sa consommation. Comme pour le pain, on ne peut donc pas facturer s&#233;par&#233;ment l'argent et l'usage de l'argent...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Saint Thomas d&#233;veloppe ces points comme suit. Il y a plusieurs mani&#232;res de consid&#233;rer l'int&#233;r&#234;t, qui semblent en justifier la pratique : une compensation pour la privation que subit le pr&#234;teur ou pour le remercier en esp&#232;ces ; la comparaison avec le gain l&#233;gitime d'un commer&#231;ant, ou avec le produit que peut procurer un gage donn&#233; en garantie du pr&#234;t, ou encore la n&#233;cessit&#233; de tenir compte des fluctuations de prix qui peuvent se produire &#224; l'occasion d'un pr&#234;t. Honn&#234;tement avanc&#233;es, ces diff&#233;rentes objections sont int&#233;ressantes en ce qu'elles soulignent l'acuit&#233; du regard &#233;conomique de saint Thomas : elles r&#233;sultent manifestement d'observations r&#233;elles sur des transactions, ce qui rend par contraste sa r&#233;ponse d'autant plus frappante : un non absolu, qui balaye toutes ces remarques et repose sur l'interdit de l'usure pos&#233; de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale. Bien s&#251;r dit-il toute expression de gratitude est admissible, mais du moment que d'une mani&#232;re ou d'une autre un gain p&#233;cuniaire est stipul&#233; dans l'accord de pr&#234;t, il y a usure. On notera en particulier que s. Thomas accepte explicitement qu'il y ait compensation d'un dommage effectif r&#233;sultant du pr&#234;t, mais &#224; condition que ce dommage ne consiste pas dans le seul fait de ne pas gagner de l'argent avec son argent : ceci para&#238;t refuser &#224; l'avance ce qu'on appellera apr&#232;s lui &#8216;lucrum cessans', le manque &#224; gagner du commer&#231;ant qui parce qu'il a pr&#234;t&#233; ne dispose plus de son argent pour gagner sa vie, qu'il faut alors compenser. On a consid&#233;r&#233; apr&#232;s Thomas qu'il &#233;tait licite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sens inverse, et le point est tr&#232;s important, il distingue clairement le pr&#234;t (o&#249; il y a transfert de propri&#233;t&#233;) de l'investissement en capital, qu'il consid&#232;re tout &#224; fait licite et qui peut donc &#234;tre r&#233;mun&#233;r&#233;, car il y a dit-il apport de la propri&#233;t&#233; &#224; une soci&#233;t&#233; : on reste propri&#233;taire de la part correspondant &#224; ce qu'on investit&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le&lt;i&gt; De Malo&lt;/i&gt; Thomas &#233;voque &#224; nouveau la question et en revient &#224; l'absolu de la condamnation &#8230;, avec quelques remarques suppl&#233;mentaires. Par exemple, il admet que le droit civil puisse tol&#233;rer l'usure si son interdiction serait source de plus de mal pour la communaut&#233;, de m&#234;me que Dieu admet certains maux en vue d'un bien plus grand. En revanche, il r&#233;fute l'argument de la libert&#233; de l'emprunteur en consid&#233;rant qu'il subit toujours une violence (comme celui qui doit payer un prix abusif), et m&#234;me une contrainte. L'obligation qu'il a contract&#233;e de payer un int&#233;r&#234;t &#233;tant naturellement injuste ne le lie pas. S. Thomas balaye &#233;galement l'argument du d&#233;triment &#233;ventuel subi par le pr&#234;teur en expliquant que m&#234;me si c'est le cas, et sauf retard dans le remboursement, ce n'est pas &#224; l'emprunteur &#224; compenser le pr&#234;teur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b)	Analyse &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Passons rapidement sur les donn&#233;es scripturaires, qui sont les m&#234;mes chez Thomas que chez ses contemporains : les textes mosa&#239;ques, avec le probl&#232;me de l'usure autoris&#233;e avec les non-juifs ; et le texte de saint Luc, avec la question de savoir s'il s'agit d'un pr&#233;cepte ou d'un conseil. Mais, outre que pour notre propos on sort alors de l'analyse &#233;conomique, ces bases sont plut&#244;t faibles. Les textes mosa&#239;ques opposent le pr&#234;t &#224; un fr&#232;re isra&#233;lite dans le besoin, qui doit &#234;tre gratuit, au pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t &#224; un &#233;tranger, licite au moins pour le Deut&#233;ronome, ce qui semble autoriser au moins une certaine tol&#233;rance des pratiques usuraires par les lois positives, et une certaine souplesse dans l'appr&#233;ciation de la gravit&#233; du p&#233;ch&#233; d'usure. Et le texte de Luc remis dans son contexte appara&#238;t non comme un pr&#233;cepte r&#233;gissant la vie &#233;conomique, mais comme une recommandation d'attitude g&#233;n&#233;rale. Le P. Spicq souligne m&#234;me que ce passage de Luc implique en la mati&#232;re qu'on doit accepter m&#234;me de ne pas recevoir la somme pr&#234;t&#233;e ; il tire ensuite la conclusion g&#233;n&#233;rale que dans le raisonnement on ne peut pas se baser sur les seules &#201;critures, d'autant qu'elles ne regardent que le pr&#234;t &#224; la consommation et se situent dans le contexte d'une &#233;conomie primitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'argumentation de Thomas se base donc essentiellement sur le raisonnement. Ces arguments sont d'ordre moral, mais se font sur la base d'une analyse qui se veut factuelle, en l'esp&#232;ce juridique et &#233;conomique. Notons d'ores et d&#233;j&#224; que sur certains points Thomas n'anticipe pas ou peu les analyses ult&#233;rieures. Par exemple, il utilise peu les arguments li&#233;s au temps, l'id&#233;e qu'avec l'int&#233;r&#234;t on pr&#233;tend vendre du temps, alors m&#234;me que certaines de ses remarques incidentes pourraient montrer une certaine sensibilit&#233; &#224; la valeur du temps. Il ne d&#233;veloppe pas non plus l'id&#233;e populaire &#224; l'&#233;poque m&#233;di&#233;vale que bien utiliser l'argent c'est le faire circuler de fa&#231;on utile ou cr&#233;ative, notamment dans de vrais investissements... De fa&#231;on analogue, on ne trouve chez lui que de fa&#231;on embryonnaire, ou pas du tout, les notions de droit romain reprises ensuite qui ont permis de conceptualiser la l&#233;gitimit&#233; de paiements visant &#224; d&#233;dommager de ce qui aurait pu &#234;tre gagn&#233; ailleurs avec l'argent qui a &#233;t&#233; pr&#234;t&#233; (lucrum cessans, qu'il para&#238;t m&#234;me exclure), ou &#224; donner une indemnit&#233; pour le risque pris (periculum sortis) &#8211; en revanche il mentionne comme motif licite ce qui est perdu par le pr&#234;teur dans le processus (damnum emergens). En d'autres termes sa condamnation comporte peu d'&#233;chappatoires&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'aborder le c&#339;ur de son argumentation, rappelons les le&#231;ons que l'on peut tirer de l'&#233;volution ult&#233;rieure. La prise en compte de facteurs comme ceux qu'on vient de citer, et notamment le lucrum cessans, a conduit &#224; multiplier les cas o&#249;, pour un commer&#231;ant pr&#234;teur, on a consid&#233;r&#233; que le fait de soustraire de l'argent de son activit&#233; impliquait un manque &#224; gagner qu'il convenait de compenser. Le point est particuli&#232;rement important du fait que l'Eglise, sans modifier au moins explicitement sa position de principe, a progressivement admis la possibilit&#233; d'un int&#233;r&#234;t raisonnable. Ce que la plupart des commentateurs modernes ont interpr&#233;t&#233; comme une sorte de g&#233;n&#233;ralisation du lucrum cessans : dans notre &#233;conomie, il est possible &#224; tout instant et ais&#233;ment d'investir dans une activit&#233; &#233;conomique et d'&#234;tre r&#233;mun&#233;r&#233;, et donc celui qui pr&#234;te sans r&#233;mun&#233;ration choisit par construction de renoncer &#224; un tel produit&#8230; De telles consid&#233;rations, qui sont dans la ligne de l'&#233;volution de la pens&#233;e scolastique apr&#232;s saint Thomas, ne paraissent pas imm&#233;diatement coh&#233;rentes avec ses textes &#224; lui, puisqu'il se montre r&#233;ticent envers le lucrum cessans. On pourrait toutefois consid&#233;rer que le reproche qu'il lui faisait (l'incertitude sur le gain que l'argent aurait permis de faire) ne s'applique pas &#224; la situation actuelle, puisqu'on peut montrer et de fa&#231;on certaine, au moment de la conclusion du pr&#234;t, le gain possible par un placement alternatif. Situation qui n'a rien &#224; voir avec celle du marchand m&#233;di&#233;val qui expliquait qu'il aurait pu gagner de l'argent par telle ou telle op&#233;ration hypoth&#233;tique, et a priori risqu&#233;e. Cet argument ne manque pas de poids, et pourrait conduire &#224; faire l'hypoth&#232;se que s. Thomas aurait accept&#233; une forme de lucrum cessans dans un environnement comme le n&#244;tre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le fond, on a vu que le c&#339;ur de l'argumentation de saint Thomas portait sur la nature m&#234;me de l'op&#233;ration de pr&#234;t. Ce raisonnement est valid&#233; par plusieurs commentateurs importants, mais rarement critiqu&#233;, y compris par ceux, pr&#233;dominants aujourd'hui, qui justifient un int&#233;r&#234;t mod&#233;r&#233; par les caract&#233;ristiques de l'&#233;conomie moderne et notamment le lucrum cessans. La question a un int&#233;r&#234;t th&#233;orique consid&#233;rable. Le raisonnement propos&#233; repose au fond sur trois affirmations. La premi&#232;re : dans une op&#233;ration de pr&#234;t il y a transfert de propri&#233;t&#233;, &#224; la suite de quoi l'argent est consomm&#233;, comme du pain. La deuxi&#232;me : lorsqu'un pr&#234;t porte sur un produit ainsi consomm&#233;, on n'est tenu qu'&#224; rendre ce produit tel quel, m&#234;me si du temps s'est &#233;coul&#233;. Corr&#233;lativement, on affirme qu'un pr&#234;t ne comporte pas de dimension de service rendu, qui pourrait &#234;tre factur&#233; s&#233;par&#233;ment. La troisi&#232;me : l'argent ne poss&#232;de aucune forme de dimension productive, justifiant une r&#233;mun&#233;ration. Ces points heurtent directement les perceptions actuelles, ind&#233;pendamment du relativisme de l'&#233;conomie moderne. Voyons-les successivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier argument affirme que l'argent utilis&#233; (d&#233;pens&#233;) est consomm&#233; comme le pain ou le vin. Mais si je pr&#234;te un pain pour &#234;tre mang&#233;, il dispara&#238;t. Si je pr&#234;te de l'argent, l'emprunteur a l'argent ; et il peut ensuite le th&#233;sauriser, l'investir, ou encore acheter quelque chose, qui peut &#224; son tour &#234;tre consomm&#233; ou &#234;tre conserv&#233; ou utilis&#233; avec profit. L'argent n'est donc pas v&#233;ritablement consomm&#233;. Mesure de toute marchandise ou bien &#233;conomique, il subsiste dans l'op&#233;ration et peut continuer &#224; jouer son r&#244;le. Certes le pr&#234;teur perd la propri&#233;t&#233; de cet argent, mais il ne perd pas toute propri&#233;t&#233; : il obtient en &#233;change une cr&#233;ance sur le d&#233;biteur, cr&#233;ance qui est un actif et d'ailleurs bien souvent consid&#233;r&#233; comme un quasi-&#233;quivalent de l'argent (notre monnaie actuelle est une forme de cr&#233;dit). Par ailleurs si l'argent &#233;tait consomm&#233; dans un pr&#234;t, il le serait aussi dans un investissement, dont saint Thomas et ses successeurs consid&#232;rent la r&#233;mun&#233;ration licite. Dans un investissement comme dans un pr&#234;t, je me dessaisis de l'argent, que l'entreprise ou l'entrepreneur utilise comme il veut, dont il est ensuite pleinement propri&#233;taire, et j'&#233;change cet argent contre un titre, celui d'associ&#233; ou d'actionnaire, ou celui de cr&#233;ancier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, on peut contester l'id&#233;e m&#234;me que dans un pr&#234;t on doive rendre la chose ou plut&#244;t son &#233;quivalent, ni plus ni moins. Cela suppose une &#233;quivalence totale entre la possession d'un bien ou d'un capital aujourd'hui ou par exemple dans un an. Mais cela ne va pas de soi : si une banque pr&#234;te &#224; un jeune couple de quoi s'acheter un r&#233;frig&#233;rateur, le jeune couple verra &#233;videmment une diff&#233;rence entre le fait d'avoir l'appareil tout de suite et celui d'attendre d'avoir &#233;pargn&#233; 2 ou 3 ans avant de pouvoir en jouir. Un pr&#234;t est vraiment un service puisqu'il apporte &#224; quelqu'un des ressources rares dont il ne dispose pas et dont il a besoin. On ne voit pas au nom de quoi on ne pourrait pas facturer ce service (en dehors &#233;videmment du cas du n&#233;cessiteux), a fortiori bien s&#251;r dans une soci&#233;t&#233; o&#249; le pr&#234;teur se d&#233;fait d'un argent dont il pourrait avoir un autre usage, au minimum d'investir. Certes dans une perspective de charit&#233; il serait mieux de ne pas le faire ; mais le raisonnement que faisait saint Thomas avec le juste prix para&#238;t pouvoir s'appliquer : ce qui serait plus vertueux n'est pas d&#251; en stricte justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En troisi&#232;me lieu, s'il est exact que l'argent &#224; lui seul n'est pas productif, et que seul le travail humain au sens large permet de le faire fructifier, il serait pour autant erron&#233; de nier la contribution du capital dans cette production. Un ouvrier sans machine produit massivement moins qu'un ouvrier avec machine. C'est ce que la notion de lucrum cessans prendra en compte : l'argent investi permet une production, une cr&#233;ation de richesse, dont la r&#233;mun&#233;ration est licite. On dit que dans un tel cas cela se fait avec risque. Mais il n'est pas n&#233;cessaire que ce soit un risque d'entreprise, ce peut &#234;tre un risque assez mineur (et en un sens tout cr&#233;ancier prend un risque). Le pr&#234;teur aurait pu aussi utiliser l'argent pour investir dans une part de soci&#233;t&#233; immobili&#232;re et en retirer un loyer (reconnu licite par Thomas), ce qui ne pr&#233;sente pas plus de risque qu'un pr&#234;t d'argent... Il est notable que s. Thomas admet que la loi civile puisse autoriser le pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t, non seulement au nom des limites intrins&#232;ques de cette loi civile, mais parce que cette autorisation peut &#234;tre source d'un certain bien : mais comment est-ce possible si c'est en soi injuste ?... On pourrait objecter que ceci ne justifie que le pr&#234;t avec int&#233;r&#234;t &#224; une activit&#233; productive. Mais rappelons que le r&#244;le normal de l'&#233;pargne, c'est l'investissement. Si donc je distrais une partie de cette &#233;pargne pour pr&#234;ter &#224; mon jeune couple de quoi s'acheter un r&#233;frig&#233;rateur, je perds ce que l'investissement aurait produit. Nous retrouvons le lucrum cessans, sans parler des arguments pr&#233;c&#233;dents sur le service r&#233;el rendu et le r&#244;le du temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;c)	Le&#231;ons&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelle conclusion tirer de ceci ? L'analyse de s. Thomas doit &#234;tre inscrite dans le contexte de son temps : un risque majeur repr&#233;sent&#233; par l'usure, alors un vrai fl&#233;au social, un petit nombre d'investissements productifs, le sentiment que tout emprunteur agit sous la contrainte, etc. Davantage et plus pr&#233;cis&#233;ment le risque repr&#233;sent&#233; par l'argent, qui est justement relev&#233; par les &#201;vangiles : l'argent idol&#226;tr&#233;, de fa&#231;on insatiable. Cette insatiabilit&#233; peut &#234;tre encourag&#233;e par la pratique de la finance puisqu'il n'y a plus de limite naturelle &#224; son d&#233;veloppement. Il est donc compr&#233;hensible que saint Thomas ait tranch&#233; rigoureusement en la mati&#232;re, parfois au-del&#224; de ses successeurs scolastiques, ce qui fait contraste avec la subtilit&#233; et la richesse de son approche &#233;conomique. Corriger les limites de cette analyse ne doit donc pas conduire &#224; oublier cette le&#231;on essentielle : la st&#233;rilit&#233; de l'argent hors travail humain, et plus largement hors association ou solidarit&#233;, et en dehors de tout lien, m&#234;me indirect, avec une activit&#233; productrice. Il est vrai qu'un pr&#234;teur est bien moins solidaire de l'emprunteur qu'un actionnaire ou un associ&#233;, puisqu'il peut exiger de lui la somme, y compris devant les tribunaux. Il se borne donc &#224; transf&#233;rer momentan&#233;ment une propri&#233;t&#233;, celle d'une somme d'argent, contre la propri&#233;t&#233; d'un titre ex&#233;cutoire. &#192; chaque crise financi&#232;re, cette rigidit&#233; du cr&#233;dit pr&#233;sente des risques majeurs. Il est donc l&#233;gitime de donner au cr&#233;dit une dignit&#233; &#233;thique moindre qu'&#224; l'investissement direct en capital.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Peut-on consid&#233;rer que saint Thomas a eu l'intuition de ce champ que nous appelons &#233;conomie ? Il a certainement vu avec un degr&#233; de pr&#233;cision appr&#233;ciable bien des questions de base concernant les marchands. Son analyse des prix est f&#233;conde et toujours pertinente. Mais ce qui est remarquable est l'id&#233;e que la justice se d&#233;termine en fonction d'un &#233;valuation &#233;thique des rapports sociaux r&#233;els, et non d'a priori. C'est le jeu r&#233;el de la soci&#233;t&#233; qu'il faut appr&#233;cier, et qu'il a essay&#233; d'analyser. C'est ce qui explique que m&#234;me si on peut remettre en question certains aspects de cette analyse, comme dans le cas de l'usure, l'essentiel de ses le&#231;ons conservent leur valeur et sont toujours d'actualit&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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